jeudi 7 août 2014

Du bruit autour de la littérature

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En jargon contemporain, cela s'appelle, je crois, le buzz. Faire du buzz, autour d'un événement culturel, c'est nourrir et entretenir le bavardage à son propos, de façon à le faire connaître, à lui faire de la publicité. C'est ainsi, du moins, que je comprends cette quasi onomatopée.

La littérature ne fait pas exception, et les sites littéraires que je fréquente sont de gros émetteurs de buzz, par les articles qui sont mis en ligne, mais aussi par une foule de  messages plus courts, relayés notamment  par twitter. Personne ne se plaindra qu'un site comme la République des livres, de Pierre Assouline, fasse circuler l'information : elle concerne au premier chef les oeuvres elles-mêmes, contemporaines ou plus anciennes, mais aussi des publications ou des manifestations autour des oeuvres et des auteurs.

Il m'arrive de m'agacer de la prolifération de ces publications et manifestations diverses dont les oeuvres littéraires sont le prétexte mais dont elles ne sont pas l'objet direct, et qui, pour peu qu'on leur consacre de l'attention, diminuent le  temps qui pourrait être consacré à la lecture des oeuvres elles-mêmes. C'est un des aspects du papillonnage contemporain, encouragé par la multiplicité de  l'offre médiatique, qui conduit à privilégier la surface au détriment de la profondeur. Ce battage (ou buzz) permanent m'agace peut-être d'autant plus que l'initiation à la littérature de l'adolescent provincial que je fus, aux alentours de 1958, date d'une époque où l'offre d'informations annexes autour des oeuvres littéraires était beaucoup plus réduite qu'aujourd'hui. Pas d'internet, et même pas de télévision. Même pas de France-Culture, qui n'apparut, sous un autre nom, qu'en 1957. Pas de Bernard Pivot. L'audience des célèbres entretiens de Jean Amrouche avec Gide, Claudel, Mauriac, restait, au moment où ils eurent lieu, relativement confidentielle. En tout cas, je n'en ai entendu parler que bien plus tard. Les occasions de rencontrer des écrivains étaient rarissimes. Les foires et fêtes du livre, si répandues aujourd'hui, n'existaient pas.

C'est pourquoi je me plais souvent à me dire que mon rapport à la littérature fut d'abord un rapport exclusif avec les oeuvres. J'ai tendance à me représenter mon commerce avec les oeuvres littéraires comme un rapport solitaire et intime, hors de toute influence Mais cette vision des choses est très inexacte ; dès ces années d'adolescence, époque de mes premiers contacts avec une littérature qui n'était plus seulement de la littérature "pour la jeunesse", je lisais avec le plus vif intérêt des biographies d'écrivains, en particulier celles qu'André Maurois a consacrées à  Hugo, Balzac, Chateaubriand, et qui faisaient autorité à l'époque. Mon intérêt pour l'Histoire n'était d'ailleurs pas moins  grand que mon intérêt pour la littérature, et ils se soutenaient et s'éclairaient l'un l'autre. Il serait injuste, d'autre part, de faire l'impasse sur tout ce que l'enseignement de mes professeurs de lettres, d'histoire, de langues a apporté à ma compréhension des oeuvres. La littérature n'est pas une collection de diamants solitaires, mais elle est un champ avec lequel interfèrent toutes les préoccupations humaines et toutes les formes du savoir. C'est parce qu'elle est au centre de tout qu'elle vaut d'être la passion dominante d'une vie.

Il n'en reste pas moins qu'une oeuvre littéraire ( si l'on met à part des tentatives expérimentales comme celles qu'a menées l'OuLiPo ) se présente comme un ensemble relativement achevé, ne varietur (il faut cependant tenir compte des changements opérés par l'auteur lui-même au fil des rééditions, comme c'est le cas des romans de Balzac ou des Fleurs du mal ). Il paraît donc légitime de lui consacrer l'essentiel de son attention. Cela ne veut pas dire qu'on ne s'intéressera pas aux péripéties de l'existence de l'écrivain ou à des textes de lui non prévus pour être publiés ni considérés par lui  comme faisant partie de son oeuvre littéraire proprement dite (sa correspondance par exemple), mais tout cela devrait constituer, à mon sens, une sorte de background  formé d'informations et de textes dont l'intérêt se situe à un niveau  inférieur et subordonné.

Au temps où je poursuivais mes études supérieures de lettres, un éditeur  (Hatier, je crois) avait lancé une collection d'études littéraires qui connurent un vrai succès. Le titre des volumes était invariablement : "Untel, l'homme et l'oeuvre", ce qui suggérait l'influence d'une tradition critique sainte-beuvienne et lansonienne. L'homme, et par conséquent, l'oeuvre. L'homme, donc l'oeuvre. On aurait tort de considérer comme définitivement obsolète cette façon de concevoir la création littéraire, qui présente le grave inconvénient, à mes yeux, de faire l'impasse sur deux faits, mis en lumière par Marcel Proust :

1/ l'oeuvre littéraire est le produit et l'expression d'un autre moi (celui du créateur) que celui de l'écrivain dans la vie courante.

2/ L'entreprise littéraire est une entreprise de connaissance (au sens quasi scientifique du terme) -- connaissance du coeur humain, des ressorts de la vie sociale, etc.

Dans ces conditions, il est vain d'aller chercher ailleurs que dans l'oeuvre ce que l'oeuvre seule peut nous donner. Toute la vie de Proust, toute sa correspondance, ne nous diront jamais rien de ce que A la recherche du temps perdu nous dit. 

