mercredi 30 juillet 2014

" La Chute de Rome, fin d'une civilisation " ( Bryan Ward-Perkins) : ce que disent les témoins archéologiques

1139 -


Au début des années 70, quand j'arrivai à Saint-Raphaël, la forêt domaniale de l'Estérel n'était pas aussi accessible qu'aujourd'hui. Les pistes qui y donnaient accès n'étaient pas goudronnées ; la fréquentation touristique était bien moindre. Sur le petit site archéologique que la Direction des Antiquités avait autorisé les néophytes que nous étions, mes jeunes zèbres et moi, à fouiller, nous passions des après-midi entières sans recevoir d'autres visites que celles de placides laies, d'une hauteur et d'une masse impressionnante, qui avaient le bon goût de rester en lisière de la partie défrichée partiellement ceinte par les bases des murs  d'une petite installation agricole ( une huilerie) perdue au milieu des oliviers, depuis longtemps disparus, remplacés aujourd'hui par une forêt de pins et de chênes-liège. Une barre volcanique du plus beau rouge (la fameuse rhyolite permienne de l'Estérel, contemporaine de l'ouverture de l'océan Téthys) nous dominait.

Le site avait été occupé pendant une bonne partie du IIe siècle, et dépendait sans doute d'une vaste villa située à l'Ouest et dont je me demande ce que les restes  sont devenus, au milieu des lotissements de villas qui ont poussé un peu partout depuis dans ces parages. Il avait été "fouillassé" (selon l'expression de l'archéologue local à qui nous devions la faveur de travailler là) par une équipe des chantiers de jeunesse, sous l'Occupation. Dans le dépotoir où nos prédécesseurs avaient entassé des monceaux de briques et de tuiles, nous récupérâmes, souvent intactes, de ces belles tegulae épaisses et plates, portant quelquefois  la marque de leur fabricant fréjusien , Mari , génitif de son nom, Marus ( ou Marius ?) . Bien décidés à faire la preuve de notre sérieux, nous nous limitâmes à ouvrir, dans le couvert forestier, des carrés de fouille exactement repérés, dûment photographiés et cartographiés, éléments du futur rapport que nous adressâmes à la direction d'Aix. Outre la fonction économique de notre site ( déterminée notamment par le dégagement des bases d'un pressoir), nous pûmes définir une période relativement précise de son occupation grâce aux fragments  de céramique sigillée, cette céramique fine, aux formes et aux décors très diversifiés, si bien connue grâce aux fouilles des grands sites de production, à Arezzo, en Afrique du Nord, en Gaule (la Graufesenque, Lezoux etc.), et dont la valeur, en tant que marqueur chronologique et sociologique, est grande ; grâce aussi aux monnaies de Trajan et de Faustine la Jeune (l'épouse de Marc-Aurèle) qui nous permirent de définir le IIe siècle comme la période d'occupation principale du site, en nous fournissant un terminus ante quem (98, date de l'avènement de Trajan) et un terminus post quem (date de la mort de Faustine), dont la valeur est évidemment relative et provisoire.

Bryan Ward-Perkins est un éminent archéologue et historien britannique, qui enseigne à Trinity College (Université d'Oxford). Son ouvrage le plus connu en France est cette Chute de Rome (2005). La bibliographie en est d'une remarquable richesse (beaucoup d'auteurs anglo-saxons évidemment, mais aussi souvent français) et témoigne en particulier de la passion personnelle de l'auteur pour la céramique, à laquelle il assigne un rôle de premier plan dans le travail de reconstitutions des événements (économiques en particulier) de la période que couvre son étude, et qui va, approximativement, de la bataille d'Andrinople (378) où une armée de Goths écrase celle de l'empereur d'Orient Valens, qui trouve la mort sur le champ de bataille, au couronnement de Charlemagne à Rome en 800, premier empereur d'Occident depuis plus de trois cents ans.

