lundi 29 septembre 2014

L'heure de la revanche : pour une Europe française

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Avec la sidération qu'on imagine, j'ai lu dans Le Monde du 28 septembre des révélations hallucinantes sur l'état de l'armée allemande. Je cite :

" A le suite de plusieurs révélations de la presse, l'inspecteur général des armées, le général Volker Wieker, a confirmé , mercredi 24 septembre , devant des députés abasourdis de la commission de  défense , qu'une grande partie des équipements de la Bundeswehr était inutilisable . Côté avions de combat, seuls 42 des 109 Eurofighter et 38 des 89 Tornado sont disponibles. Côté armée de terre , seuls 70 des 180 véhicules blindés (type Boxer) sont prêts à être utilisés.
   Les autres sont en cours de réparation. Idem pour les hélicoptères de combat : seuls 10 Tiger (sur 31) et 8 NH90 (sur 33) peuvent être utilisés. Et sur les 43 hélicoptères dont dispose la marine (22 Sea Lynx et 21 Sea King), quatre seulement peuvent décoller. Quant aux quatre sous-marins, un seul serait opérationnel. L'approvisionnement en pièces détachées constituerait, selon un député, " un énorme problème structurel ".

Il y a là manifestement une  occasion historique, comme il ne s'en présente parfois même pas une au cours d'un siècle. Parmi les multiples erreurs de notre pitoyable gouvernement , les historiens compteront certainement le  fait d'avoir éparpillé nos forces armées, terrestres et aériennes sur des théâtres d'opérations exotiques, à la poursuite de minables djihadistes à chier. Alors que c'est sur le Rhin que ça devrait se jouer ! Ce sont des cibles teutonnes que nos Rafale doivent bombarder ! Ce sont les ports de la Baltique que nos sous-marins nucléaires doivent bloquer ! C'est sur Berlin que nos paras doivent sauter ! A Berlin ! A Berlin !

La revanche de 1940 est à notre portée ! Nouveau Guderian, je me vois déjà, à la tête de nos chars Leclerc, franchissant la Meuse, mais dans l'autre sens !

Une fois l'Allemagne à genoux, grâce à un plan de  guerre, absolument génial que  j'ai concocté tout seul dans mon petit lit et que je tiens à la disposition de notre Etat-Major, une fois l'armistice demandé  par Angela , on pourrait annexer le Palatinat (nous devons bien ça aux mânes de Turenne) et le lac de Constance (qu'on pourrait ériger en principauté, pour l'offrir à Peter Handke) , au terme d'une chevauchée auprès desquelles Austerlitz, Iéna, na na peau de
zébi !

Ensuite, on mettrait l'appareil productif allemand à notre service  ( tu verrais à quel rythme fou on épongerait notre déficit, la croissance à deux chiffres que ce serait pour nous ! ma pension de retraite serait doublée !). On remettrait à l'honneur le STO  mais à l'envers : nos chômeurs s'en iraient bosser en Teutonie pour des salaires bonbon, tandis que les Teutons viendraient chez nous pointer au chômage ; pour leurs indemnités, l'Allemagne paierait ! Comme au bon temps de 1918, l'Allemagne paierait

Tout !

Y compris le feu d'artifice du 14 juillet !

Ensuite, on pourrait songer à s'occuper de la Pologne. Campagne éclair, blitzkrieg. Prélude à une opération Babarossa aux petits oignons. Poutine peut déjà numéroter ses abattis.

Tout ça une fois réglé, on pourrait se demander ce qu'on ferait des Juifs. Mais ce n'est pas une urgence stratégique.

En tout cas, vive l'Europe Française, à l'ancienne mode ! Sarko va revenir au pouvoir, je vais lui soumettre mon plan. Après le coup fumant de la Libye et avant l'OPA sur l'UMP , il n'est pas à un délire près. Moi non plus.

Au fait, à propos de STO, et si, après la victoire, on s'en allait tous vivre en Teutonie ? après en avoir expulsé les Teutons, qui s'en iraient nous remplacer en France. Tu me diras que, doués comme on est pour le travail et l'art de faire prospérer les entreprises, on aurait vite fait de foutre en l'air l'économie ex-teutonne et de se retrouver en déficit grave, pendant que les Teutons, eux, ne tarderaient à nager dans une insolente prospérité, et ce dans notre propre pays ! A notre nez, à notre barbe ! Ce serait du propre !

Alors la Meuse encore ? dans l'autre sens ? Mais avec quels chars ? Vu que nos fringants chars Leclerc, faute  de crédits militaires suffisants et de pièces de rechange, y a longtemps qu'y seraient en panne... Alors, en chars à bancs, peut-être, à la saison, histoire de se louer pour les vendanges , en Champagne, en Bourgogne... Douce France... On pourrait en profiter pour les espionner en loucedé ... leur piquer quelques idées de marketing ... Ami, entends-tu ... Ce n'est qu'un début, continuons le combat !

Posté par : Herr General Eugen von Brown-Paraboum , avatar eugènique provisoirement agréé


jeudi 25 septembre 2014

L'identité nationale retrouvée

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Rien de tel que le regard de  votre ennemi pour vous réconcilier avec votre identité et pour souder votre union avec tous ceux qui revendiquent la même identité. Il y a peu, les Français s'interrogeaient sur leur identité nationale, au point que le précédent Président avait créé un ministère chargé de se mettre en quête de cette improbable identité.

Mais maintenant nous savons qui nous sommes et ce qui  nous unit. Tout simplement le fait de posséder la nationalité française et la carte d'identité qui va avec.

Je me souvient de l'impair commis, en mai 68, par Georges Marchais, qui avait traité Daniel Cohn-Bendit, de "Juif Allemand". Le lendemain, des milliers  de gens descendirent dans la rue pour crier : "Nous sommes tous des Juifs allemands".

Eh bien, aujourd'hui, nous savons  que nous sommes tous de sales et méchants Français, et, à ce titre, passibles d'une mise à mort aussi rapide que possible. C'est l'Etat Islamique qui l'a décrété.

Soit, nous sommes de sales et méchants Français. et nous  ferons ce qu'il faut pour  mériter notre nouvelle identité. L'Etat Islamique, ses amis, ses complices, n'ont qu'à bien se tenir. On va leur en mettre plein la gueule, à ces sales barbares. Identité pour identité. Oeil pour oeil.

L'Etat Islamique vient de semer en chacun de nous un ferment d'insurrection nationale. Elle sera d'autant plus difficile à combattre que nous portons tous le même nom : Hervé Gourdel . Tel Polyphème, le monstre islamique va devoir combattre Personne et Tout le monde.

Pas de cadeau à ces salauds. Tuons-les tous. Que leur sang impur abreuve nos sillons, et les leurs.


Posté par : John Brown, avatar eugènique agréé

Nous sommes tous Hervé Gourdel

Lire et comprendre Clausewitz

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" Souvent, tout n'est suspendu qu'au fil de soie de l'imagination "   ( Clausewitz )


Lire et comprendre Clausewitz ? Préoccupation apparemment crétine s'agissant d'un auteur dont le génie a été depuis longtemps reconnu. Mais c'est que n'étant ni Engels, ni Lénine, ni Mao (que les descriptions géniales de la guerre populaire, à la fin du livre VI, durent fortement impressionner), et pas non plus un spécialiste des questions stratégiques et militaires en général, mais un lecteur lambda posant pour la première fois le regard sur les pages de De la guerre, comme d'autres posent pour la première fois le pied sur la Lune, la lecture de cet illustre auteur me pose quelques petits problèmes.

Et d'abord un problème de traduction. Il paraît que, dans l'original, la langue de Clausewitz est une langue simple, claire tout en étant précise. Il était l'ennemi de tout pédantisme, défaut caractéristique, à ses yeux, des théoriciens coupés de la réalité complexe du phénomène qu'ils étudient. Le travail de traduction devrait en être facilité. Cependant, certains points font problème : Clausewitz use de termes précis pour définir des concepts qui tiennent une place importante dans sa réflexion; la traduction de ces termes peut varier d'une édition à l'autre, et le sens, du coup, devenir problématique.

Plusieurs éditions de Clausewitz sont actuellement disponibles, dont au moins deux en poche : celle de GF  et celle des éditions Rivages/Payot : c'est elle que j'ai choisie, un peu par hasard. La traduction de Nicolas Waquet me paraît très convenable, mais il s'agit d'une édition abrégée ; les coupures sont signalées par des points entre crochets, mais aucune explication n'éclaire le bien-fondé de telle ou telle de ces coupures; c'et un peu frustrant.

