jeudi 7 août 2014

Du bruit autour de la littérature

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En jargon contemporain, cela s'appelle, je crois, le buzz. Faire du buzz, autour d'un événement culturel, c'est nourrir et entretenir le bavardage à son propos, de façon à le faire connaître, à lui faire de la publicité. C'est ainsi, du moins, que je comprends cette quasi onomatopée.

La littérature ne fait pas exception, et les sites littéraires que je fréquente sont de gros émetteurs de buzz, par les articles qui sont mis en ligne, mais aussi par une foule de  messages plus courts, relayés notamment  par twitter. Personne ne se plaindra qu'un site comme la République des livres, de Pierre Assouline, fasse circuler l'information : elle concerne au premier chef les oeuvres elles-mêmes, contemporaines ou plus anciennes, mais aussi des publications ou des manifestations autour des oeuvres et des auteurs.

Il m'arrive de m'agacer de la prolifération de ces publications et manifestations diverses dont les oeuvres littéraires sont le prétexte mais dont elles ne sont pas l'objet direct, et qui, pour peu qu'on leur consacre de l'attention, diminuent le  temps qui pourrait être consacré à la lecture des oeuvres elles-mêmes. C'est un des aspects du papillonnage contemporain, encouragé par la multiplicité de  l'offre médiatique, qui conduit à privilégier la surface au détriment de la profondeur. Ce battage (ou buzz) permanent m'agace peut-être d'autant plus que l'initiation à la littérature de l'adolescent provincial que je fus, aux alentours de 1958, date d'une époque où l'offre d'informations annexes autour des oeuvres littéraires était beaucoup plus réduite qu'aujourd'hui. Pas d'internet, et même pas de télévision. Même pas de France-Culture, qui n'apparut, sous un autre nom, qu'en 1957. Pas de Bernard Pivot. L'audience des célèbres entretiens de Jean Amrouche avec Gide, Claudel, Mauriac, restait, au moment où ils eurent lieu, relativement confidentielle. En tout cas, je n'en ai entendu parler que bien plus tard. Les occasions de rencontrer des écrivains étaient rarissimes. Les foires et fêtes du livre, si répandues aujourd'hui, n'existaient pas.

C'est pourquoi je me plais souvent à me dire que mon rapport à la littérature fut d'abord un rapport exclusif avec les oeuvres. J'ai tendance à me représenter mon commerce avec les oeuvres littéraires comme un rapport solitaire et intime, hors de toute influence Mais cette vision des choses est très inexacte ; dès ces années d'adolescence, époque de mes premiers contacts avec une littérature qui n'était plus seulement de la littérature "pour la jeunesse", je lisais avec le plus vif intérêt des biographies d'écrivains, en particulier celles qu'André Maurois a consacrées à  Hugo, Balzac, Chateaubriand, et qui faisaient autorité à l'époque. Mon intérêt pour l'Histoire n'était d'ailleurs pas moins  grand que mon intérêt pour la littérature, et ils se soutenaient et s'éclairaient l'un l'autre. Il serait injuste, d'autre part, de faire l'impasse sur tout ce que l'enseignement de mes professeurs de lettres, d'histoire, de langues a apporté à ma compréhension des oeuvres. La littérature n'est pas une collection de diamants solitaires, mais elle est un champ avec lequel interfèrent toutes les préoccupations humaines et toutes les formes du savoir. C'est parce qu'elle est au centre de tout qu'elle vaut d'être la passion dominante d'une vie.

Il n'en reste pas moins qu'une oeuvre littéraire ( si l'on met à part des tentatives expérimentales comme celles qu'a menées l'OuLiPo ) se présente comme un ensemble relativement achevé, ne varietur (il faut cependant tenir compte des changements opérés par l'auteur lui-même au fil des rééditions, comme c'est le cas des romans de Balzac ou des Fleurs du mal ). Il paraît donc légitime de lui consacrer l'essentiel de son attention. Cela ne veut pas dire qu'on ne s'intéressera pas aux péripéties de l'existence de l'écrivain ou à des textes de lui non prévus pour être publiés ni considérés par lui  comme faisant partie de son oeuvre littéraire proprement dite (sa correspondance par exemple), mais tout cela devrait constituer, à mon sens, une sorte de background  formé d'informations et de textes dont l'intérêt se situe à un niveau  inférieur et subordonné.

