mardi 5 août 2014

La chair, la peur

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Comme presque chaque après-midi, je me suis étendu sur mon lit, après avoir prélevé sur la pile en attente un nouveau compagnon de lecture. Cette fois, c'est Le Mauvais démiurge, de Cioran, trouvé récemment chez un bouquiniste. Malgré le ventilateur, la chaleur m'incommode un peu; je me sens moite et graisseux; la cicatrice de mon ventre me gêne un peu, comme d'habitude quand je m'étends; au creux du genou gauche, la démangeaison d'une piqûre de guêpe reste un peu vive; j'ai une  petite douleur à l'oeil droit; je suis pris d'une quinte de toux, rapide, désagréable; tout cela me rappelle, d'une  façon pas trop plaisante, que j'ai un corps, sensible à la moindre gêne, à la moindre égratignure. Ce n'est pas bien méchant, ça pourrait être bien pire, et je trouve que ce corps de soixante-quatorze ans reste un compagnon assez agréable. Même pas mal, pourrais-je dire, en pensant à  ce qui me ronge, au creux du ventre, ce  qui est en sommeil, mais qu'il va falloir enlever, sinon... On va l'enlever sous peu,  et l'anxiété est là, dans ma tête, sourde, dominée, mais elle est là. On va l'ouvrir, ce corps, et on va travailler dedans, -- trois heures, cinq heures, huit heures ? -- pour me donner une seconde chance de revoir ma femme, mes enfants, mes petits-enfants -- combien de temps ? six mois, un an plusieurs années, qui sait ? -- la chance de leur sourire, de leur parler, de faire des projets ensemble. Mais pour retrouver ce versant ensoleillé de la vie, il y aura, lundi, la plongée dans les ténèbres, puis le réveil peut-être, avec les risques de complications, d'infection, d'hémorragie. Quelquefois, je me dis -- je me l'étais dit déjà, l'autre année -- que la chance, ce serait de ne pas me réveiller, de passer de l'autre côté sans souffrance, sans en avoir conscience. Une anesthésie générale est, de toute façon, une petite mort, en tout cas un sommeil un peu plus profond que les autres et dont on peut ne pas se réveiller.

En face de moi, sur le meuble, mes yeux s'attardent sur une belle aquarelle de M. Richard datée de 1976; elle représente une campagne hollandaise aux lignes fuyantes. Verts et jaunes tendres sous un ciel vaste qui est le papier vierge de couleurs. Combien de fois mes yeux de chair contempleront-ils ce paysage que j'aime et qui m'apaise ? combien de temps mes yeux de chair corruptible suivront-ils les lignes de ce livre ou d'un autre? Combien de temps cette pensée née de la chair, inséparable d'elle, continuera-t-elle de saisir du sens, de former des idées ? Ce n'est pas que ces questions me taraudent, je sais vivre (enfin je m'y efforce, bien que le mieux, pour y parvenir, soit justement de ne pas s'y efforcer, de ne pas y penser ) l'instant fugitif comme s'il était une éternité. Je sais que je ne vis pas dans le temps, mais dans l'espace-mouvement; je m'y meus, lentement, un peu au hasard, telle la méduse dans les eaux de la mer, sans presque savoir de quoi l'instant suivant sera fait. Je m'y fragmente, je m'y dissous. A chaque instant, d'ailleurs, j'existe par accident : je vis et je meurs, à chaque seconde (nanoseconde, femtoseconde) par accident. En fait de conscience de soi, tout sentiment de continuité, de cohérence, est une illusion, rien d'autre qu'une éphémère fonction biologique de l'organisme vivant vibrionnant dans sa niche écologique. Illusion tenace, source de tous nos tourments. Pour s'en guérir, rien de plus efficace que de tomber, de son vivant, dans ce que Cioran appelle  " le je-m'enfoutisme des morts ". Je m'y efforce, hic et nunc , même si c'est difficile. " Comment regarder un vivant sans l'imaginer cadavre ; comment contempler un cadavre sans se mettre à sa place ? " demande-t-il. Cette opération mentale hygiénique, on devrait la pratiquer incessamment sur soi.

