mardi 8 juillet 2014

La République des Ivres (2) : Survivre dans la haine

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A Elena 

C'est tout de même troublant : la région du monde où, pour la première fois, fut formulé ce précepte absolument sidérant, si l'on y pense, cette invitation à battre le record du monde du saut en hauteur, en franchissant 5 m au premier essai, et en dépassant cet exploit tous les jours -- tu aimeras ton prochain comme toi-même -- est sans doute la région du monde où déferlent, de la façon la plus hideuse, les vagues de la haine. Jérusalem, la ville sainte des trois religions qui se réclament de ce précepte, est devenue l'épicentre d'un des plus violents séismes de haine qui aient jamais affecté l'humanité. Je suis tenté d'expliquer cela par la prétention de chacune de ces trois religions à détenir seule la vérité, pour tout le genre humain : c'est ma modeste et fragmentaire explication à moi, mais qui sait ?

Qui sait ? Mais tout le monde, ou presque ! Quand les innombrables langues inventées par les hommes ne nous permettent d'approcher que de très loin le mystère de l'être, quand même la science ne nous livre que des approximations d'un "réel" inconnaissable, innombrables sont  les êtres humains qui prétendent détenir la vérité. Oh, même pas la Vérité avec un grand V, celle de l'existence de Dieu, par exemple, mais rien qu'un tout petit bout, un misérable bout de vérité à propos de tout, à propos d'un rien. La certitude, affichée de la façon la plus insolente et la plus hasardeuse, est le vice des hommes le mieux partagé. Comme si personne ne faisait de cas de la parole la plus sage (avec celle qui précède) jamais prononcée par un homme : "Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien".

Et moi aussi, tout comme un autre, j'ai  débité mes vérités premières. Tout au long de ma vie, à propos de tout et de n'importe quoi. Avec assurance. Avec indignation. Avec fureur. Avec mépris pour qui ne partageait pas mes certitudes. J'ai vécu dans la haine, dans l'intoxication de la haine, dans d'incroyables fantasmes et pulsions de haine, au point que parfois, je me demande comment j'ai pu échapper à la prison, pour m'être abandonné à un de mes innombrables accès de fureur haineuse. Même le plus immonde des molosses aboyant sa rage, la bave aux babines en tirant sur sa chaîne à la rompre, est moins immonde que moi.

J'aurai vécu presque toute ma vie brouillé avec mon coeur. Toutes mes erreurs, toutes mes insuffisances, viennent de là.

Fais-je partie d'une toute petite minorité de déshérités ? Il se trouve que je fréquente assez régulièrement sur le web un site dédié à la littérature, dont l'animateur laisse généreusement les commentateurs s'exprimer. Rien de plus paisible, de plus civilisé que l'intérêt pour la littérature et les arts, en principe. Eh bien, sur ce blog, le plus connu sans doute et le plus fréquenté des blogs littéraires francophones, ce ne sont qu'étalages impudents d'egos, affrontements de vanités, débordement d'injures, propos racistes, sexistes, xénophobes.  Tiens, rien qu'aujourd'hui,  à titre d'échantillon :

- " Chez eux, la barbe pousse plus vite que les idées intelligentes"
- " Avec un pseudo comme le vôtre, on devine le journaleux un peu frustré".
- " Il faudrait que vous appreniez à lire" -- "Et vous, à vous taire".
- " Encule-toi toi-même et va dégueuler ailleurs".
- " Daaphnée et ses clichés de nymphette sur le retour ! aussi beaufe que JC c'est pas peu dire
- " Encore une vue de borgne".
- " Vous parlez comme une maquerelle de bas étage ".
- " Qu'est-ce que tu peux dire de conneries ! On dirait un prof de littérature...".
- " Les fantasmes d'une burne sont toujours un bonheur. Merci à Thierry d'égayer nos soirées."
- " Je répondais à un crétin, je ne savais pas que c'était vous. "
- " Pauvre Pablo, pauvre petit chéri ! Si con et encore si jeune...".
- " Vos commentaires, vous pouvez-vous les foutre dans le cul ! Telle est leur place ! Si seulement ils pouvaient jouer le rôle de suppositoire contre la bêtise ! "

Certes, le contenu du fil duquel j'ai extrait ces gracieusetés ne se limite pas à cela. En revanche, il arrive que cela aille beaucoup plus loin dans le  registre de l'hystérie haineuse, jusqu'aux menaces d'agression physique, voire de meurtre. Cela donne en tout cas une idée du climat nauséabond d'agressivité  à peu près permanente dans lequel se déroulent ces "échanges" dont on attendrait plutôt qu'ils rapprochent les intervenants dans un commun amour de la littérature et des arts. On a plutôt affaire à des Trissotins et à des Vadius s'affrontant, la rage au coeur,  qu'à des Goethe conversant paisiblement avec des Eckermann.

Je mentirais si je niais avoir, à l'occasion, participé à ces échanges aigres-doux, sous le prétexte que tel commentateur ne semblait éprouver que du mépris pour tel écrivain auquel allait mon admiration, ou l'inverse.

Tout ceci, dira-t-on, est assez dérisoire et ne fait qu'illustrer les débordements que facilite l'anonymat des échanges sur le net. Mais justement, cet anonymat rendu possible par l'usage de pseudos ne fait que dévoiler impudemment et sans risque l'hostilité latente que presque chacun d'entre nous porte à une portion très considérable de ses semblables. Méfiance, répugnance, agressivité, haine, ne sont que des variantes du rejet de l'autre, tout simplement parce qu'il ne pense pas comme moi, ne sent pas comme moi, n'imagine pas comme moi, ne parle pas comme moi, n'écrit pas comme moi; parce qu'il est autre, donc différent. Comment peut-on être différent ? Comment peut-on être Persan ?

Ce matin, moi aussi, à mon tour, je suis allé porter mon offrande de chocolats et de calissons à celles et à  ceux qui, avec leur compétence, leur dévouement et leur sourire, m'ont permis de conserver l'espoir. J'avais juste joint un petit mot : " A l'équipe soignante du service d'oncologie, avec reconnaissance et affection " . C'était la moindre des attentions. Je suis reparti chez moi dans le grand bleu, dans le grand mouvement d'une journée de mistral. Au long de la route, les arbres étaient un peu ivres.

La médecine, me disais-je chemin faisant, c'est comme tout ce qui est humain. Il y a le savoir, la compétence, la technique. Et puis il y a le coeur. Non pas "et puis" le coeur. D'abord le coeur.

On ne se rend généralement pas compte -- ou on s'en rend compte souvent beaucoup trop tard -- combien ce qu'on appelle l'intelligence est peu de chose sans le coeur ; si elle n'est pas vivifiée par le coeur et par cet appel vers le haut qu'on appelle généralement l'amour. On ne peut pas aller au plus haut de soi-même sans l'amour. Je ne saurai jamais jusqu'où j'aurais pu élever le meilleur de moi-même, pour avoir trop souvent tourné le dos à l'amour, à sa puissance visionnaire. C'était tout le sujet d'un très beau film que j'ai regardé hier soir, Billy Elliott , de Stephen Daldry, l'histoire d'un garçon de onze ans porté par son amour de la danse, un amour si fort qu'il élève au-dessus d'eux-mêmes les témoins de sa révélation, prisonniers jusque là de la misère, de la violence et de la  haine.

On ne peut pas vivre dans la haine. On peut juste survivre, un temps. Car l'atmosphère de la haine est irrespirable pour nos âmes.


Billy Elliott ,film de Stephen Daldry, avec Jamie Bell, Julie Walters , Gary Lewis.




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