mercredi 16 juillet 2014

Le Midi des écrivains ( 5 ) : en 1943, Giono à Marseille . Guéhenno à Paris, lecteur de Giono.

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" Dernièrement j'étais à Marseille pour quelques jours. Dès la première après-midi, la pluie ; la boue et le froid me forcèrent à me réfugier au  café. La foule aussi rendait la rue impraticable aux vivants. C'était une agglomération déambulante d'êtres éteints ; une pâleur de chandelle coiffée, des vêtements de goudron, pas la moindre couleur même aux yeux ; tout ça tellement loin dans la profondeur de l'enfer qu'on ne pouvait même plus l'appeler. je me disais : "Pour courir derrière il faudrait un saint..."  Je ne suis pas un saint.

   Je vais dans un petit café qui n'a pas du tout l'aspect marseillais. A un moment où à un autre je suis allé dans presque tous les grands cafés de Marseille, soit qu'on m'y ait donné rendez-vous, soit que... je ne sais jamais quoi faire dans ces villes. Tous ces grands cafés sont comme des halles pleines de Néron, de Caligula, de César, de Vitellius à sextuple mentons; des Charlemagne aux barbes en jardins à la française claironnent des niaiseries qui sentent la bretelle de soie mordorée ; les jeunes gens qui sont par là-dedans, je les ai vus successivement ressembler à l'archiduc Rodolphe, à Al Capone et, depuis Aloha ou le chant des îles, quoique habillés avec une élégance toute orientale, ils se sont tous faits la tête ruisselante et extasiée des plongeurs de la mer du sud. L'incessant plastronnement de ces faux empereurs, le gémissement "incroyable" de ces pourceaux pêcheurs de perles est insupportable. Les empereurs fuient des épouses aux nez d'aiglonnes, bijoutées de soucoupes à toutes les phalanges, les oreilles, les cous, les poitrines, les bracelets et les peignes : acariâtres, charbonnées, gourmandes et heureusement infidèles à la perfection ; les Tahitiens logent en garni rue Poids-de-la-Farine et rognent sur le bifteck pour acheter de la gomina et de la brillantine. ce n'est plus un saint qu'il faudrait ici : c'est toute une armée de saints "

Jean Giono, Triomphe de la vie

" Ils se sont tous faits la tête ruisselante et extasiée des plongeurs de la mer du Sud " : même Giono peut avoir des problèmes avec l'accord du participe passé. A moins que ce ne soit une coquille à l'impression.

Giono, on le sait, n'a jamais été un homme des villes et l'on ne s'étonnera pas que sa description de Marseille dans Triomphe de la vie (écrit en 1941, publié en 1942) ne soit guère flatteuse pour la ville et ses habitants. surtout pour ses habitants d'ailleurs. Temple de la frime aux rues encombrées d'un informe troupeau, snobisme de bas de gamme, morne carnaval. Dans ces premières pages de Triomphe de la vie, l'évocation de Marseille prépare la méditation sur les vraies valeurs, les vraies richesses; la grande ville aux tentations frelatées sert de repoussoir aux pages lumineuses qui chantent la ferme de Silence, au coeur du Trièves cher à l'auteur de Un roi sans divertissement. Ce texte de Giono, à mi-chemin de l'essai et du roman, a dû favoriser la tentative de récupération de l'écrivain par le régime de Vichy soucieux de trouver des supporters de poids à son mot d'ordre du retour à la terre. Mon exemplaire porte les tampons du Stalag I B, ce qui suggère que la censure allemande ne vit aucun inconvénient à ce que les livres de Giono soient lus par les prisonniers français. Marseille est aussi le cadre d'un des plus beaux récits de Giono, Mort d'un personnage, évocation poignante de l'amour d'un homme pour sa grand-mère parvenue au terme de sa vie, et qui n'est autre que la Pauline de Théus du Hussard sur le toit . Giono y peint une ville austère, aux façades sombres qui doivent être celles des rues des quartiers bourgeois construits au XIXe siècle dans le secteur de la place Castellane. Marseille fait dans son oeuvre encore au moins une apparition, plus lumineuse celle-là, dans Noé, où Giono évoque les quartiers résidentiels et leurs belles propriétés aménagées par de riches armateurs ou négociants, du côté de Marseilleveyre.