L'étude de Ward-Perkins m'a paru d'une remarquable clarté et d'un remarquable  discernement. Le sous-titre de son livre , "Fin d'une civilisation" , est cependant plus polémique qu'il n'en a l'air. Qu'est-ce d'abord au juste qu'une "civilisation" ? Ward-Perkins est parfaitement conscient du caractère problématique de cette notion et des dérives auxquelles il peut donner lieu, comme du reste le terme de "culture". Il montre d'ailleurs comment le jugement des historiens sur l'empire romain et particulièrement sur les siècles qui ont vu son déclin et sa disparition (essentiellement le Ve, le VIe et le VIIe siècle) est influencé par le contexte contemporain. Vers 1950, surtout en Allemagne et dans les pays anglo-saxons) , une façon de vulgate  se répand parmi les historiens, qui prend le contre-pied de celle qui avait eu tendance à dominer dans les années 30. Ward-Perkins conteste, quant à lui, une vision quelque peu iréniste, en vogue aujourd'hui parmi les historiens américains notamment, selon laquelle la "transition" entre l'Empire romain et le haut Moyen-Age se serait faite relativement "en douceur" et n'aurait été en aucun cas ce triomphe de la barbarie décrit par certains historiens du passé et certains chroniqueurs de l'époque.

Pour contester (de façon très nuancée d'ailleurs) cette vision "moderne" des choses, les arguments de Bryan Ward-Perkins sont essentiellement d'ordre archéologique et concernent au premier chef la sphère des activités économiques. Les arguments des historiens qui mettent notamment en avant le rôle bénéfique du christianisme dont l'influence aurait permis d'arrondir les angles entre envahisseurs et envahis et de limiter violences et injustices lui paraissent insuffisants, ne serait-ce que parce que, à leur arrivée en Occident, les envahisseurs germaniques étaient des paîens endurcis : Clovis, roi des Francs, présents en Gaule depuis le début du Ve siècle, ne se convertira au catholicisme qu'une quinzaine d'années après son avènement. D'autres, comme les Wisigoths, établis en Aquitaine au début du Ve siècle, sont chrétiens mais adhèrent à l'arianisme, dont le déclin ne sera vraiment évident qu'à partir du VIIe siècle.

Politiquement, chacun le sait, la fiction de l'Empire romain d'Occident prend fin en 476 avec la déposition de Romulus Augustule (le bien nommé) par le chef Skire Odoacre. Vers 500, les territoires de l'ancien empire romain en Europe occidentale sont répartis entre divers royaumes barbares, , celui des Ostrogoths, en Italie, en Autriche et en Serbie, celui des Burgondes, autour de Lyon, celui des Francs, au Nord de Paris, celui des Wisigoths, en Aquitaine et en Espagne, celui des Vandales, en Afrique et en Sicile. Cela ne veut pas dire que l'objectif de tous ces "barbares" ait été de balayer tout ce qui évoquait l'ancien empire et de mettre à feu et à sang villes et campagnes; beaucoup d'entre eux cherchaient certainement des conditions de vie meilleures que celles qu'ils avaient connues dans leurs contrées d'origine, desquelles ils avaient d'ailleurs été souvent chassés par d'autres envahisseurs. Ils avaient donc souvent intérêt à ménager un modus vivendi avec les envahis pour tirer le meilleur profit de leurs conquêtes. Mais  l'ordre social, le régime de la propriété, ne s'en trouvent pas moins profondément modifiés à l'avantage des envahisseurs.

Quoi qu'il en soit, les premières incursions de populations germaniques ouvrent une ère de longue instabilité qui ne prendra relativement fin, en Occident, qu'avec l'avènement de Charlemagne. L'Empire romain d'Orient, quant à lui, connaîtra en revanche une période de prospérité qui durera pendant tout le Ve siècle et une partie du VIe. Les incursions des Avares, puis des Perses, enfin l'avènement de l'Islam, sonneront le glas de la prospérité d'un Empire progressivement réduit à sa capitale, aux environs de celle-ci, et à quelques possessions en Italie.