Ma fréquentation personnelle de quelques grandes oeuvres m'a pleinement convaincu de la vérité de ces deux principes. La Comédie humaine dit tout autre chose que ce que nous suggèrent la vie et la correspondance de Balzac. Il en est de même des romans de Céline, de Giono, des poèmes de Baudelaire, de Mallarmé, des textes de Michaux, des pièces de Beckett ou  de celles de Bernard-Marie Koltès.

Cela ne veut pas dire qu'écouter les confidences d'un écrivain à la radio, à la télévision ou lors d'une conférence ou d'un débat public  ne présente pas d'intérêt, mais on ne doit pas perdre de vue qu'il ne nous livre là que son quotidien ( notamment le quotidien de sa pensée, ce qui n'est pas rien, certes ), mais que c'est seulement dans ses livres (les meilleurs de ses livres) qu'il nous livre le meilleur de lui-même, en tant qu'artiste. Modiano, à la télévision, apparaît comme un homme charmant, mais celui dont j'entends la voix, dans Dora Bruder, c'est un autre. Le monsieur qui cause dans le poste peut bien s'appeler Claudel ou Giono, cela me fera peut-être passer un quart d'heure intéressant, mais cela ne fera pas progresser d'un pouce ma compréhension intime des Cinq Grandes Odes ou du Hussard sur le toit, qui dépend exclusivement de mon seul commerce silencieux et solitaire avec l'oeuvre.

A propos de voix d'écrivains, Radio France éditions / INA et les éditions de la Table Ronde se sont associés pour publier vingt entretiens radiodiffusés réalisés avec des écrivains entre 1950 et 2000, notamment les célèbres entretiens de Jean Amrouche avec Gide, Claudel, Mauriac, Ungaretti. Présentant récemment le livre sur son site de La République des livres, Pierre Assouline écrivait :

" Un écrivain, c'est une voix qu'on doit retrouver tant à la lecture qu'à l'écoute "...

Peut-être, sauf que ce n'est pas la même. Assouline jouait sur les mots. La voix physique d'un écrivain, comme tout ce qui est physique, n'a rien de la perfection d'une oeuvre d'art. Enrouements, râclements, halètements, expectorations de mucosités, glaviots etc. La voix qu'on écoute dans une oeuvre littéraire n'a rien à voir avec cette imparfaite voix physique. Musique silencieuse et charmeuse. Faudrait voir à pas mélanger la sonorité irréelle et soyeuse des mots écrits avec les glaires empaquetés dans les mouchoirs gluants. Plus sérieusement, Assouline me paraît oublier que toute littérature est, peu ou prou, négation de l'incarnation biologique. Certes, on ne s'évade jamais du substrat physiologique, et même si la lecture est cosa mentale, elle suppose les mouvements des globes oculaires dans leurs orbites caverneuses et les neurones noyés dans la matière grise. Mais la visée de la littérature n'est pas de nous renvoyer complaisamment et servilement au biologique; elle est au contraire de le surmonter, ou plutôt de le sublimer. 

" Ce qui est bouleversant ici, écrit de ces enregistrements l'écrivain Jean Lescure, et à jamais digne de l'attention des hommes, ce sont précisément les voix humaines, en leur origine même, à ce point où elles ne sont pas encore distinctes des mots qu'elles prononcent. Ce sont les soupirs traqués de Gide devant l'impitoyable question que lui inflige Amrouche, ce sont les roulements massifs de Claudel, les essoufflements torturés d'Ungaretti, les murmure difficiles de Mauriac ".

Passons sur les envolées grandiloquentes et sur la bizarrerie de ces voix "encore pas distinctes des mots qu'elles prononcent", alors qu'il serait plus juste de dire que que ce sont les mots qui finissent par s'émanciper définitivement des voix qui les ont prononcées. Mais enfin, que peut-il bien y avoir de fascinant dans ces "roulements massifs", ces "essoufflements torturés" et ces "murmures difficiles", sinon qu'ils furent les émanations physiologiques plutôt laborieuses et guère séduisantes d'un Claudel, d'un Ungaretti, d'un Mauriac ? Apollinaire disant Le Pont Mirabeau, c'était déjà difficilement supportable; alors, qu'on imagine un instant Claudel déclamant du Claudel, Ungaretti récitant de l'Ungaretti , Mauriac racontant du Mauriac. A vous dégoûter de la littérature. A précipiter la ruine des libraires.  Et Assouline d'en rajouter une couche en évoquant " les silences éloquents d'une Duras, l'accent slave d'un Nabokov, les hésitations chargées de remords d'un Modiano, le timbre caverneux d'un Char ". Moi qui n'aimais déjà guère René Char, me voilà définitivement vacciné contre les charmes du barde de Lourmarin. Quant à l'accent slave de Nabokov, on aurait quand même été un peu étonné s'il avait eu l'accent brésilien !

On imagine sans peine l'enregistrement, au milieu des années cinquante, de l'émission Vingt minutes avec... , dans le studio moisi de la RTBF, dont les murs attendent en vingt un coup de peinture fraîche depuis vingt ans. Bénard Vivote, le célèbre interviouleur, a préparé soigneusement ses vingt questions. Le grrrand pouillète Giuseppino Gongorati a soigneusement concocté ses vingt réponses. L'entretien se déroule selon le rituel non surprenant d'un tango de débutants dans une école de danse suburbaine. Une odeur de pets refroidis et de vieille pipe assure l'ambiance. De temps en temps, Gongorati dépose dans les plis d'un mouchoir jauni un petit paquet de glaires sanguinolentes, prodromes du cancer du larynx qui lui évitera définitivement, cinq ans plus tard l'effort de postillonner tout en poussant sa chansonnette. Vivote en profite pour expulser un rot au couscous.  Après s'être longuement râclé les bronches, Gongorati éructe succinctement sa théorie du libertarisme poético-prolétarien amélioré, à quoi l'on doit Poules au perchoir et Clapiers grillagés. A titre de bonus, il délivre à l'intention de la postérité des précisions absolument inédites sur la liaison qu'il entretint dans les années vingt avec Carambola Ventavola (décédée), danseuse de caberlot dont il partagea les faveurs avec Francisque Mauriac. Derrière sa vitre, l'unique technicien non-gréviste a comme le sentiment d'être partenaire d'un instant d'éternité en se grattant. On entend le tic tac de l'horloge non parlante.

Vingt ans et vingt jours plus tard, Johnnie Brownie ouvre l'invendable exemplaire d' Instants d'éternité : vingt minutes d'entretiens avec vingt écrivingts, que le libraire du coin de sa rue lui a balancé au vol avant de se tirer (une balle). Avec un intérêt non vingt, non feint, il découvre la non-existence de Giuseppe Gongorati, dont il ignorait jusque là ( à sa grande honte, tu imagines, ah là là ) absolument tout, à commencer par ces incontestables chefs-d'oeuvre que sont Poules dans le clapier et le Perchoir aux lapins, expression d'un Progressisme Libertarien Modérément Rénové qui occupa quelques esprits au troisième trimestre de 1954. Sur son Teppaz à rotation non compensée, il écoute le Pouillète maintes fois lauré crachoter les strophes immortelles dans des râles agoniques. Bouleversifiant, surtout quand on pense qu'il allait caner vingt jours plus tard à l'hôpital  des Quinze-Vingt.

Avez-vous entendu Renée Charre raconter de sa voix caverneuse ses amours au maquis ? Non ? Eh ben vous savez pas ce que vous avez raté.


En attendant, j'ai toujours pas relu Lucien Leuwen.





mardi 5 août 2014

La chair, la peur

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Comme presque chaque après-midi, je me suis étendu sur mon lit, après avoir prélevé sur la pile en attente un nouveau compagnon de lecture. Cette fois, c'est Le Mauvais démiurge, de Cioran, trouvé récemment chez un bouquiniste. Malgré le ventilateur, la chaleur m'incommode un peu; je me sens moite et graisseux; la cicatrice de mon ventre me gêne un peu, comme d'habitude quand je m'étends; au creux du genou gauche, la démangeaison d'une piqûre de guêpe reste un peu vive; j'ai une  petite douleur à l'oeil droit; je suis pris d'une quinte de toux, rapide, désagréable; tout cela me rappelle, d'une  façon pas trop plaisante, que j'ai un corps, sensible à la moindre gêne, à la moindre égratignure. Ce n'est pas bien méchant, ça pourrait être bien pire, et je trouve que ce corps de soixante-quatorze ans reste un compagnon assez agréable. Même pas mal, pourrais-je dire, en pensant à  ce qui me ronge, au creux du ventre, ce  qui est en sommeil, mais qu'il va falloir enlever, sinon... On va l'enlever sous peu,  et l'anxiété est là, dans ma tête, sourde, dominée, mais elle est là. On va l'ouvrir, ce corps, et on va travailler dedans, -- trois heures, cinq heures, huit heures ? -- pour me donner une seconde chance de revoir ma femme, mes enfants, mes petits-enfants -- combien de temps ? six mois, un an plusieurs années, qui sait ? -- la chance de leur sourire, de leur parler, de faire des projets ensemble. Mais pour retrouver ce versant ensoleillé de la vie, il y aura, lundi, la plongée dans les ténèbres, puis le réveil peut-être, avec les risques de complications, d'infection, d'hémorragie. Quelquefois, je me dis -- je me l'étais dit déjà, l'autre année -- que la chance, ce serait de ne pas me réveiller, de passer de l'autre côté sans souffrance, sans en avoir conscience. Une anesthésie générale est, de toute façon, une petite mort, en tout cas un sommeil un peu plus profond que les autres et dont on peut ne pas se réveiller.

En face de moi, sur le meuble, mes yeux s'attardent sur une belle aquarelle de M. Richard datée de 1976; elle représente une campagne hollandaise aux lignes fuyantes. Verts et jaunes tendres sous un ciel vaste qui est le papier vierge de couleurs. Combien de fois mes yeux de chair contempleront-ils ce paysage que j'aime et qui m'apaise ? combien de temps mes yeux de chair corruptible suivront-ils les lignes de ce livre ou d'un autre? Combien de temps cette pensée née de la chair, inséparable d'elle, continuera-t-elle de saisir du sens, de former des idées ? Ce n'est pas que ces questions me taraudent, je sais vivre (enfin je m'y efforce, bien que le mieux, pour y parvenir, soit justement de ne pas s'y efforcer, de ne pas y penser ) l'instant fugitif comme s'il était une éternité. Je sais que je ne vis pas dans le temps, mais dans l'espace-mouvement; je m'y meus, lentement, un peu au hasard, telle la méduse dans les eaux de la mer, sans presque savoir de quoi l'instant suivant sera fait. Je m'y fragmente, je m'y dissous. A chaque instant, d'ailleurs, j'existe par accident : je vis et je meurs, à chaque seconde (nanoseconde, femtoseconde) par accident. En fait de conscience de soi, tout sentiment de continuité, de cohérence, est une illusion, rien d'autre qu'une éphémère fonction biologique de l'organisme vivant vibrionnant dans sa niche écologique. Illusion tenace, source de tous nos tourments. Pour s'en guérir, rien de plus efficace que de tomber, de son vivant, dans ce que Cioran appelle  " le je-m'enfoutisme des morts ". Je m'y efforce, hic et nunc , même si c'est difficile. " Comment regarder un vivant sans l'imaginer cadavre ; comment contempler un cadavre sans se mettre à sa place ? " demande-t-il. Cette opération mentale hygiénique, on devrait la pratiquer incessamment sur soi.

Dans La Vie mode d'emploi, Georges Perec cite (ou adapte, ou invente : on n'est jamais sûr de rien avec ce zèbre, avant d'avoir vérifié) un texte de François Béroalde de Verville (1556/1626) dans son Tableau des riches inventions couvertes du voile des feintes amoureuses qui sont représentées dans le Songe de Poliphile. Il s'agit de la description, précise, technique et froide, d'un cadavre en décomposition :

"  Le cadavre n'est pas réduit au squelette mais les chairs restantes sont imprégnées de terre, formant un magma  sec et comme cartonné. ça et là cependant les os sont en partie demeurés : au sternum aux clavicules aux rotules aux tibias, la teinte  générale est d'un jaune brun dans la partie antérieure, la face postérieure noirâtre et d'un vert foncé, plus humide,  est remplie de vers. La tête est penchée sur l'épaule gauche, le crâne est couvert de cheveux blancs imprégnés de terre et mêlés de débris de serpillière, l'arcade sourcilière est dépouillée ; la mâchoire inférieure présente deux dents, jaunes et demi-transparentes. Le cerveau et la cervelle occupent à peu près les deux-tiers de la cavité du crâne, mais il n'est plus possible de reconnaître les divers organes qui composent l'encéphale. La dure-mère existe sous forme d'une membrane de couleur bleuâtre ; on dirait presque qu'elle est à l'état normal. Il n'y a plus de moelle épinière, les vertèbres cervicales sont visibles quoique recouvertes en partie d'une couche légère de couleur ocre, au niveau de la sixième vertèbre on trouve les parties molles du larynx saponifiées. Les deux côtés de la poitrine paraissent vides, si ce n'est qu'ils renferment un peu de terre et quelques petites mouches. Ils sont noirâtres, enfumés et charbonnés, l'abdomen est affaissé, recouvert de terre et de chrysalides; les organes abdominaux diminués de volume ne sont pas identifiables; les parties génitales sont détruites au point qu'on ne peut reconnaître le sexe. Les membres supérieurs sont placés sur les côtés du corps de manière à ce que les bras et les avant-bras et les mains soient ensemble. a gauche la main paraît entière, d'un gris mêlé de brun. A droite elle est de couleur plus foncée et déjà plusieurs de ses os se sont séparés. Les membres inférieurs sont entiers en apparence. Les os courts ne sont pas plus spongieux qu'à l'état normal mais ils sont plus secs à l'intérieur. "

Magnifique texte, roboratif en diable, et qui vaut à lui seul plus que la totalité de la production d'une Annie Ernaux  (par exemple) . Je le recopie juste avant le déjeuner, je ressens déjà ses vertus apéritives. J'adore notamment le détail des petites mouches. Le larynx saponifié n'est pas mal non plus.

Cette méditation sur le cadavre, si saine, si utile, qui court  sans interruption du Moyen-Âge aux temps baroques, il est significatif qu'elle disparaisse de la culture occidentale à partir du XVIIIe siècle. Au-delà de 1800, il n'y aura guère que Baudelaire pour la faire revivre -- et avec quelle force ! -- dans Une charogne , texte qui fit scandale. L'idée neuve de progrès est passée par là , celle de bonheur aussi, Jenner et sa vaccine, etc... En un siècle de lumières de plus en plus vives, l'espérance de vie moyenne en Europe occidentale a dû augmenter de trois mois, c'est assez pour considérer que la mort est en passe d'être vaincue. Au XXe siècle, les charniers des deux guerres mondiales susciteront l'horreur mais ne fourniront plus d'objet à l'amateur de méditations métaphysiques. On imagine mal un Pascal ou un Bossuet modernes méditant sur les fosses communes d'Auschwitz.

Le troisième chapitre du livre de Cioran s'intitule Paléontologie. Le point de départ de sa méditation est une visite au Museum, parmi "cette foire de crânes, ce ricanement automatique à tous les niveaux de la géologie".  "On y a l'impression, écrit-il,  que la chair s'est éclipsée dès son avènement, qu'elle n'a même jamais existé, qu'il est exclu qu'elle ait été rivée à ces os si solennels, si imbus d'eux-mêmes. Elle apparaît comme une imposture, une supercherie, comme un déguisement qui ne recouvre rien. N'était-elle donc que cela ? Et, si elle ne vaut pas davantage, comment réussit-elle à m'inspirer de la répulsion et de la terreur ? "

Suit une belle méditation sur la répulsion que lui inspire la chair -- la future charogne -- et sur les liens de la chair et de la peur : " Il est à peine croyable, écrit-il, à quel point la peur adhère  à la chair; elle y est collée, elle en est inséparable et presque indistincte".

Il s'ensuit que le chemin de la sagesse passe par l'exercitation quotidienne au détachement de la chair, ce qui n'est pas une mince affaire, tant cet insignifiant mais insistant agglomérat de cellules, d'eau et de vide se rappelle à chaque instant à notre attention. Songeant aux squelettes qui peuplent les salles du Museum, Cioran écrit : " Il suffit de considérer ces spectres, de songer au destin de la chair qui y adhérait, pour comprendre l'urgence du détachement. Point d'ascèse sans la double rumination sur la chair et sur le squelette, sur l'effrayante caducité de l'une et l'inutile permanence de l'autre. A titre d'exercice, il est bon de temps en temps de nous séparer de notre visage, de notre peau, d'écarter ce revêtement trompeur, de déposer ensuite, ne fût-ce que pour un instant, ce fatras de graisse qui nous empêche de discerner le fondamental en nous. L'exercice terminé, nous sommes plus libres et plus seuls, invulnérables presque.

Pour vaincre les attachements et les inconvénients qui en découlent, il faudrait contempler d'un être la nudité ultime, percer du regard ses entrailles et le reste, se rouler dans l'horreur de ses sécrétions, dans sa physiologie de macchabée imminent. Cette vision ne devrait pas être morbide, mais méthodique, une hantise dirigée, particulièrement salutaire dans les épreuves. Le squelette nous incite à la sérénité; le cadavre, au renoncement. Dans la leçon d'inanité que l'un et l'autre nous dispensent, le bonheur se confond avec la destruction de nos liens. "

" Vu de l'extérieur, écrit-il encore, chaque être est un accident, un mensonge (sauf dans l'amour, mais l'amour se place en dehors de la connaissance et de la vérité). Peut-être devrions-nous nous regarder du dehors, à peu près comme nous regardons les autres, et tenter de n'avoir plus rien de commun avec nous-même : si, envers moi, je me comportais en étranger, je me verrais mourir avec une incuriosité totale; pas plus que ma vie, ma mort ne serait "mienne". L'une et l'autre tant qu'elles m'appartiennent et que je les assume, représentent des épreuves au-dessus de mes forces. Quand, au contraire, je me persuade qu'elles manquent d'existence intrinsèque et qu'elles ne devraient point me concerner, -- quel soulagement ! "

Au demeurant, comme toujours chez Cioran, aucune morosité macabre dans ces considérations, mais une verve et un humour qui tiennent beaucoup à un sens de la formule qui emporte d'autant plus aisément la conviction qu'elle fait rire. Cioran, c'est souvent pour moi l'Ecclésiaste ou Bossuet revus et corrigés par Groucho Marx; comme Beckett, dont il fut l'ami, était, selon un critique, Pascal revu par les Fratellini.

Le chapitre suivant s'intitule "Rencontres avec le suicide". J'en attends beaucoup !

Cela commence ainsi : " On ne se tue que si, par quelques côtés, on a toujours été en dehors de tout. Il s'agit d'une inappropriation originelle dont on peut n'être pas conscient. Qui est appelé à se tuer n'appartient que par accident à ce monde-ci; il ne relève au fond d'aucun monde. "

En somme, pour se suicider, il faut avoir la vocation.

En attendant de découvrir si je l'ai, je tète avec une paille le contenu de la brique de liquide survitaminé censé faciliter la cicatrisation. Goût de vanille, c'est buvable.

Les ignorants classent Cioran parmi les nihilistes. C'est bien plus que cela. Ses plus belles pages nous offrent des aperçus irréfutables sur la misère et l'insignifiance de notre condition. Il est le maître d'une sagesse faite de détachement, de modestie et de douceur, à l'instar de ces philosophes de l'Inde dont il s'inspire souvent.

Céline, qui s'y connaissait, étant médecin, confiait à un visiteur :

" Moi, la mort m'habite et elle me fait rire ! Croyez-moi, le monde est drôle, la mort est drôle ; et c'est pour ça que mes livres sont drôles, et qu'au fond je suis gai. "

Pour le moment, j'ai le double plaisir, incorruptible, sans mélange, de mon aquarelle et des mots de Cioran. Le bonheur, fragile, éphémère, de la chair.

E.M. Cioran , Le Mauvais démiurge   ( Gallimard / Les essais )





samedi 2 août 2014

" Voyage du condottière " ( André Suarès ) : voir Gênes ou mourir

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" Je ne relis jamais une de mes oeuvres : elle n'est plus rien pour moi : je l'oublie. Je passe à une autre : si l'une est achevée à deux heures du matin, à trois je passe à la suivante. Je vis pour être et pour faire, uniquement . On n'est  qu'en faisant. "
                                         
                                             ( André Suarès, introduction à Voici l'homme )



Au  début des années soixante, lorsque  je fis mes études supérieures de lettres, on ne parlait guère d'André Suarès, mort quelques années auparavant ( en 1948). Sa carrière d'écrivain avait d'ailleurs subi une éclipse forcée pendant les années de guerre, où, pour échapper à la Gestapo et aux miliciens, il avait dû rester caché. Je connaissais Voyage du condottière de réputation, mais je ne l'avais pas lu, et j'ignorais tout du reste de l'oeuvre, très riche, et d'ailleurs aujourd'hui encore très méconnue et restée en partie inédite.

J'ai fini par me décider -- récemment -- à découvrir Suarès en achetant chez des libraires d'occasion Voici l'homme  et Voyage du condottière ( ce dernier titre dans une assez déplorable édition, pleine de coquilles, parue en 1956 chez Emile-Paul).

Lisant les premières pages de Voyage du condottière, je me fis de Suarès -- dont je ne savais toujours à peu près rien -- l'idée d'un fils de famille voyageant en Italie aux frais de papa, une sorte de cousin d'André Gide ou de Marcel Proust, à une époque où le franc-or restait la valeur monétaire de référence. Suarès aurait peut-être pu  faire partie de cette classe  de jeunes gens oisifs et fortunés, mais le sort en décida autrement. La mort de son père le laissa ruiné et ce brillant sujet, reçu troisième à  l'ENS, mena après avoir échoué à l'agrégation, pendant plusieurs années une existence matérielle précaire à Marseille, sa ville natale. C'est donc à pied et sans beaucoup de ressources qu'il parcourut   l'Italie, du lac de Côme à Sienne, périple d'où naquit Voyage du condottière, dont le premier volume, qui conduit le voyageur aux rivages symboliques du Rubicon, en passant par Milan, Vérone, Padoue, Venise et Ravenne, fut publié en 1893. Des suites devaient en paraître jusqu'en 1931. Voyage du condottière raconte donc l'histoire d'une passion : celle d'André Suarès pour l'Italie.

Lorsqu'on lit les premières pages de Voyage du condottière, on est  séduit par la justesse , l'originalité, la force suggestive de ces scènes glanées au fil du chemin, ainsi que par le ton personnel, empreint d'une vivacité juvénile, et par un regard qui semble libre  de toute prévention, de toute convention. Suarès serait-il  un de ces voyageurs exceptionnels, comme le sera bien plus tard, d'une façon très différente et peut-être plus séduisante, plus attachante, un Nicolas Bouvier ? Suarès est un visuel, un sensuel d'une qualité rare, attentif à la singularité des êtres et des choses :

" A Sainte-Marie, on sonne pour un mort; mais personne ne s'attriste : chacun prend  son parti de la mort pour les autres. Dans l'église, claire, laide et  dorée, les femmes, prosternées, remuent ardemment les lèvres, et des enfants courent; il y a même un chien. La vapeur d'encens est piquée par les flammes des cierges. Les hommes attendent sous le porche. Ils sont solennels et ridicules. Ils ont par moment une ombre héroïque, et parfois une réalité absurde ".

" On monte, on monte. Les ruelles pierreuses, rouges au soleil, sont violettes dans l'ombre. Un ruisseau coule au milieu. L'ordure même a son air de béatitude; les mouches ronflent contre les bornes. IL y a encore des figues noires aux branches des figuiers, par-dessus les murs. "

" Milan grouille de peuple. Dans les faubourgs, les maisons sont pareilles à des ruches coupées par le milieu : sur la façade peinte en couleurs crapuleuses, toutes fenêtres ouvertes, les alvéoles gorgés de gens, on dirait des cages à mouches. Et la poussière, que le vent fouette, saupoudre ces gaufriers.
  Les haillons flottent. Des linges abjects et la lessive de la veille sont tendus sur des cordes : les chemises et les jupons rouges, les maillots verts, les serviettes tachées de vin, les langes souillés, les traversins, les draps pisseux sèchent à l'air; et il me semble qu'ils fument. Des femmes à l'oeil sombre,et la tignasse noire, lancent un regard entre les manches d'une camisole pendue, ou les deux jambes d'un pantalon blanc que le vent du sud agite."

Suarès n'aime pas beaucoup Milan. Inoubliable notamment sa visite à un cimetière dont il nous livre une vision burlesque aux limites du fantastique. Mais que dire de Mantoue, qui lui inspire des pages quelque peu hallucinées, en tout cas hallucinantes !  Et dire que Virgile naquit dans cet enfer dévoré des moustiques !

Le voyageur passe beaucoup de temps à visiter les musées et les monuments; les descriptions qu'il en fait et les jugements qu'il porte sur eux sont toujours précis, pleins d'intérêt, très personnels. Je m'étonne qu'aucun éditeur n'ait encore pensé à publier une édition  de Voyage du condottière assortie de reproductions des oeuvres évoquées, telle cette Sainte Catherine de Bernardino Luini, dont il existe plusieurs versions. Heureusement qu'internet permet le plus souvent de combler ce manque et de confronter les oeuvres aux commentaires qu'elles ont inspiré à Suarès, dont on n'est pas obligé de partager le jugement. Ainsi les réserves que lui inspire la peinture de Vinci ou le Dôme de Milan ne manquent pas de déranger utilement quelques idées reçues; en revanche on peut ne pas partager son allergie à la façade baroque de la chartreuse de Pavie, outrageusement décorée, certes, mais c'est pour moi ce qui en fait le charme, que Suarès doit trouver  abusivement profane. On peut ne pas non plus partager son admiration pour le gisant de Gaston de Foix, au château Sforza, qui  m'a paru une sculpture d'une qualité secondaire, même si ce fut une commande de François Ier.

Il n'est pas non plus banal de lire ces pages, datées de 1893, qui font de la musique de Monteverdi un éloge inconditionnel :

" Ha ! derrière cette porte et ces murailles denses, que des feuilles caressent, un jardin, une salle fraîche devant un jet d'eau étincelant et silencieux, un orchestre caché dans les arbres, des voix sans clavecin, et l'amoureuse douleur de Poppée qui chante ! C'est ici que je voudrais l'entendre, ou la plainte d'Orphée. Mais non, plutôt encore l'adieu de Poppée, d'une langueur si voluptueuse, d'une grâce si séduisante. Elle s'attarde, cette mélodie; elle tourne la tête, elle tend les bras. Elle est prête à pâmer d'amour, pour peu qu'on la retienne, ou qu'un seul  soupir la rappelle. Quelle caresse elle aura dans les larmes. L'âme des amants se révèle à leurs pleurs. "

On se dit d'abord qu'on aurait bien envie de refaire ce voyage, au rythme des pas de ce guide exceptionnel, de parcourir sous sa conduite les rues de Crémone ou de Sienne, sa cité préférée. Cependant, assez vite, s'installe une lassitude. Aux environs de Vérone, on commence à en avoir assez, alors que, pourtant, on s'approche de Venise, mais justement, on sent qu'à Venise, ce pourrait être l'overdose. C'est peut-être que l'auteur, dont c'est le premier livre publié, en rajoute un peu, en fait un peu trop; on le sent désireux de tenter le gros coup, le coup d'éclat. Ecriture trop concertée, trop voulue, trop spectaculaire, théâtrale, théâtralisante : le cimetière de Milan est une scène de théâtre, les rues médiévales de Vérone en sont une autre. Ecriture datée aussi : la description des jardins Giusti à Vérone fleure bon la dictée de certificat d'études au tournant des années cinquante. Que de comparaisons. Que de métaphores. Variante de l'écriture fin de siècle. Il faudrait des comparaisons pour s'en convaincre. Je me demande quels contemporains le jeune Suarès lisait et appréciait.

Posture un peu trop systématiquement visionnaire. Voyageur un peu trop hanté par les grandes figures, Stendhal, Shakespeare, Juliette... Trop de culture. Pas assez de laisser-aller, pas assez de vraies surprises ; pas assez de naïveté ; le contraire, en somme, de ce qui faisait le charme des récits de Rousseau dans les premiers livres des Confessions, de ce qui fera plus tard celui des narrations de Nicolas Bouvier. Chez eux, le voyage change la vie, il est découverte et expérience d'une autre façon de vivre. Notre condottière, quant à lui, se cantonne un peu  trop dans le rôle du touriste  parcourant villes et musées. Beaucoup de solitude, du coup : le voyageur rencontre beaucoup de statues, mais, apparemment ne lie guère connaissance avec des êtres de chair et d'os. Spectateur trop exclusivement spectateur. Cependant, il n'est pas impossible que Suarès ait délibérément fait l'impasse, pour telle ou telle raison, sur les rencontres qu'il fit au long de son voyage.

Dès la centième page d'un livre qui en compte six cents, on ressent le besoin de faire une pause, de changer d'air. A consommer avec modération. Mais le livre vaut le voyage, ne serait-ce qu'à cause de la mine d'informations qu'il contient, et pas seulement sur l'Italie du passé.

Allons, je suis très injuste. Suarès sait varier les tons et les ambiances : juste après l'évocation un peu  trop sucrée pour mon goût des jardins Giusti à Vérone, le premier contact avec Padoue lui inspire des pages pleines d'humour, de drôlerie et de saveur :

" A l'heure où la terre est une Danaé qui reçoit la pluie d'or, largement accroupie sur la plaine, Padoue, jaune et noire, est une tête de boeuf bien cuite dans un pâté en croûte. De la gare à la ville, on fait route longtemps; la marche est dure sur la terre battue, comme à travers les sillons ; des ornières roides et des trous rident la planure chaude. L'air poudroie dans le soleil, et le soleil poudroie sur les remparts trapus. Une  poussière dorée vibre sous le ciel rose."

 J'arriverai jusqu'à Venise !

J'y suis arrivé. Quelle déception ! Bavard, verbeux, saturé, surchargé d'ornements et de dorures au point que la description de Saint-Marc semble redoubler inutilement l'édifice lui-même (merci à l'inventeur de la photo couleur qui nous débarrassa de ces extases amphigouriques (quoique, quand j'entends Stéphane Bern à la télé, je me dis qu'il a dû trop lire Suarès). Ma gondole a calé au beau milieu du Grand Canal.

Et pourtant quelque chose rend secrètement poignantes ces pages un peu trop somptueuses :  c'est l'errance de ce jeune homme plein de désirs allant, solitaire, de décor en décor. C'est pourquoi les meilleures pages de son livre sont  celles où il se laisse aller à une certaine méchanceté : sa méditation sur Rimini et les Malatesta, par exemple, ou sur la peinture du Tintoret qu'il compare aux productions de Dumas père ou de Victor Hugo, dont il ne pense pas beaucoup de bien. Occasion pour lui d'affirmer un idéal artistique qui préfère une seule oeuvre capable de concentrer de façon inoubliable ce qui méritait vraiment  d'être dit à des kilomètres de peinture qui ressassent avec emphase ce qui ne le méritait sans doute pas.

Oui, ce livre est souvent sauvé de la fadeur par les accès d'humeur sombre et rageuse de son auteur, comme ici où, à Gênes, il est sauvé de la tentation du suicide par le spectacle de la ville :

" Dans cette Gênes empestée d'une canicule pareille à une lave, mon noir horizon n'est pas éclairci. La lumière haletait sous la laine des nuages. Le jour d 'août titubait dans cette étuve ténébreuse. Avec ma pensée, le port, la mer, la ville et le monde n'étaient plus qu'un malade sans espoir, qui va se vomir dans une nausée. Je n'avais plus le courage de rendre une forme réelle au rêve terrible où nous sommes plongés, qui ne se peut soutenir si l'on ouvre trop fixement les yeux. Tanr de deuil couvrait de cendres ma révolte même. Et la douleur enfin descendait, de tout son poids, dans l'abîme et la pesanteur du néant. Non, ce jour-là, je n'ai pas retrouvé l'innocence du poète. Une féroce conscience avait étouffé la candide pureté de la foi. Et quand ma torture a miré, dans une clarté sulfureuse, ce que j'appelais mon indignité du  salut, telle fut la souffrance que je cessai de vivre. J'allais marcher, sur ces rails, à la rencontre de quelque  machine, de la brute de fer qui est plus franche, du moins, à nous broyer, et moins basse et moins vile que les hommes. Une venait, haut-le-pied. Déjà, je me livrais à cette plénitude de dédain qui est un lit de repos. Soudain, tournant la tête, dérobant à mes yeux la contemplation désastreuse du large, je vis les loques de Gênes pendues aux fenêtres; les alvéoles de la fourmilière grasse, jaune et noire; l'orage qui, du menton, touchait ces toits, ces rues, ces étages où grouille la misère humaine. D'une fenêtre, une chanson stupide tombait comme de la fiente de volaille; l'accordéon pleurard bavait ses sales tierces sur cette vermine sentimentale. L'horreur me parcourut de confondre ma douleur dans la boue de cette misère-là. Je n'ai pas voulu d'un néant qui pousse l'impudence et la vilenie jusqu'à se faire complice de tout ce qui nous méconnaît et veut nous avilir. J'ai choisi de souffrir encore. J'ai tourné le dos à ce puant faubourg. Je dois un cierge à la laideur de San Pier d'Arena. "

Je crois que, depuis Baudelaire, on n'avait pas retrouvé des accents de cette puissance-là. Il n'y a guère que chez Huysmans, qu'à l'époque on rencontre ce genre de férocité jubilatoire, et finalement salvatrice, au sein du désespoir le plus noir.


La forme de salut qu'en définitive il est allé chercher en Italie, le passage suivant le dit sans doute assez clairement :

" La ville brûlante et sombre retient les tisons du couchant entre ses dômes bas et ses tours rousses, comme aux mailles de plomb croupit le sang rouge d'un vitrail. Les clochers noirs sortent à peine de la terre morte, où la cité s'enfonce. Voilà une ville selon le coeur des solitaires.
  Ravenne la taciturne m'accueille avec une générosité farouche, comme au retour de l'exil. Elle me fait présent d'un soleil plus ardent de passer à travers les averses. Quelle capitale pour la méditation. "

La méditation prend souvent un tour passablement allumé, comme dans ce passage, inspiré par la figure de Théodora, sur les mosaïques de Saint-Vital :

" Théodora est bien la reine de ce monde frémissant et muet. Derrière elle et ses femmes étroitement drapées, j'entends les cris de la folie dans  les chambres lointaines, les appels de l'hystérie au milieu des odeurs, les bonds dans la soie et le velours des orgies secrètes. Théodora taciturne gémit, menace et sanglote comme une possédée. Théodora, serrée dans sa robe, déchire ses vêtements et se roule  toute nue sur les fourrures. Le linge le plus fin lui est une chape de soufre ; et sa peau glacée est un supplice pour le feu qui la brûle au dedans. Elle est haute, maigre, rongée. Elle n'a ni gorge ni hanches. Dans sa figure longue, elle ouvre des yeux de chouette. Elle est nocturne, et marinée dans les charmes de la nuit. Elle est pleine de fureur voilée, et rêve d'un opprobre éclatant. Elle contemple un désir, qu'elle désespère de rencontrer ailleurs qu'en elle. Puis elle élargit les yeux, moins elle reconnaît ce qu'elle semble voir. Elle a le manteau de l'eau qui dort, sur une âme nue comme la vipère, chaude comme la panthère, pareille à un repaire de péchés. "

Eh ben dis donc. Il me semble que ce passage, à verser au dossier des grandes heures de la timbrologie, vaut plus à titre de mise en scène de fantasmes personnels que comme morceau de critique d'art. Il me donne envie d'enquêter sur la vie sexuelle de Suarès. " Elle contemple un désir, qu'elle désespère  de rencontrer ailleurs qu'en elle " : la confidence personnelle affleure  dans cette notation.



LImpératrice Theodora, basilique San Vitale, Ravenne

" L'art classique paraît froid près de cet incendie et de ce rêve. Où l'âme se montre, on ne veut plus voir qu'elle. Psyché était morte chez les Anciens, n'ayant pu vivre avec l'Amour. Psyché, conçue dans la couleur, fait ses premiers mouvements : elle s'éveille à Ravenne. De là, ces yeux immenses, tournés vers un monde inconnu. "

Une cruauté (non voulue par l'auteur) de la lecture de ce livre par le lecteur du début du XXIe siècle est qu'il se demande plus d'une fois ce qu'il peut bien rester aujourd'hui de ce que vit Suarès à la fin du XIXe siècle. Par exemple des merveilleuses forêts qui couvraient les abords du rivage marin entre Ravenne et Rimini. Ou de ce pays de Lucques, tel qu'il le dépeint ici :

" Il faut vivre un peu dans le pays de Lucques pour connaître la Toscane des champs, ces fermes heureuses, ces rustiques sans rudesse, cette gaîté aimable, une verve rurale et non grossière, une simplicité solide et fine ; du plaisir qui sait être spirituel à l'occasion ; une bonhomie prudente et qui a sa malice ;  une intelligence champêtre, prompte, assez subtile, qui se satisfait dans son propre sens, peut-être un peu trop vite. En tout cas, même dans la demi-avarice, rien de la brute primitive, et une sorte de politesse jusque dans la façon de serrer les cordons de la bourse. Voilà des gens qui ne sont pas nés d'hier, qui possèdent leur terre, et que leur terre ne possède pas, comme le fumier ses germes et ses insectes. Ils savent qui est Dante et ils se rappellent tel ou tel de ses vers. En dépit de leur rauque accent, ils ont la voix ronde et chaude quand ils parlent, et bien heureuse quand ils chantent. Ils sont bien vêtus et soigneux de leurs habits. "

Inaccessibles paradis...

Voyage du condottière restera pour moi  une forte incitation à découvrir le reste d'une oeuvre qui s'étend sur plus d'un demi-siècle, et qui, pour l'essentiel, reste presque inconnue du grand public, notamment les pages que consacra à la Bretagne celui qui se serait voulu Breton. Même si certains titres n'ont pas été réédités depuis longtemps, on trouve sur les sites de librairie en ligne un choix assez vaste  de textes de Suarès, notamment deux volumes consacrés à des textes plus courts, publiés dans des journaux ou des revues (collection Bouquins ). Suarès a énormément écrit... Trop ? "Je ne tiens pas à publier; et même j'y répugne", écrit-il en 1948, pour la réédition de Voici l'Homme, initialement paru en 1903. A consulter la liste de ce qu'il a publié de son vivant, on reste un peu dubitatif.


André Suarès , Voyage du condottière   ( Le Livre de poche / biblio )



Portrait d'André Suarès par Georges Rouault