Dans La Vie mode d'emploi, Georges Perec cite (ou adapte, ou invente : on n'est jamais sûr de rien avec ce zèbre, avant d'avoir vérifié) un texte de François Béroalde de Verville (1556/1626) dans son Tableau des riches inventions couvertes du voile des feintes amoureuses qui sont représentées dans le Songe de Poliphile. Il s'agit de la description, précise, technique et froide, d'un cadavre en décomposition :

"  Le cadavre n'est pas réduit au squelette mais les chairs restantes sont imprégnées de terre, formant un magma  sec et comme cartonné. ça et là cependant les os sont en partie demeurés : au sternum aux clavicules aux rotules aux tibias, la teinte  générale est d'un jaune brun dans la partie antérieure, la face postérieure noirâtre et d'un vert foncé, plus humide,  est remplie de vers. La tête est penchée sur l'épaule gauche, le crâne est couvert de cheveux blancs imprégnés de terre et mêlés de débris de serpillière, l'arcade sourcilière est dépouillée ; la mâchoire inférieure présente deux dents, jaunes et demi-transparentes. Le cerveau et la cervelle occupent à peu près les deux-tiers de la cavité du crâne, mais il n'est plus possible de reconnaître les divers organes qui composent l'encéphale. La dure-mère existe sous forme d'une membrane de couleur bleuâtre ; on dirait presque qu'elle est à l'état normal. Il n'y a plus de moelle épinière, les vertèbres cervicales sont visibles quoique recouvertes en partie d'une couche légère de couleur ocre, au niveau de la sixième vertèbre on trouve les parties molles du larynx saponifiées. Les deux côtés de la poitrine paraissent vides, si ce n'est qu'ils renferment un peu de terre et quelques petites mouches. Ils sont noirâtres, enfumés et charbonnés, l'abdomen est affaissé, recouvert de terre et de chrysalides; les organes abdominaux diminués de volume ne sont pas identifiables; les parties génitales sont détruites au point qu'on ne peut reconnaître le sexe. Les membres supérieurs sont placés sur les côtés du corps de manière à ce que les bras et les avant-bras et les mains soient ensemble. a gauche la main paraît entière, d'un gris mêlé de brun. A droite elle est de couleur plus foncée et déjà plusieurs de ses os se sont séparés. Les membres inférieurs sont entiers en apparence. Les os courts ne sont pas plus spongieux qu'à l'état normal mais ils sont plus secs à l'intérieur. "

Magnifique texte, roboratif en diable, et qui vaut à lui seul plus que la totalité de la production d'une Annie Ernaux  (par exemple) . Je le recopie juste avant le déjeuner, je ressens déjà ses vertus apéritives. J'adore notamment le détail des petites mouches. Le larynx saponifié n'est pas mal non plus.

Cette méditation sur le cadavre, si saine, si utile, qui court  sans interruption du Moyen-Âge aux temps baroques, il est significatif qu'elle disparaisse de la culture occidentale à partir du XVIIIe siècle. Au-delà de 1800, il n'y aura guère que Baudelaire pour la faire revivre -- et avec quelle force ! -- dans Une charogne , texte qui fit scandale. L'idée neuve de progrès est passée par là , celle de bonheur aussi, Jenner et sa vaccine, etc... En un siècle de lumières de plus en plus vives, l'espérance de vie moyenne en Europe occidentale a dû augmenter de trois mois, c'est assez pour considérer que la mort est en passe d'être vaincue. Au XXe siècle, les charniers des deux guerres mondiales susciteront l'horreur mais ne fourniront plus d'objet à l'amateur de méditations métaphysiques. On imagine mal un Pascal ou un Bossuet modernes méditant sur les fosses communes d'Auschwitz.

Le troisième chapitre du livre de Cioran s'intitule Paléontologie. Le point de départ de sa méditation est une visite au Museum, parmi "cette foire de crânes, ce ricanement automatique à tous les niveaux de la géologie".  "On y a l'impression, écrit-il,  que la chair s'est éclipsée dès son avènement, qu'elle n'a même jamais existé, qu'il est exclu qu'elle ait été rivée à ces os si solennels, si imbus d'eux-mêmes. Elle apparaît comme une imposture, une supercherie, comme un déguisement qui ne recouvre rien. N'était-elle donc que cela ? Et, si elle ne vaut pas davantage, comment réussit-elle à m'inspirer de la répulsion et de la terreur ? "

Suit une belle méditation sur la répulsion que lui inspire la chair -- la future charogne -- et sur les liens de la chair et de la peur : " Il est à peine croyable, écrit-il, à quel point la peur adhère  à la chair; elle y est collée, elle en est inséparable et presque indistincte".

