jeudi 10 juillet 2014

Ethica more ferarum

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J'ai lu récemment un article sur le philosophe André Jacob pour qui l'éthique, comme la station debout , est une spécialité de l'humain. La question de l'éthique s'articule pour lui au problème du mal, dont il donne la définition suivante : " Le mal fait peser destructivité et enfermement sur toute défaillance d'un élan de vie constructif en quête de relation ".

Qu'est-ce que l'éthique ? C'est le fait de poser des valeurs, qui sont autant de repères qui guident nos conduites. Le mal, c'est en fin de compte ce qui contredit ces valeurs, leur négatif. Le mal, c'est ce qui nous éloigne de nos valeurs, nous les fait perdre de vue pour nous faire adopter des conduites en contradiction avec elles.

Le problème est que tout le monde ne s'accorde pas sur les valeurs et, par conséquent, sur la nature du mal. Les valeurs des uns ne sont pas celle des autres. Le Mal des uns est le Bien des autres.

En ce qui me concerne, je me suis de longue date fixé mes valeurs, après mûre réflexion. En fait, mes valeurs se réduisent à une seule. La seule valeur que je reconnaisse, la seule qui m'ait guidé dans toutes les circonstances de la vie, est la suivante : la valeur, c'est ce qui est bon pour moi, ce qui m'apporte du plaisir, ce qui me rend heureux, ce qui va dans le sens de mon intérêt.

C'est tout simple. Par conséquent, le Bien c'est ce qui est bon pour moi. Le Mal, c'est ce qui est mauvais pour moi.

Cette compréhension toute simple de la valeur, donc du bien,  et donc du mal, m'a conduit à fixer une règle de conduite non moins simple dans mes rapports avec mes semblables. Je la fais dériver de l'impératif catégorique kantien bien connu, légèrement modifié. Kant écrit en effet :

" Agis de telle sorte que tu traites l'humanité en toi-même et en autrui comme une fin et jamais comme un moyen . "

Je réécris cette maxime de la façon suivante :

" Agis de telle sorte que tu traites l'humanité en toi-même toujours comme une fin et en autrui toujours comme un moyen . "

Cette réécriture me paraît bien plus conforme à mon tempérament en particulier et à la nature humaine en général.

Elle me paraît tout-à-fait compatible avec la définition qu'André Jacob propose du mal : le mal fait peser destructivité et enfermement sur mon élan de vie constructif  ( constructif de l'assouvissement de mes désirs et de la réalisation  de mes intérêts, dans une quête permanente de relations utilisées dans l'optique de cet assouvissement et de cette réalisation ).

Voilà qui me paraît clair et rigoureux.

On dira que mon éthique s'apparente à une  éthique de prédateur et que ces lignes pourraient servir de premier chapitre à une Ethica more ferarum, renouvelée de Spinoza.

J'en conviens.

C'est pourquoi, dans la pratique, j'applique mon éthique avec la plus grande discrétion. Inutile de la crier sur les toits. Il y a bien longtemps déjà que j'ai appris de mon cher Baltazar Gracian les vertus de la réserve et du silence, ainsi que l'art de conserver une façade avenante. Nos semblables n'aiment rien tant que croire qu'on s'intéresse à eux, qu'on les aime pour eux-mêmes, qu'on se dévouerait pour eux au point de leur sacrifier ses propres intérêts. Eh bien , qu'ils le croient. Rien ne saurait m'être plus agréable et j'y vois de grands avantages. Je m'applique donc à leur faire croire, à ces connards, ce qu'ils ont envie de croire, et quand j'y réussis, j'éprouve un vif plaisir. D'ailleurs, rien de plus vertueux qu'un pieux mensonge.

Car sachez-le bien, humains, mes frères, j'ai tant d'amour pour vous que, chaque fois que l'occasion s'en présente, je ne résiste pas à cajoler l'un ou l'une d'entre vous, avant de l'enculer. More ferarum...

Qu'on n'aille pas me dire que mon éthique me sépare de mes semblables en me condamnant à l'enfermement solitaire de l'égoïste. Ce serait se méprendre sur la nature humaine. Il est clair en effet que mon éthique a tergo -- tourne le dos que je te le mette bien à fond --, c'est l'éthique de tout un chacun. Il suffit d'en prendre conscience, et voyez comme tout devient facile. Puisque tout le monde, en réalité, et quoi qu'en pensent les égarés de l'altruisme, se soucie, en réalité, tout comme moi, de son intérêt bien compris et uniquement de lui, la porte est ouverte à la négociation, aux accommodements, aux concessions, aux échanges, au troc. Le résultat, c'est que tout le monde a l'air de se soucier de tout le monde alors qu'en réalité chacun ne se soucie que de soi. Même la morale puérile et honnête y trouve son compte. Je pourrais en donner quelques exemples aussi lumineux que simples, mais je n'ai pas que ça à faire.

La mise en oeuvre de mon éthique m'apparaît donc comme un excellent  et subtil (bien plus subtil qu'un esprit superficiel pourrait le penser) principe régulateur des relations humaines, interpersonnelles et collectives. Ce sera l'objet d'un second chapitre.

Je regrette seulement de n'avoir pas appliqué mes principes dès le plus jeune âge. Si je l'avais fait, je serais aujourd'hui au moins aussi riche que Bernard Tapie et aussi respecté que Dominique Strauss-Kahn.

( Posté par : Gerhard von Krollok )


Eugène communique :


Il va de soi que les positions éthiques de notre collaborateur Gerhard von Krollok n'engagent que lui. Plus d'un(e) parmi nous en effet, sur le terrain des valeurs, continue en effet de se sentir vaguement l'âme teintée d'un kantisme d'origine approximativement judéo-chrétienne. Nous nous affirmons altruistes. Et même All-Truists ! C'est un truisme que de le dire. Grouik !

Post initialement rédigé au printemps 2013

Additum (9 juillet 2014) -

Je me demande vraiment quelle mouche m'a piqué de me séparer sur un coup de tête de mes altergogos. Gehrard von Krollok était l'un des plus talentueux. Je crois que je vais les ressusciter tous. Après tout, c'était rigololo.

Voir les deux posts au titre prémonitoire : La Révolte des intermittents (avril 2014)
tnaK leunammE

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