Au temps où je poursuivais mes études supérieures de lettres, un éditeur  (Hatier, je crois) avait lancé une collection d'études littéraires qui connurent un vrai succès. Le titre des volumes était invariablement : "Untel, l'homme et l'oeuvre", ce qui suggérait l'influence d'une tradition critique sainte-beuvienne et lansonienne. L'homme, et par conséquent, l'oeuvre. L'homme, donc l'oeuvre. On aurait tort de considérer comme définitivement obsolète cette façon de concevoir la création littéraire, qui présente le grave inconvénient, à mes yeux, de faire l'impasse sur deux faits, mis en lumière par Marcel Proust :

1/ l'oeuvre littéraire est le produit et l'expression d'un autre moi (celui du créateur) que celui de l'écrivain dans la vie courante.

2/ L'entreprise littéraire est une entreprise de connaissance (au sens quasi scientifique du terme) -- connaissance du coeur humain, des ressorts de la vie sociale, etc.

Dans ces conditions, il est vain d'aller chercher ailleurs que dans l'oeuvre ce que l'oeuvre seule peut nous donner. Toute la vie de Proust, toute sa correspondance, ne nous diront jamais rien de ce que A la recherche du temps perdu nous dit. 

Ma fréquentation personnelle de quelques grandes oeuvres m'a pleinement convaincu de la vérité de ces deux principes. La Comédie humaine dit tout autre chose que ce que nous suggèrent la vie et la correspondance de Balzac. Il en est de même des romans de Céline, de Giono, des poèmes de Baudelaire, de Mallarmé, des textes de Michaux, des pièces de Beckett ou  de celles de Bernard-Marie Koltès.

Cela ne veut pas dire qu'écouter les confidences d'un écrivain à la radio, à la télévision ou lors d'une conférence ou d'un débat public  ne présente pas d'intérêt, mais on ne doit pas perdre de vue qu'il ne nous livre là que son quotidien ( notamment le quotidien de sa pensée, ce qui n'est pas rien, certes ), mais que c'est seulement dans ses livres (les meilleurs de ses livres) qu'il nous livre le meilleur de lui-même, en tant qu'artiste. Modiano, à la télévision, apparaît comme un homme charmant, mais celui dont j'entends la voix, dans Dora Bruder, c'est un autre. Le monsieur qui cause dans le poste peut bien s'appeler Claudel ou Giono, cela me fera peut-être passer un quart d'heure intéressant, mais cela ne fera pas progresser d'un pouce ma compréhension intime des Cinq Grandes Odes ou du Hussard sur le toit, qui dépend exclusivement de mon seul commerce silencieux et solitaire avec l'oeuvre.

A propos de voix d'écrivains, Radio France éditions / INA et les éditions de la Table Ronde se sont associés pour publier vingt entretiens radiodiffusés réalisés avec des écrivains entre 1950 et 2000, notamment les célèbres entretiens de Jean Amrouche avec Gide, Claudel, Mauriac, Ungaretti. Présentant récemment le livre sur son site de La République des livres, Pierre Assouline écrivait :

" Un écrivain, c'est une voix qu'on doit retrouver tant à la lecture qu'à l'écoute "...

Peut-être, sauf que ce n'est pas la même. Assouline jouait sur les mots. La voix physique d'un écrivain, comme tout ce qui est physique, n'a rien de la perfection d'une oeuvre d'art. Enrouements, râclements, halètements, expectorations de mucosités, glaviots etc. La voix qu'on écoute dans une oeuvre littéraire n'a rien à voir avec cette imparfaite voix physique. Musique silencieuse et charmeuse. Faudrait voir à pas mélanger la sonorité irréelle et soyeuse des mots écrits avec les glaires empaquetés dans les mouchoirs gluants. Plus sérieusement, Assouline me paraît oublier que toute littérature est, peu ou prou, négation de l'incarnation biologique. Certes, on ne s'évade jamais du substrat physiologique, et même si la lecture est cosa mentale, elle suppose les mouvements des globes oculaires dans leurs orbites caverneuses et les neurones noyés dans la matière grise. Mais la visée de la littérature n'est pas de nous renvoyer complaisamment et servilement au biologique; elle est au contraire de le surmonter, ou plutôt de le sublimer. 

" Ce qui est bouleversant ici, écrit de ces enregistrements l'écrivain Jean Lescure, et à jamais digne de l'attention des hommes, ce sont précisément les voix humaines, en leur origine même, à ce point où elles ne sont pas encore distinctes des mots qu'elles prononcent. Ce sont les soupirs traqués de Gide devant l'impitoyable question que lui inflige Amrouche, ce sont les roulements massifs de Claudel, les essoufflements torturés d'Ungaretti, les murmure difficiles de Mauriac ".

Passons sur les envolées grandiloquentes et sur la bizarrerie de ces voix "encore pas distinctes des mots qu'elles prononcent", alors qu'il serait plus juste de dire que que ce sont les mots qui finissent par s'émanciper définitivement des voix qui les ont prononcées. Mais enfin, que peut-il bien y avoir de fascinant dans ces "roulements massifs", ces "essoufflements torturés" et ces "murmures difficiles", sinon qu'ils furent les émanations physiologiques plutôt laborieuses et guère séduisantes d'un Claudel, d'un Ungaretti, d'un Mauriac ? Apollinaire disant Le Pont Mirabeau, c'était déjà difficilement supportable; alors, qu'on imagine un instant Claudel déclamant du Claudel, Ungaretti récitant de l'Ungaretti , Mauriac racontant du Mauriac. A vous dégoûter de la littérature. A précipiter la ruine des libraires.  Et Assouline d'en rajouter une couche en évoquant " les silences éloquents d'une Duras, l'accent slave d'un Nabokov, les hésitations chargées de remords d'un Modiano, le timbre caverneux d'un Char ". Moi qui n'aimais déjà guère René Char, me voilà définitivement vacciné contre les charmes du barde de Lourmarin. Quant à l'accent slave de Nabokov, on aurait quand même été un peu étonné s'il avait eu l'accent brésilien !

On imagine sans peine l'enregistrement, au milieu des années cinquante, de l'émission Vingt minutes avec... , dans le studio moisi de la RTBF, dont les murs attendent en vingt un coup de peinture fraîche depuis vingt ans. Bénard Vivote, le célèbre interviouleur, a préparé soigneusement ses vingt questions. Le grrrand pouillète Giuseppino Gongorati a soigneusement concocté ses vingt réponses. L'entretien se déroule selon le rituel non surprenant d'un tango de débutants dans une école de danse suburbaine. Une odeur de pets refroidis et de vieille pipe assure l'ambiance. De temps en temps, Gongorati dépose dans les plis d'un mouchoir jauni un petit paquet de glaires sanguinolentes, prodromes du cancer du larynx qui lui évitera définitivement, cinq ans plus tard l'effort de postillonner tout en poussant sa chansonnette. Vivote en profite pour expulser un rot au couscous.  Après s'être longuement râclé les bronches, Gongorati éructe succinctement sa théorie du libertarisme poético-prolétarien amélioré, à quoi l'on doit Poules au perchoir et Clapiers grillagés. A titre de bonus, il délivre à l'intention de la postérité des précisions absolument inédites sur la liaison qu'il entretint dans les années vingt avec Carambola Ventavola (décédée), danseuse de caberlot dont il partagea les faveurs avec Francisque Mauriac. Derrière sa vitre, l'unique technicien non-gréviste a comme le sentiment d'être partenaire d'un instant d'éternité en se grattant. On entend le tic tac de l'horloge non parlante.

Vingt ans et vingt jours plus tard, Johnnie Brownie ouvre l'invendable exemplaire d' Instants d'éternité : vingt minutes d'entretiens avec vingt écrivingts, que le libraire du coin de sa rue lui a balancé au vol avant de se tirer (une balle). Avec un intérêt non vingt, non feint, il découvre la non-existence de Giuseppe Gongorati, dont il ignorait jusque là ( à sa grande honte, tu imagines, ah là là ) absolument tout, à commencer par ces incontestables chefs-d'oeuvre que sont Poules dans le clapier et le Perchoir aux lapins, expression d'un Progressisme Libertarien Modérément Rénové qui occupa quelques esprits au troisième trimestre de 1954. Sur son Teppaz à rotation non compensée, il écoute le Pouillète maintes fois lauré crachoter les strophes immortelles dans des râles agoniques. Bouleversifiant, surtout quand on pense qu'il allait caner vingt jours plus tard à l'hôpital  des Quinze-Vingt.

Avez-vous entendu Renée Charre raconter de sa voix caverneuse ses amours au maquis ? Non ? Eh ben vous savez pas ce que vous avez raté.


En attendant, j'ai toujours pas relu Lucien Leuwen.





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