Additum -

On lit dans le Journal des années noires, de Jean Guéhenno, deux pages, datées du 25 et du 27 mars 1942, où il parle de Triomphe de la vie, tout  récemment paru chez Grasset, et qu'il est en train de lire. Dans ce Journal, qui couvre la période 1940/1944, Guéhenno n'est pas tendre pour les écrivains qui, comme Gide, Valéry, Montherlant et quelques autres, continuent de publier des textes où l'état de la France occupée est  pratiquement passé sous silence. La lecture de Triomphe de la vie lui inspire des lignes féroces :

" Au commencement du livre, un portrait, son portrait. Il s'est fait une tête, des cheveux envolés dans le vent du désastre et des yeux qui sondent l'insondable. Comédien ! Je le lis avec gêne. C'est que je le connais trop bien, que je sais trop, que j'ai eu l'occasion de voir (en octobre 39 encore) comme il ment et rien ne peut m'échapper de ses ruses. J'ai lu pourtant les cinquante premières pages, mais doute si je pourrai aller plus loin. La phrase, le paragraphe avancent sur des sandales de corde. Démarche d'escarpe. Il a pillé tout le monde. C'est tantôt le cynisme de Montherlant, mais réduit à une gouaille vulgaire et débraillée. La savate traîne. Tantôt la fausse bonhomie de Péguy, ses répétitions et ses parenthèses, mais sans son ardeur, sa respiration profonde. Tantôt le large battement  de Whitman, et un instant la phrase se gonfle comme une voile. Naturellement encore quelques thèmes bergsoniens, la mémoire, l'être... Mais rien n'est à lui qu'une basse finasserie. La défaite de la France, c'est son triomphe à lui, Giono. Il ne s'agit pas que Pétain le lui vole. Je vous l'avais bien dit, résume-t-il. "Le Retour à la terre", et "la jeunesse", et "l'Artisanat". qui donc avait annoncé tout cela, sinon moi, moi, Giono . Et de se plaindre, sans se plaindre,  tout en se plaignant, que Pétain, l'ingrat, n'ait pas encore fait de lui le premier agent, sinon le ministre de sa propagande. Et il est vrai que nul ne chanterait mieux que lui les bêtises, les lâchetés et les mensonges de ce temps. "

Pour comprendre ces appréciations sans nuance et sans justice, il faut tenir compte à la fois du tempérament de Guéhenno, qui l'incite à ne guère cultiver la nuance dans ses inimitiés, et de l'amertume avec laquelle il vit ces premières années de l'occupation, et qui l'a conduit à refuser de publier quoi que soit en un temps où la presse et l'édition sont soumises au contrôle des Allemands et de leurs collaborateurs français.

Quand on lit aujourd'hui Triomphe de la vie , force est de constater que les accusations de Guéhenno sont d'une injustice, voire d'une perfidie totales. Le style de cet écrivain qui naguère enthousiasma Guéhenno (il fut l'artisan de la publication de Colline chez le même Grasset) ne lui apparaît plus que comme un patchwork de médiocres imitations. Ce qu'on peut dire aujourd'hui, c'est que le style de Giono n'y est ni plus ni moins que celui de ses autres livres de l'époque (dans Les Vraies richesses notamment, dont ce livre se présente comme le supplément). On y chercherait en vain "la basse finasserie" dont le taxe Guéhenno. Mais là où celui-ci pousse vraiment très loin le bouchon, c'est quand il accuse Giono de trouver une satisfaction personnelle dans la défaite de la France, assimilant sa position à celle de ces intellectuels français de droite, admirateurs du fascisme, qui accueillirent cette défaite comme une "divine surprise", pour reprendre le mot de Maurras. On chercherait en vain dans le livre le regret de Giono de ne pas avoir été recruté par le régime de Vichy, comme d'ailleurs la moindre mention de Vichy et le moindre éloge de Pétain et de son régime. Dans ce livre comme dans tous les autres, Giono reste fidèle à lui-même et à sa thématique,  voilà tout.

Mais il est vrai que cette thématique et les positions de Giono sur le monde moderne (telles qu'elles étaient déjà exposées dans Que ma joie demeure et dans Les Vraies richesses) exposaient l'écrivain à des tentatives de récupération sur des points que relève Guéhenno (le retour à la terre, l'artisanat, la jeunesse). J'ai déjà signalé que Triomphe de la vie fut un des livres autorisés à figurer dans les bibliothèques des stalags, comme en témoigne mon exemplaire personnel, qui porte le tampon du "Stalag IB".

Un peu plus loin, Guéhenno se montre toutefois capable d'un peu plus d'équité, et laisse paraître les ambiguïtés et les incertitudes qui sont les siennes devant un livre qu'il juge médiocre mais qu'il ne peut s'empêcher d'admirer !