Le grand point fort du livre de Bryan Ward-Perkins est qu'il montre, à partir des données archéologiques, les effets destructeurs des invasions sur le niveau de prospérité économique et de relatif bien-être matériel, mais aussi de performances intellectuelles, atteint par une société à bien des égards semblable à la nôtre. Il s'agit d'une société complexe, sophistiquée même, dont les activités multiples (au niveau économique notamment) sont rendues possibles et favorisées par l'existence de structures étatiques centralisées et de rouages administratifs rodés. Dans un climat global de paix, l'administration impériale lève les impôts qui permettent notamment de verser régulièrement la solde des armées (grosses consommatrices de biens matériels), d'entretenir un réseau -- exceptionnel pour l'époque --- de routes et de ponts, assurant la libre circulation des personnes et des marchandises. Une société très largement urbanisée, où les conditions d'habitat et de confort sont, elles aussi exceptionnelles pour l'époque. On bâtit en pierre des édifices impressionnants dans toutes les villes de l'empire. Tout cela est rendu possible par le niveau élevé du pouvoir d'investissement de l'Etat et des entrepreneurs et du pouvoir d'achat des particuliers. C'est l'ensemble de ce système qui, dans un laps de temps relativement bref, va se trouver ruiné.

L'étude de Ward-Perkins le démontre à partir d'un certain nombre d'indicateurs archéologiques particulièrement "parlants" : la céramique, les techniques de construction, la monnaie, la diffusion de l'écrit. Dans les quatre cas, la régression est impressionnante : faute de marchés, faute de réseaux d'acheminement fiables, la céramique sigillée, autrefois présente jusque dans les exploitations agricoles modestes, même aux confins de l'Empire, disparaît, remplacée par des productions locales de très mauvaise qualité. On cesse de construire en pierre, de couvrir les toits de tuiles; les nouvelles habitations sont faites de matériaux périssables, bois et chaume. La monnaie, elle aussi, disparaît; les centres de frappe se raréfient de façon drastique; une économie de troc à faible distance prend le relais. Enfin, les  témoignages, sur divers supports, de l'emploi de l'écriture à des fins non seulement commerciales, mais aussi de propagande politique ou autres, disparaissent complètement : or ils fournissent, à l'époque classique, un sûr indice du niveau d'alphabétisation atteint dans un large secteur de la population. Trois siècles après la chute officielle de l'Empire Romain d'Occident, Pépin le Bref, le père de Charlemagne, est analphabète. Son fils, aux dires de son biographe Eginhard, s'entraîne péniblement,et sans grand succès, à écrire sa correspondance tout seul...

La Grande-Bretagne, province excentrée de l'Empire, est évidemment une des régions où la régression est le plus flagrante. Les Britons, contemporains de la conquête de César, étaient loin d'être des barbares incultes. On trouve sur les sites qu'ils occupèrent des restes d'amphores et de céramiques importées de régions lointaines (Italie du sud, Afrique...). A l'instar de leurs cousins Celtes du continent, ils construisaient des monuments de pierre, ornés de sculptures. Dès les premières invasions saxonnes, ce n'est pas seulement l'apport romain qui est balayé, ce sont même les acquis de la civilisation celtique. Les habitants de la grande île se retrouvent d'un seul coup ramenés au niveau de civilisation matérielle de leurs prédécesseurs de l'âge du bronze !

Il faudra à peu près un millénaire, à partir de l'arrivée des Goths en Italie, pour que l'Europe retrouve, au moins au plan des aspects matériels de la vie sociale, un niveau qui ne soit pas trop indigne de celui atteint dans l'ensemble de l'empire romain au IIe siècle.

" Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles." Cet avertissement, Paul Valéry aurait pu l'appuyer sur l'exemple de l'Empire romain. Il garde en tout cas toute son actualité.


Bryan Ward-Perkins,  La Chute de Rome, fin d'une civilisation, traduit de l'anglais par Frédéric Joly ( Alma éditeur )






Aucun commentaire: