vendredi 18 juillet 2014

" Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations " ( Raoul Vaneigem ) : théoricien ou poète ?

1133 -


Raoul Vaneigem fut, dans les années soixante du siècle dernier, la tête pensante de l'Internationale Situationniste la plus connue avec Guy Debord et, avec lui, Marcuse et quelques autres, l'un des inspirateurs de la pensée 68. Il est aujourd'hui bien moins connu que Debord, et c'est injuste car ses textes valent mieux, à mon avis, que les imbranlables, prétentieuses et vides vaticinations de l'auteur de La Société du spectacle. Il  propose d'ailleurs de cette fameuse société une définition beaucoup plus claire, en la reliant à la vieille catégorie du paraître.

Qui ne se souvient de cet inoubliable incipit :

" Tant va la croyance à la vie, à ce que la vie a de plus précaire, la vie réelle s'entend, qu'à la fin cette croyance se perd. L'homme, ce rêveur  définitif, de jour en jour plus mécontent de son sort, fait avec peine le tour des objets dont il a été amené à faire usage, et que lui a livrés sa nonchalance, ou son effort, son effort presque toujours, car il a consenti à travailler, tout au moins il n'a pas répugné à jouer sa chance ( ce qu'il appelle sa chance ! ). Une grande modestie est à présent son partage : il sait quelles femmes il a eues, dans quelles aventures risibles il a trempé; sa richesse ou sa pauvreté ne lui est de rien, il reste à cet égard l'enfant qui vient de naître et, quant à l'approbation de sa conscience morale, j'admets qu'il s'en passe aisément. "

Une bonne partie des développements du Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations, de Raoul Vaneigem, publié en 1967 sont tributaires de ces lignes d'André Breton qui ouvrent le Manifeste du surréalisme (1924). Le diagnostic est, pour l'essentiel, le même : l'homme passe à côté de la vie réelle, de la vraie vie qui, nous disait déjà Rimbaud dans Une Saison en enfer, est absente. Pour nous faire appréhender cette absence, Vaneigem use d'une métaphore renouvelée de celle de la caverne de Platon :

" Ils étaient là comme dans une cage dont la porte eût été grande ouverte, sans qu'ils puissent s'en évader. Rien n'avait d'importance en dehors de cette cage, parce qu'il n'existait plus rien d'autre. Ils demeuraient dans cette cage, étrangers à tout ce qui n'était pas elle, sans même l'ombre d'un désir de tout ce qui était au-delà des barreaux. Il eût été anormal, impossible même de s'évader vers quelque chose qui n'avait ni réalité ni importance. Absolument impossible. Car à l'intérieur de cette cage où ils étaient nés et où ils mourraient, le seul climat d'expérience tolérable était le réel, qui était simplement un instinct irréversible de faire en sorte que les choses eussent de l'importance. Ce n'est que si les choses avaient quelque importance que l'on pouvait respirer, et souffrir. Il semblait qu'il y  eût un accord entre eux et les morts silencieux pour qu'il en fût ainsi, car l'habitude de faire en sorte que les choses eussent de l'importance était devenue un instinct humain et, aurait-on dit, éternel. La vie était ce qui avait de l'importance, et le réel faisait partie de l'instinct qui donnait à la vie un peu de sens. L'instinct n'envisageait pas ce qui pouvait exister au-delà du réel parce qu'au-delà il n'y avait rien. Rien qui eût de l'importance. La porte restait ouverte et la cage devenait plus douloureuse dans sa réalité qui importait pour d'innombrables raisons et d'innombrables manières ."

Cette cage, c'est celle de la société dans ses successives incarnations historiques, incarnations dominées jusqu'à nos jours par des relations de pouvoir et d'exploitation de l'homme par l'homme, la dernière de ces incarnations étant la société "bourgeoise" où, selon Vaneigem, le pouvoir est nu, privé qu'il est, depuis 1789 et peut-être même depuis la Renaissance (c'est du moins ce qu'il prétend, de façon hasardeuse, selon moi), de son alibi théologico-mystique. Le propos de Vaneigem est donc de nous aider à nous extraire de la cage, à la regarder de l'extérieur, pour comprendre comment c'est et comment ça fonctionne à l'intérieur. Ainsi pourrons-nous prendre conscience des forces qui nous écartent de la vraie vie, organiser une résistance qui -- l'auteur l'espère et le prédit -- conduira à une action révolutionnaire capable de vraiment changer la vie.

" Je détruis les tiroirs du cerveau et ceux de l'organisation sociale " : cette formule de Tristan Tzara dans le Manifeste dada de 1918 a valeur programmatique, en posant un ordre de priorités : la conjonction de coordination et y prend un sens consécutif : et par conséquent . Détruire les tiroirs du cerveau, c'est, par voie de conséquence, détruire ceux de l'organisation sociale. Il faut amener les têtes à penser vraiment autrement avant de songer à changer la société. Cette stratégie, qui sera aussi celle de Breton et des Surréalistes, est le contraire de celle qu'adoptent au même moment les marxistes léninistes : changer d'abord la société, et alors seulement les mentalités changeront. On sait ce que cela a donné : toutes les dérives du stalinisme, du maoïsme, du polpotisme. A cet égard, Vaneigem s'inscrit assez clairement dans la mouvance dadaïste et surréaliste. Son analyse des mécanismes sociaux n'en est pas moins très influencée par le marxisme, auquel il emprunte les concepts de bourgeoisie, de prolétariat, de Révolution . C'est d'ailleurs un des points faibles du livre. Vaneigem n'est manifestement pas (pas plus que Debord) un expert de l'analyse socio-économique. Il ne s'en soucie d'ailleurs pas car, dans son dédain des "spécialistes", en qui il voit les complices de l'aliénation sociale moderne, peu lui chaut de s'appuyer sérieusement sur leurs descriptions.  Du coup,  plus d'une de ses généralités ronflantes pâtit cruellement de l'absence d'accrochage au réel concret. Avec le recul du temps, quelques unes de ses analyses et de ses prédictions doivent faire sourire plus d'un sociologue et d'un économiste. C'est la rançon d'un propos à cheval  à la fois sur le coursier de la philosophie et sur celui du tableau à prétention sociologique. Ainsi, le concept de bourgeoisie est-il privé de toute définition socio-économique précise; du coup, on ne sait pas très bien quelle catégorie sociale ce mot, dans son livre, désigne. La bourgeoisie semble s'y confondre,  grosso modo, avec l'économie capitaliste , sans que la notion de capital joue aucun rôle. La lutte des classes des marxistes orthodoxes prend des contours pour le moins flous. Le contenu du concept de prolétariat est tout aussi incertain. C'est là, notamment, que le livre accuse son  âge : près d'un demi-siècle après sa publication, peut-on encore manier de tels concepts comme on le faisait à une époque où leur pertinence était d'ailleurs déjà contestée ?

Au demeurant, le propos de Vaneigem est de décrire les conditions d'une Révolution à venir en dépassant les positions du Dadaïsme (auquel, cependant, il rend un vibrant hommage), du Surréalisme et du marxisme orthodoxe. Beaucoup plus que des marxistes, il apparaît  proche des anarchistes, salués à plusieurs reprises comme de précurseurs des positions défendues par l'Internationale situationniste. Au matérialisme dialectique, ses thèses opposent la primauté des ressources psychiques.

C'est en effet une analyse essentiellement subjectiviste des rapports de pouvoir que le livre développe. Le pouvoir, en effet, ne se perpétuerait pas si sa légitimité n'était pas intériorisée et reconnue par les différents acteurs sociaux, à commencer par les dominés. Une des parties les plus intéressantes  est celle où Vaneigem  décrit les processus mentaux collectifs induits par les conditionnements d'une société qui est à la fois société du spectacle et société de consommation : le poids des stéréotypes, les mécanismes d'identification, l'importance du rôle (d'ailleurs le plus souvent minable) que chacun s'empresse de jouer. Tout cela fait l'objet de développements qui seraient plus convaincants si l'auteur ne gommait pas, comme souvent dans ce livre, une bonne part de la complexité du réel. Il serait facile de pointer, au fil du texte, la liste assez consternante d'assertions qui sonnent le creux. Expliquer les positions des uns et des autres sur l'échiquier social par leur empressement à jouer un rôle est certainement très réducteur. Plus loin, les développements sur l'expérience aliénante du temps dans la vie sociale sont, eux aussi, très abusivement simplificateurs. Dans ces pages, comme un peu partout dans le livre, on prend la mesure des dégâts provoqués par une attitude au fond dogmatique. Peu d'années après, l'Internationale situationniste se dissoudra, et on ne peut pas dire que les textes de ses principaux animateurs aient aujourd'hui un poids sérieux dans les débats d'idées : et si mai 68 avait sonné le glas des dogmatismes révolutionnaires, du moins en Occident ?

Pour hâter la Révolution universelle qu'il appelle de ses voeux, Vaneigem compte sur la reconnaissance des droits de la subjectivité. Inséparable d'un insatiable désir de vivre, la subjectivité est porteuse d'une créativité aux vertus proprement révolutionnaires. Elle est la donnée première de notre existence au monde, et Vaneigem adhère à ces lignes écrites par Schwester Katrei, une mystique allemande, proche de Maître Eckhart (XIVe siècle) :

" Tout ce qui est en moi est en moi, tout ce qui est en moi est en dehors de moi, tout ce qui est en moi est partout autour de moi, tout ce qui est en moi est à moi et je ne vois partout que ce qui est en moi. "

Siège d'un vouloir-vivre puissant, foncièrement anarchiste, et de désirs qui veulent à tout prix trouver leur satisfaction, la subjectivité apparaît comme une force authentiquement révolutionnaire. Position qui amène l'auteur à exalter les actes de quelques assassins célèbres comme autant de gestes précurseurs et à tirer son chapeau au marquis de Sade, grand théoricien, comme on sait, de l'assouvissement des désirs non permis. L'émiettement du pouvoir et sa désacralisation dans les démocraties modernes lui paraît favoriser les revendications des subjectivités en mal de reconnaissance, notamment au sein du prolétariat (je n'en suis pas aussi convaincu que l'auteur), chargé de mener à bien l'accomplissement de la révolution, que l'auteur se complaît, de façon franchement répugnante, à imaginer sanguinaire à souhait :

" Il est devenu passionnant, parce que possible, de corriger l'histoire; de noyer le sang de Babeuf, de Lacenaire, de Ravachol, de Bonnot dans le sang des obscurs descendants de ceux qui, esclaves d'un ordre fondé sur le profit et les mécanismes économiques, surent freiner cruellement l'émancipation humaine. "

Ou encore :

" Le prolétariat doit, par sa dictature, mettre aussitôt sa négation à l'ordre du jour. Il n'a d'autre recours que de liquider en un bref laps de temps -- aussi sanglant et aussi peu sanglant que les circonstances l'exigent -- ceux qui entravent son projet de libération totale, ceux qui s'opposent à sa fin en tant que prolétariat. Il doit les détruire totalement comme on détruit une vermine particulièrement prolifique. Et jusque dans chaque individu, il doit détruire les moindres velléités de prestige, les moindres prétentions hiérarchiques, susciter contre elles, c'est-à-dire contre les rôles, une sereine impulsion vers la vie authentique. "

Ces lignes ont été écrites seulement quelques années avant qu'au Cambodge, les Khmers rouges entreprennent de mettre en oeuvre ce beau programme, au prix des atrocités génocidaires qu'on sait.

On se fait jouir comme on peut, quand on n'est que le penseur d'occasion d'un groupuscule radical dépourvu d'influence sur les masses. Il est vrai que, quelques pages plus loin, pages ma foi fort belles, Vaneigem nous expose les pouvoirs de l'imagination, reine des facultés, disait Baudelaire :

" Le coeur de chaque être humain dissimule une chambre secrète, une camera obscura. Seuls l'esprit et le rêve y accèdent. Cercle magique où le monde et le moi se rejoignent, il n'est pas un désir, pas un souhait qui n'y soit aussitôt exaucé. les passions y croissent, belles fleurs vénéneuses où se prend l'air du temps. Pareil à un Dieu fantasque et tyrannique , je me crée un univers et règne sur des êtres qui ne vivront jamais que pour moi ."

C'est ainsi qu'au gré de ses rêveries, l'auteur passe de la vision d'un grand soir dégoulinant de sang à celle, tout aussi onirique, d'un glissement tout en douceur du monde de la domination et de l'exploitation à la société heureuse  des subjectivités toutes différentes, toutes exacerbées, et toutes harmonieusement accordées :

" Pendant des siècles, les hommes sont restés devant une porte vermoulue, y perçant de petits trous d'épingles avec une facilité croissante. Un coup d'épaule suffit aujourd'hui pour l'abattre, c'est au-delà seulement que tout commence. De l'autre côté du monde hiérarchisé, les possibles viennent à notre rencontre. Le primat de la vie sur la survie sera le mouvement historique qui défera l'histoire. "

Ou encore :

" Unique dépositaire de la volonté de vivre, parce qu'il a connu jusqu'au paroxysme le caractère insupportable de la seule survie, le prolétariat brisera le mur des contraintes par le souffle de son plaisir et la violence spontanée de sa créativité. Toute la joie à prendre, tout le rire à s'offrir, il les détient déjà. C'est de lui-même qu'il tire sa force et sa passion. Ce qu'il s'apprête à construire détruira par surcroît tout ce qui s'y oppose, comme, sur une bande magnétique, un enregistrement en efface un  autre. La force des choses, le prolétariat, s'abolissant du même coup comme prolétariat, l'abolira par un geste de luxe, une sorte de nonchalance, une grâce que sait s'arroger celui qui prouve sa supériorité."

Comme c'est beau. On voudrait y croire. L'auteur nous presse d'y croire, tout en se défendant de verser dans l'utopie. Il y barbote, pourtant. Il est bien le seul à croire à ce scénario idyllique et simpliste.

Pourtant, nous assure-t-il, nous vivons à un stade de l'évolution des sociétés où la satisfaction des besoins matériels élémentaires étant en passe d'être assurée, nous allons passer tout naturellement d'un régime de survie au règne de la vie. Il revient sur cet argument à plusieurs reprises :

" L'histoire des séparations se résout lentement dans la fin des séparations. L'illusion unitaire féodale s'incarne peu à peu dans l'unité libertaire de la vie à construire, dans un au-delà de la survie matériellement garantie. "

" L'assurance d'une sécurité d'existence laisse sans emploi une grande partie d'énergie jadis absorbée par la nécessité de survivre".

" Dans ces conditions, la lutte pour le pain quotidien, le combat contre l'inconfort, la recherche d'une stabilité d'emploi et d'une sécurité d'existence sont, sur le front social, autant de raids offensifs qui prennent lentement mais sûrement l'allure d'engagements d'arrière-garde "

S'il y revient avec cette insistance, c'est que l'argument est en effet un argument clé dans la perspective problématique du passage d'un régime d'existence fondé sur la préoccupation de la survie à un autre où prime l'affirmation sans contraintes des désirs subjectifs de chacun et la possibilité de les réaliser. Pour que ce passage soit possible, il importe en effet que la tyrannie des besoins liés au prolongement de la survie s'estompe jusqu'à  s'effacer complètement.

Là encore, le texte accuse son âge. Il a été écrit pendant les trente glorieuses, bien avant la première crise pétrolière de 1973, dans une situation de plein emploi et de fort  dynamisme économique. L'analyse de Vaneigem, qui, du reste, ne valait que pour le monde occidental, est aujourd'hui complètement obsolète. La question de la survie reste la question majeure pour des millions de Français et d'Européens, et dans le monde, pour des milliards d'hommes.

Il reste un dernier problème, et de taille : comment concevoir une société où les désirs  et l'affirmation légitime de la subjectivité de chaque individu trouveraient leur satisfaction sans risquer le retour à une anarchie sauvage où les maux du passé feraient rapidement un retour en force ? Vaneigem retrouve là, sans y faire référence, la question soulevée par Montesquieu dans un passage célèbre des Lettres persanes, les Lettres sur les Troglodytes, peuple imaginaire auquel le philosophe fait expérimenter successivement divers régimes politiques (despotisme, anarchie, démocratie, monarchie) pour les besoins de sa démonstration. Comment éviter que la violence des désirs individuels, en déchaînant des affrontements innombrables, ne ruine toute possibilité d'une société harmonieuse et ne se solde par une régression monstrueuse ?

Vaneigem croit trouver la solution dans la combinaison de trois passions : la passion de créer, la passion de l'amour et la passion du jeu. Il écrit :

" Le projet de réalisation naît de la passion de créer, dans le moment où la subjectivité se gonfle et veut régner partout. Le projet de communication naît de la passion de l'amour, chaque fois que les êtres découvrent en eux une volonté identique de conquêtes. Le projet de participation naît de la passion du jeu, quand le groupe aide à la réalisation de chacun. "

Quant à savoir comment  ces trois passions pourront bien parvenir à se prêter harmonieusement main forte pour réaliser, en chaque individu, les trois projets fondamentaux de sa subjectivité, tout en les harmonisant avec ceux de tous les autres membres du groupe social, le théoricien ne se hasarde guère à entrer dans les détails. Problèmes d'intendance, sans doute. Notamment les problèmes d'éducation passent à la trappe : il est vrai que l'éducation encourt toujours le soupçon de créer, entre l'éducateur et l'éduqué, une relation de pouvoir... quoi qu'il en soit de l'éducation et de la régulation du désir (les deux étant étroitement liés), Sur cette question, il y a sûrement plus de profit à lire les considérations de René Girard sur le désir mimétique que les vaticinations de Vaneigem.

Je n'ai rien contre l'utopie. Il en existe, dans l'histoire de la littérature et de la philosophie, de très beaux et célèbres exemples. Encore faut-il que, pour être prise au sérieux, l'utopie se donne pour ce qu'elle est. Les rêveries de Raoul Vaneigem relèvent de l'utopie, mais il voudrait nous faire croire qu'il n'en est rien et que nous touchons au jour glorieux entre tous où , pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, toutes les contradictions seront résolues. D'une certaine façon, il nous prend pour des cons. C'est ce que je me disais en poussant hier la porte de mon dentiste : j'étais bien content de savoir que lui et son assistante seraient à l'heure au rendez-vous et que je pourrais bénéficier de leurs compétences et de leurs soins. " Ma subjectivité, écrit Vaneigem, se nourrit d'événements. D'événements les plus divers, une émeute, une peine d'amour, une rencontre, un souvenir, une rage de dents. Les ondes de choc de ce qui compose la réalité en devenir se répercutent dans les cavernes du subjectif. " Eh bien justement, dans la société des subjectivités réconciliées, purgées des relations de pouvoir et d'argent, je ne suis pas du tout sûr de pouvoir trouver un spécialiste compétent pour soulager ma rage de dents. On me dira qu'entre celle-ci et la révolution, il y a un ordre de priorités, mais tout de même...

Que reste-t-il aujourd'hui de ce livre ? Des conseils de vie certainement judicieux : ne pas se laisser emprisonner par le rôle (les rôles) que la société nous pousse à jouer, ne pas laisser leurs défroques nous coller à la peau; nous livrer avec confiance à toutes les jouissances et à toutes les surprises de notre imagination, en nous rappelant le mot de Breton -- " Chère imagination, ce que j'aime surtout en toi, c'est que tu ne pardonnes pas " --  et celui de Nerval -- " Le rêve est une seconde vie " -- ;  faire intensément l'expérience de notre soif de vivre dans l'instant sans cesse renouvelé... Tout cela, je n'avais certes pas besoin de lire ce livre pour le savoir, mais il est agréable de rencontrer ce qu'on pense exprimé par quelqu'un qui ne manque pas de talent. Je me demande si, à tout prendre, Vaneigem (comme Debord, d'ailleurs) n'a pas raté sa vocation. Théoricien ? Non. Il n'aura tenté de l'être que par l'effet d'un malentendu. Sa passion pour Tzara, Breton, Artaud, Lautréamont, Sade ou Joyce (1) le dit clairement : c'est poète qu'il aurait dû être. 


Note 1 - Ce qu'il dit de Joyce me ferait penser que les dispositions pré-révolutionnaires dont il rêve se rencontrent plutôt chez l'artiste que chez le prolétaire. Les exigences d'une subjectivité libérée se donnent libre cours avec une toute autre énergie chez le premier que chez le second. Chez l'auteur d'Ulysse, la passion de créer et la passion du jeu se combinent; la passion de l'amour n'est pas en reste, s'il est vrai qu'Ulysse est un grand livre sur l'amour.

Raoul Vaneigem







Aucun commentaire: