lundi 14 juillet 2014

Le plus bel hymne national

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C'est celui que nous avons entendu, non pas aujourd'hui, mais hier soir.

J'ai longtemps mal pris que Karim Benzema ferme obstinément son clapet et refuse d'entonner avec ses camarades les paroles de notre hymne national. Mais à la réflexion, je me dis qu'à sa place, j'en aurais fait autant, quoique sans doute pas tout-à-fait pour les mêmes raisons.

Il  est probable que, pour le côté belliqueux, la Marseillaise se classe dans le peloton de tête des hymnes nationaux de la planète. Même gamin, je crois que le fameux "Qu'un sang impur abreuve nos sillons" me restait en travers de la gorge. Il y est resté depuis.  Certes, à l'époque où elles furent composées, ces paroles n'éveillaient pas les mêmes abominables échos qu'aujourd'hui. Elles participaient de la rhétorique révolutionnaire qu'on retrouve aussi dans Le  Chant du départ . J'ai toujours préféré ce dernier hymne à la Marseillaise , sans doute parce que la musique en est plus noble et moins vulgairement claironnante, et les paroles idéologiquement moins pauvres.  Mais enfin, on y retrouve les mêmes oppositions de couples antithétiques (vivre/mourir, liberté/tyrannie) fortement manichéennes. Cependant, il semble inconcevable de changer les paroles de ces hymnes  -- même l'insupportable sang impur -- sacralisés qu'ils sont par le fait que tant de pauvres gens sont morts pour défendre les valeurs que, tout de même, ils célèbrent.

Mais le plus bel hymne national que je connaisse est aussi le plus pacifique. C'est celui de la nation d'Europe que passa pourtant longtemps pour la plus belliqueuse de toutes (à vrai dire, sur ce chapitre, nous n'avons pas grand'chose à lui envier)  :  l'Allemagne.

Le plus  beau,  parce que c'est d'abord la musique qui  compte. Et quelle musique : c'est l'hymne qu'en 1791 Josef Haydn composa pour l'anniversaire de l'Empereur François II. Les paroles, évidemment, n'étaient pas les mêmes. Les paroles de ce qu'on devait plus tard nommer le Deutschland Lied ne furent composées qu'en 1841 par August Heinrich Hoffmann von Fallersleben, exilé de Prusse pour ses opinions libérales.

C'est la République de Weimar qui, en 1922, fit du Deutschland Lied  l'hymne national allemand, dont les paroles, en particulier celles du premier couplet (il en comporte trois), furent instrumentalisées et détournées de leur sens initial par les nazis. En 1952, le Deutschland Lied est redevenu l'hymne officiel de la R.F.A. Il est aujourd'hui celui de l'Allemagne réunifiée. On n'en chante plus que le troisième couplet, mais la plupart du temps, on se contente d'écouter la musique, comme l'ont fait hier soir les joueurs de la Mannschaft.

A côté  de la musique de Haydn, l'hymne argentin faisait pâle figure. C'est une espèce de caricature d'air d'opéra romantique, qui commence lento et se termine prestissimo. Le compositeur est un certain Blas Parera qui ne compte guère, dans l'histoire de la musique, que ce titre de gloire.

Gloire à la Mannschaft et à Josef Haydn !


Additum -   (18 juin 2014 : tiens, un anniversaire que nos médias semblent avoir oublié de commémorer. Eh bien, je le commémore à ma manière)

Aujourd'hui (depuis environ une heure plus exactement, je ne parlerais plus avec ce dédain condescendant de ces oppositions que je trouvais abusivement manichéennes dans nos hymnes nationaux, telles que " la liberté ou la mort ". C'est que je viens de lire, dans le Journal des années noires, de Jean Guéhenno, à la date du 20 septembre 1940 (anniversaire de Valmy), cette page superbe :

" Le 20 septembre 1939, le jour anniversaire de Valmy, les armées françaises commençaient de s'enliser dans les boues de la ligne Maginot.
   Quand le combat fut engagé, alors  tous ces récits où j'avais cru rapprendre à quelles conditions on vit libre rendirent pour moi un autre son. La mort, je retrouvai ce mot à toutes les pages. "La liberté ou la mort." "L'égalité ou la mort." "La république toute entière ou la mort." Ce son grave et lourd,comme celui d'une cloche, faisait l'accompagnement  de toutes les paroles de ce français d'autrefois. Ils ne criaient pas du haut de leur tête : " Vive la liberté. " Mais cette note basse et qui dure, cette note tenue et comme en dessous de ce que l'esprit conçoit signifiait un engagement de tout l'être, et un engagement que tout l'être tenait. Ils n'écrivaient, ne disaient, ne pensaient jamais "Vivre libre" tout court, comme des jouisseurs avides, mais ils ne manquaient pas d'ajouter "ou mourir". Ils savaient qu'autrement c'eût été parler pour ne rien dire. Ils savaient qu'il n'est pas si simple de vivre libre, qu'il ne suffit pas de le désirer, de le chanter. Ils savaient que la liberté est à chaque instant menacée par la mort, et qu'il  faut, à chaque instant, pour vaincre la mort, être prêt à la mort. Car il n'y a que la mort qui équilibre la mort, il n'y a que la disponibilité à la mort qui puisse mettre en déroute la mort. Ils savaient que la liberté, cela va se chercher au fond de soi, que cela peut devenir une tension à éclater, par-delà les forces humaines, que c'est une chose qui se veut, qui veut être voulue, que ce n'est pas du tout une chose naturelle, enfin que, comme la non-liberté est dans notre vie la part de Dieu, la liberté est la part de l'homme, sa volonté et sa création".

Ces lignes m'ont d'autant plus touché et éclairé que je me suis vu directement concerné par elles. "Il n'y a que la disponibilité à la mort qui puisse mettre en déroute la mort".... " ... comme la non-liberté est dans notre vie la part de Dieu, la liberté est la part de l'homme, sa volonté et sa création".

Si j'osais, comme dit La Fontaine, ajouter aux mots de l'interprète, j'ajouterais que, dans notre destinée, la mort  est la part de Dieu, la vie est la part de l'homme. J'ai vécu la plus grande partie de ma vie comme si je ne devais jamais mourir ou, du moins, comme si la perspective de la mort était reléguée dans un futur lointain, presque irréel. Or il se trouve que depuis bientôt quatre années, je suis engagé dans un combat "à la vie à la mort", c'est le cas de le dire, pour la vie. "La vie (et la liberté) ou la mort" : c'est le dilemme auquel je suis confronté. Or je sais, d'un savoir très concret, que la mort est la part de Dieu, mais que la vie est exclusivement la part de l'homme. Si je suis vivant, c'est que j'ai mobilisé toute mon énergie pour vivre, aidé -- avec quelle efficacité -- par un certain nombre de mes soeurs et frères humains qui ont mobilisé leur énergie, leur savoir, leur savoir-faire, pour me maintenir en vie. Dans quelques jours, entouré par eux, je vais soutenir un combat " à la vie à la mort " et, comme l'autre année, ma devise, semblable à celle des révolutionnaires de l'an II, sera "la Vie et la Liberté, ou la mort", tant il est vrai que, comme la Liberté, la Vie est " la part de l'homme, sa volonté et sa création ", à condition qu'il engage toutes ses forces dans son combat pour elle, qu'il s'agisse de sa propre vie ou de celle  de ses frères humains. Ce combat n'est jamais gagné d'avance. mais nous avons choisi de le mener et ferons tout pour le gagner.

Additum 2 -

Il existe de cette musique de Haydn une version pour quatuor à cordes.





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