Il s'ensuit que le chemin de la sagesse passe par l'exercitation quotidienne au détachement de la chair, ce qui n'est pas une mince affaire, tant cet insignifiant mais insistant agglomérat de cellules, d'eau et de vide se rappelle à chaque instant à notre attention. Songeant aux squelettes qui peuplent les salles du Museum, Cioran écrit : " Il suffit de considérer ces spectres, de songer au destin de la chair qui y adhérait, pour comprendre l'urgence du détachement. Point d'ascèse sans la double rumination sur la chair et sur le squelette, sur l'effrayante caducité de l'une et l'inutile permanence de l'autre. A titre d'exercice, il est bon de temps en temps de nous séparer de notre visage, de notre peau, d'écarter ce revêtement trompeur, de déposer ensuite, ne fût-ce que pour un instant, ce fatras de graisse qui nous empêche de discerner le fondamental en nous. L'exercice terminé, nous sommes plus libres et plus seuls, invulnérables presque.

Pour vaincre les attachements et les inconvénients qui en découlent, il faudrait contempler d'un être la nudité ultime, percer du regard ses entrailles et le reste, se rouler dans l'horreur de ses sécrétions, dans sa physiologie de macchabée imminent. Cette vision ne devrait pas être morbide, mais méthodique, une hantise dirigée, particulièrement salutaire dans les épreuves. Le squelette nous incite à la sérénité; le cadavre, au renoncement. Dans la leçon d'inanité que l'un et l'autre nous dispensent, le bonheur se confond avec la destruction de nos liens. "

" Vu de l'extérieur, écrit-il encore, chaque être est un accident, un mensonge (sauf dans l'amour, mais l'amour se place en dehors de la connaissance et de la vérité). Peut-être devrions-nous nous regarder du dehors, à peu près comme nous regardons les autres, et tenter de n'avoir plus rien de commun avec nous-même : si, envers moi, je me comportais en étranger, je me verrais mourir avec une incuriosité totale; pas plus que ma vie, ma mort ne serait "mienne". L'une et l'autre tant qu'elles m'appartiennent et que je les assume, représentent des épreuves au-dessus de mes forces. Quand, au contraire, je me persuade qu'elles manquent d'existence intrinsèque et qu'elles ne devraient point me concerner, -- quel soulagement ! "

Au demeurant, comme toujours chez Cioran, aucune morosité macabre dans ces considérations, mais une verve et un humour qui tiennent beaucoup à un sens de la formule qui emporte d'autant plus aisément la conviction qu'elle fait rire. Cioran, c'est souvent pour moi l'Ecclésiaste ou Bossuet revus et corrigés par Groucho Marx; comme Beckett, dont il fut l'ami, était, selon un critique, Pascal revu par les Fratellini.

Le chapitre suivant s'intitule "Rencontres avec le suicide". J'en attends beaucoup !

Cela commence ainsi : " On ne se tue que si, par quelques côtés, on a toujours été en dehors de tout. Il s'agit d'une inappropriation originelle dont on peut n'être pas conscient. Qui est appelé à se tuer n'appartient que par accident à ce monde-ci; il ne relève au fond d'aucun monde. "

En somme, pour se suicider, il faut avoir la vocation.

En attendant de découvrir si je l'ai, je tète avec une paille le contenu de la brique de liquide survitaminé censé faciliter la cicatrisation. Goût de vanille, c'est buvable.

Les ignorants classent Cioran parmi les nihilistes. C'est bien plus que cela. Ses plus belles pages nous offrent des aperçus irréfutables sur la misère et l'insignifiance de notre condition. Il est le maître d'une sagesse faite de détachement, de modestie et de douceur, à l'instar de ces philosophes de l'Inde dont il s'inspire souvent.

Céline, qui s'y connaissait, étant médecin, confiait à un visiteur :

" Moi, la mort m'habite et elle me fait rire ! Croyez-moi, le monde est drôle, la mort est drôle ; et c'est pour ça que mes livres sont drôles, et qu'au fond je suis gai. "

Pour le moment, j'ai le double plaisir, incorruptible, sans mélange, de mon aquarelle et des mots de Cioran. Le bonheur, fragile, éphémère, de la chair.

E.M. Cioran , Le Mauvais démiurge   ( Gallimard / Les essais )





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