jeudi 10 juillet 2014

L'inutile mémoire de l'athée, ou comment désespérer Billancourt.

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Dans Après Babel. Une poétique du dire et de la traduction , George Steiner cite un magnifique poème de John Dryden, qui dit :


                    Happy the Man, and happy he alone,
                         He, who can call to-day his own :
                         He who, secure within,  can say,
                    To-morrow do thy worst, for I have lived to-day.
                         Be fair,  or foul, or rain, or shine,
                       The joys I have possest, in spight of fate, are mine.
                       Not Heav'n it self upon the past has pow'r;
                    But what has been, has been, and I have had my hour.
                    

Cette fière profession de foi de Dryden, inspirée d'une Ode d'Horace, et d'inspiration, me semble-t-il, plus stoïcienne qu'épicurienne, je serais tenté de la faire mienne. Je serais tenté de me dire heureux, puisque je suis, moi aussi, celui-ci : He, who can call to-day his own.

Enfin, presque. parce que to-day, évidemment, c'est beaucoup trop. A  moins que Dryden n'entende par là, non l'entièreté du jour présent qui s'achève, mais seulement, l'instant présent, cette infime fraction de seconde du présent "vrai" avec laquelle je coïncide. Tout le reste est désormais hors de ma portée. Je ne puis, à la rigueur, considérer comme mien que ce qui en reste, à l'état dégradé, dans ma mémoire éphémère, et seulement dans l'instant où le souvenir s'en manifeste.

Mais pour le reste, je ne partage pas l'austère contentement de Dryden. Bien sûr, je puis dire avec lui : But what has been, has been, and I have had my hour. Mais que m'importe de l'avoir eue, puisqu'elle a depuis longtemps sonné. Qu'importe que je m'en souvienne, puisque bientôt j'aurai rejoint le dernier instant de ma vie et qu'alors,  toute conscience et toute mémoire abolies, ce qui aura été moi et pour moi sera comme si cela n'avait jamais été, pour personne.

La sagesse de Dryden suppose, selon moi, non seulement l'existence de la mémoire dans l'instant présent, la mémoire qui me relie très imparfaitement, très lacunairement, au passé défunt, mais aussi la survie, après la mort, de la mémoire et de ce que nous nommons l'âme. Mais l'athée que je suis ne peut compter ni sur cette consolation ni sur cette espérance.

Dryden avait lu Horace et il avait retenu la leçon de l'épicurisme et du stoïcisme, mais il était catholique. Comme beaucoup d'Européens cultivés de son temps, il n'éprouvait pas de difficulté à concilier la sagesse antique avec sa foi chrétienne.

Mais moi, je suis un athée du début du XXIe siècle et, en épicurien conséquent, je ne crois pas à la survie de la conscience et de l'âme. Je crois que ma conscience s'anéantira au moment de ma mort, quand le temps sera venu pour les atomes qui composaient mon corps, ma seule  réalité, de commencer à rejoindre le grand jeu.

Avoir vécu, avoir connu des instants de plénitude et de bonheur, ne me servira donc à rien, ne me sera donc d'aucune consolation, puisque ces instants  seront, depuis longtemps, anéantis. Les fixer par l'écriture pour d'éventuels lecteurs futurs, allons donc. Soyons sérieux. Après moi le déluge, et je me moque de ceux qui vivront après moi.

Je n'ai pas existé, je n'existerai pas. Je n'existe que dans cette infime fraction de seconde du présent où j'écris ces lignes. Ou plutôt dans cet infime point de l'espace-mouvement dans lequel se condensent mon existence physique, celle du monde autour de moi, et la conscience que j'en ai, puisque le temps lui-même n'existe pas dans la nature, n'étant qu'une mesure de l'espace-mouvement, mesure utile pour conduire nos vies. Ô Temps, suspends ton vol est une des plus belles âneries qu'on ait jamais écrites.

                                                              *

S'interrogeant sur les problèmes de la traduction, Steiner est amené à tenter de décrire ce qu'il appelle une topologie de la culture, sorte de synthèse entre la bonne vieille notion de topos et les mathématiques modernes. " Certains invariants et constantes, écrit-il, charpentent la multiplicité des formes d'expression de notre culture". Il s'agirait de les repérer, parmi la diversité de ces formes d'expression. C'est pourquoi il fait entrer dans cette enquête topologique une  grande variété de phénomènes (pas seulement littéraires, mais musicaux et picturaux), entre lesquels il s'agirait de dégager des constantes. Pour ce qui est de la langue écrite, " l'éventail, écrit-il, s'étend de la traduction interlinéaire d'Homère aux profils homériques qui se découpent en filigrane dans Joyce". Il y a donc de la marge.

L'entreprise n'évite pas les hésitations, les approximations, voire les contradictions. C'est ainsi qu'à propos du poème de Dryden, il écrit :  " The joys I have possest semble broder de façon brouillonne sur quod fugiens semel hora vexit " . Outre qu'on ne voit pas le rapport, on ne peut écrire cela que si l'on considère le poème de Dryden comme une traduction de l'Ode d'Horace ou, à la rigueur, comme une paraphrase plus ou moins et assez platement fidèle. Or, il n'en est rien. Le poème de Dryden, en dépit de ses références classiques plus ou moins apparentes, est une création à part entière, dont l'éclat et le ton ne doivent rien à Horace. On perçoit chez Dryden une fierté altière, presque du défi, qui sont sa marque propre et qu'on ne trouve pas chez le poète latin. L'émotion, et même le sens, ne sont plus les mêmes, à seize siècles de distance.

L'enquête serait plus convaincante si Steiner citait intégralement le poème de Dryden (qui, selon lui, "illustre un processus fondamental de reformulation formelle et culturelle") et l'Ode d'Horace dont il s'inspire. Comme souvent, Steiner s'en tient à une analyse comparative  relativement rapide qui ne lui permet pas d'emporter pleinement la conviction. L'une de ses plus heureuses remarques est empruntée à un commentateur de Dryden : " Pour emprunter à J.B. Leishman une expression lumineuse, Dryden trouve en Horace "une formule extensible à l'infini" ". On ne saurait mieux dire, en effet, mais dans ce cas, l'entreprise d'identification des constantes topologiques me paraît devenir hautement problématique.

Pour revenir au problème de la mémoire, si la mémoire paraît excessivement fragile et insignifiante au niveau de l'individu éphémère, il n'en va pas de même de la mémoire culturelle collective, qui, par le biais de la transmission, de génération en  génération, de ces topoï, semble capable de remédier partiellement à l'anéantissement des individus au profit de l'espèce. On pourrait alors rapprocher ce que d'aucuns appellent, dans un contexte particulier, le "devoir de mémoire", de l'instinct sexuel.

Au fond, la fonction principale de la culture, proche en cela de la religion, ne serait-elle pas, pour paraphraser un mot de Sartre, de " ne pas désespérer Billancourt " ?


                                                              *

Ce poème de Dryden, cité par George Steiner, illustre, avec d'autres passages d'autres poètes, une limite infranchissable de toute entreprise de traduction : l'impossibilité radicale d'une traduction exacte. Il s'ensuit qu'on ne peut vraiment comprendre et goûter à sa juste valeur le texte d'un écrivain que dans sa langue originale et que si on la maîtrise suffisamment. Par exemple, l'anglais de Dryden constitue peut-être un obstacle rebutant pour nombre de locuteurs anglo-saxons d'aujourd'hui. Un peu plus loin, deux vers de l' Electre de Sophocle apparaissent rigoureusement intraduisibles et ne sont suffisamment compréhensibles que pour qui maîtrise le grec ancien. La "traduction", par Louis Méridier (excellent helléniste) d'un passage de l'Hippolyte d'Euripide, n'est qu'une plate approximation de l'original. Autre obstacle, et de taille, pour la transmission fidèle des fameux topoÏ qui, à ce train-là, risquent à brève échéance de ne plus en être, tant ils se seront éloignés de leur archétype. en admettant qu'on puisse identifier cet archétype. Babel sera toujours un édifice infiniment plus compliqué que toutes les descriptions qu'on pourrait en tenter.


George Steiner , Topologies de la culture , in Oeuvres (Gallimard / Quarto )


Un fantôme de Billancourt

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