" Il nous contraint à vivre avec lui, dans son monde. Le mensonge consiste en ceci que vivant hors de notre temps (et le sachant) il prétende pourtant être un guide et prophétiser. Il s'enfonce dans son monde, et se donne ainsi toutes les facilités. Ce n'est pas assez de dire, comme Guilloux, qu'il n'a pas les trous devant les yeux. Il a horreur de la vérité qui le mettrait à la gêne. Il est volontairement aveugle pour elle. Et il divague à perte de vue. Son livre n'est si mauvais, quelquefois illisible, qu'à force de confiance en soi. Mais dans ce fatras vaniteux, quel goût admirable des choses apparaît, quel plaisir à les nommer : rien qu'en les nommant il semble qu'il les palpe, les caresse de ses gros doigts de Dieu, à la lettre les crée. Poète ! quel sens merveilleux de la vie. La vie n'est pas la vérité. Et s'il ment, c'est peut-être que la vie ment. "

On rappellera que c'est dans Triomphe de la vie qu'on peut lire quelques unes des pages les plus sublimes que Giono ait écrites : celles où est évoquée la ferme  de Silence, et la fête qui s'y tient. Le malheur des temps a-t-il assez de force pour contraindre un grand poète à renoncer à sa vision ? Paradoxalement, la publication de Triomphe de la vie, où un poète chante la beauté de son pays, sans tenir compte de l'ennemi qui l'occupe, sans même le voir, aurait dû combler Guéhenno qui, au début de son Journal, affirme sa préférence pour cette forme de résistance qui, à ses yeux, était loin d'être passive.

Le portrait de Giono qu'on trouve au début de Triomphe de la vie est une photographie réalisée par son ami le producteur Léon Garganoff, auquel est dédié le livre, ainsi qu'à sa femme Ludmila. Rappelons que pendant toute l'occupation, Giono aida financièrement et cacha des personnes menacées par les nazis ( Karl Fiedler), des Juifs ( la première femme de Max Ernst, le compositeur Meyerowicz) et des résistants, dans sa ferme et ses granges du Contadour. Il est intéressant de confronter le Journal de l'Occupation (1943/1944) de Giono avec le Journal  des années noires de Guéhenno, que Giono, en 1943, appelle affectueusement "mon vieux Guéhenno". Cela donne une idée de la complexité des situations et des rapports entre individus dans cette période où faire des choix radicaux n'était pas facile. Guéhenno lui-même hésite longtemps avant de prendre une part plus active à la Résistance. Giono, de son côté, ne se rend manifestement pas compte que son pacifisme, auquel il reste, à cette époque, fortement attaché, en le cantonnant à une neutralité ambiguë, complique ses relations avec quelques uns de ses plus fidèles amis. On lui aura beaucoup reproché (Guéhenno en tête) d'avoir continué de publier sous l'Occupation, y compris dans des publications collaborationnistes comme La Gerbe, où il donne en feuilleton Deux cavaliers de l'orage, mais il ne faut pas oublier que son travail d'écrivain est son gagne-pain et celui de sa famille, et , pendant toute l'Occupation et dans les années qui suivront la Libération, il ne roule pas sur l'or. Guéhenno, lui, peut se passer de publier, pouvant compter sur son traitement de professeur de lycée. Gardons-nous des jugements à l'emporte-pièce et des appréciations à la louche.

Il serait par ailleurs amusant et instructif de repérer les points de convergence entre les journaux des deux ex-amis. Ils sont plus nombreux qu'on ne pense. Par exemple, en mai 1941, Guéhenno écrit :

" 23 mai. -- "Le Hood a coulé avec tout son équipage." La moitié de l 'univers jubile.

  25 mai. -- " Le Bismarck a coulé. Pas un matelot n'a survécu. " L'autre moitié de l'univers trépigne de bonheur.

 Bim !... Boum !... C'est où nous en sommes. Ce sont nos assauts d 'intelligence. J'ai eu ma part de joie commune. "

Cette ironique constatation de la folie guerrière, maladie chronique de l'humanité, elle pourrait être signée -- le style mis à part, et encore -- de Jean Giono !

Mais la lucidité politique, il faut le reconnaître, est presque toute entière du côté de Jean Guéhenno. Il voit remarquablement clair dans  le jeu qui se joue, dans le jeu aussi qu'on tente de lui faire jouer. Giono, lui, fut sans aucun doute plus naïf, d'où des imprudences et des erreurs qu'on lui fit payer à la Libération. Le poète n'était pas un animal politique, et la partie la plus faible et la plus contestable de son oeuvre et de sa vie, convenons-en, est celle où, à l'instar de quelques autres, il se crut une vocation de prophète. Après la guerre, l'artiste sut en tirer la leçon, et relégua définitivement le gourou au magasin des accessoires, pour le plus grand bonheur de ses lecteurs.


Bernard Buffet, Marseille, vallon des Auffres (1993)
















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