samedi 12 juillet 2014

L'illusion macroscopique

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" ceu fumus in auras "     -  ( Virgile, Géorgiques )


Je ne suis rien. Je n'irai pas jusqu'à dire moins que rien. Mais enfin, presque rien. Je suis une quasi nullité. Un quasi néant. Tout à l'heure , au supermarché,  j'ai croisé un ami. Il m'a ignoré, a poursuivi son chemin. Je l'ai appelé. "Excuse-moi, m'a-t-il dit, je ne t'avais pas vu. " Je crois bien  : je suis quasi invisible. Transparent. Enfin, je devrais l'être.

Un des termes les plus justes de l'anatomo- physiologie, c'est le mot "tissu" . Ce mot suggère l'explication du fait que, bien que nous soyons quasi transparents (ou devrions l'être), nos semblables nous voient, et que nous les voyons.

Notre corps est fait en moyenne de 7 milliards de milliards de milliards d'atomes (7 x 10 puissance 27). La distance qui sépare le noyau de ces atomes de la couronne la plus extérieure des électrons qui évoluent autour de lui est environ cent mille fois plus grande que le diamètre du noyau. Cela veut dire que nous sommes faits, à 99,9%, de vide. C'est la raison pour laquelle les neutrinos, particules de masse nulle ou quasi nulle, n'interfèrent pratiquement jamais avec la matière de notre corps, qu'ils traversent pourtant par milliards à chaque seconde, à la vitesse de la lumière. Je les imagine tels des vaisseaux spatiaux ayant dépassé les limites du système solaire et qui apercevraient, à d'immenses distances, le clignotement d'un astre lointain, qui serait un de nos atomes. Notre corps n'est en effet pas autre chose qu'une galaxie d'atomes séparés les uns des autres par d'immense distances, et pourtant liés les uns aux autres par la gravité et les forces électro-magnétiques.

Si pourtant, malgré ce vide qui nous constitue presque intégralement, on nous voit, c'est que nos atomes sont en perpétuel mouvement, en perpétuelle vibration, et que, tels d'innombrables navettes, ils tissent incessamment l'apparence de notre corps. S'ils restaient immobiles, nous serions invisibles.

Je trouve un grand réconfort à m'imaginer tel un agrégat d'atomes séparés les uns des autres par des immensités de vide. Comme l'univers visible autour de moi est fabriqué de la même manière, cela fait qu''on se sent tout d'un coup plus léger et qu'on porte tout naturellement son regard plus loin, avec une plus grande amplitude de  champ. Les rapports avec autrui s'en trouvent facilités. Tout s'aère. On se sent moins serrés. Au temps où j'animais un atelier-théâtre, j'en avais tiré un exercice de concentration / relaxation qui consistait, yeux fermés et bras largement ouverts, à s'imaginer galaxie d'atomes traversée par des neutrinos. En général, après l'exercice, les participants se sentaient mieux.

C'est vrai que tenter de nous imaginer au niveau de l'infiniment petit devrait nous aider à mieux appréhender notre solidarité avec l'Univers, notamment en nous incitant à effacer la frontière entre ce que nous appelons le vivant et ce qui pour nous n'est pas le vivant. Car, au niveau de la circulation et de l'organisation des atomes, quelle différence entre un corps humain et un nuage d'orage, ou l'empilement de strates géologiques ? Un être humain n'est qu'une vague brume d'atomes très provisoirement associés, qu'une très, très fine aiguille, subrepticement introduite, dissocierait sans peine et sans douleur, comme dans un texte de Michaux dont j'ai oublié le titre. Voir le chose ainsi devrait, par ailleurs, ouvrir des perspective nouvelles et enthousiasmantes à la chirurgie : fini l'antique et barbare bistouri ; un jour viendra où l'on écartera délicatement les tissus sans presque les déranger , en tout cas sans les froisser ni les déchirer...

Il existe un très beau film en couleurs de Woody Allen ( dont j'ai oublié le titre... décidément, alzimémère, quand tu nous tiens), dont les personnages, pourtant animés de sentiments hostiles les uns envers les autres, sont décrits tels des insectes, des papillons minuscules évoluant au sein d'une immense forêt ensoleillée. La distance qui les sépare est  telle que l'on comprend qu'ils ne pourront jamais s'atteindre. Peut-être l'exercice régulier de la méditation de notre inconsistance serait-il un remède efficace contre nos pulsions agressives.

Au fond, ce qui complique tout, et bien inutilement, c'est la conscience, tout juste un peu plus perfectionnée que celle des cafards et des poulpes, et dont la fonction est de contribuer à assurer à l'agrégat une éphémère durée, de lui conférer l'existence d'un Moi problématique, incessamment en alerte à la moindre angoisse, à la moindre souffrance, constamment perturbé par l'existence  d'innombrables concurrents qui, pour la plupart, font chier, font chier, et donc de donner à la Vie avec un grand V une importance, une dignité qu'elle n'a pas, sinon dans nos imbéciles représentations, en attendant le moment, heureux entre tous, où l'éphémère système cessera de fonctionner. Ouf ! Alors que, sans la conscience, tous les problèmes s'évanouissent. Dire que des médecins se sont acharnés pendant des mois à sortir du coma cet ancien  coureur automobile. Le pauvre ! Il ne connaissait pas son bonheur.

Avec la conscience, que d'inutiles perturbations. Au supermarché tout à l'heure, j'ai croisé , à distance respectable, heureusement pour moi, un agrégat d'atomes de sexe apparemment féminin, doté d'un pouvoir d'attraction gravitationnel très supérieur à la normale. C'était à tomber. En chute libre, évidemment.

Je crains bien d'être jusqu'au bout la pitoyable victime de l'illusion macroscopique.



Posté  par : John Brown   (avar eugènique ragréé)


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