Le second problème, pour moi du moins, est un problème de culture dans le domaine concerné, du moins de connaissances minimales précises, par exemple des campagnes militaires de l'époque de la Révolution et de l'Empire, dont Clausewitz fut un contemporain, un acteur et un observateur lucide et inspiré. J'ai trouvé récemment dans le Bonaparte de Patrice Guéniffey des informations précieuses sur ses campagnes d'Italie, mais, pour la suite, je confonds un peu Iéna, Eylau et Friedland. Ignorance crasse, mea culpa ; du reste je ne dois pas être seul à y croupir. Or une bonne partie, et la plus novatrice, de la réflexion de Clausewitz sur la guerre tient au fait qu'il a eu une vive conscience de vivre une époque de mutation radicale dans l'histoire de la guerre ; notamment, la France révolutionnaire a inventé la guerre citoyenne, en même temps que la guerre de masse. En 1812,  en Russie, comme un peu avant déjà en Espagne, cela retombera sur le nez de Napoléon dont les armées seront chassées du pays  par une véritable insurrection populaire et nationale plus encore que par les armées du Tsar. Clausewitz écrit :

" Tous les moyens traditionnels ont été bousculés par la fortune  et l'audace de Bonaparte, et des Etats de premier ordre furent anéantis presque d'un seul coup. Les Espagnols ont montré par leur combat opiniâtre ce que l'armement de la nation et les moyens insurrectionnels à grande échelle étaient capables de faire en dépit de leur faiblesse et de leur porosité à petite échelle. La Russie nous a appris par sa campagne de 1812, premièrement, qu'un empire de vastes dimensions ne peut être conquis (ce que l'on aurait pu raisonnablement prévoir ), deuxièmement, que la probabilité du succès ne diminue pas toujours à mesure que l'on perd des batailles, des provinces et des capitales ( ce qui était auparavant un principe irréfutable pour tous les diplomates, et qui les poussait à signer sur-le-champ une médiocre paix temporaire ). Elle nous apprit au contraire que l'on est souvent le plus fort au milieu de son propre pays, lorsque la force offensive de l'ennemi s'est déjà épuisée, et que la défensive jaillit en offensive avec une immense puissance. "

Ce que Clausewitz écrivait des guerres napoléoniennes éclaire tout aussi bien les opérations de la Seconde Guerre mondiale, et pas seulement  sur le théâtre européen.

Les remarques de Clausewitz  dans De la guerre ont un caractère de généralité marqué, ce qui ne veut pas dire qu'elles sont abstraites : un des aspects  les plus passionnants et les plus parlants de ce livre est que, tout en cherchant à dégager des lois de la guerre ( sur sa nature notamment, dans le livre I ), il ne s'éloigne jamais des réalités concrètes, complexes et changeantes ; cela tient sans doute à l'expérience considérable accumulée par l'auteur, à sa vaste culture historique . Mais comme lui-même ne donne que très peu  d'exemples de faits réels précis à l'appui de ses thèses, on aimerait être un peu plus cultivé dans ce domaine, de façon à trouver les exemples qui aideraient à mieux comprendre. Clausewitz, on le sait, définit la guerre comme un duel : il faut donc envisager les choses des deux côtés ; par exemple la compréhension de la campagne de Russie de 1812/1813 nécessite qu'on l'envisage autant du point de vue russe que du point de vue napoléonien. Il est vrai que Clausewitz lui-même a laissé une série de mémoires plus circonstanciés sur les guerres de l'époque napoléonienne. Complément utile à la lecture de De la guerre.

Je ne sais pas si, à propos d'événements plus récents, quelqu'un s'est jamais  soucié de confronter avec rigueur et précision les observations de Clausewitz avec le déroulement d'une campagne du point de vue tactique et stratégique, sans perdre de vue le fait que l'issue du conflit dépend à la fois des points forts d'un des adversaires et des points faibles de l'autre. Un excellent cas de figure serait la campagne des armées allemandes à l'Ouest en 1940. Elle est très proche, à bien des égards, de l'offensive idéale telle que Clausewitz la décrit au livre VIII . Incontestablement, le plan de bataille mis au point par l'état-major allemand  était remarquable ; notamment le rôle de Guderian, auteur de la percée fulgurante et décisive vers la Manche, pourrait illustrer ce que Clausewitz appelle le génie martial .
Mais ce plan ne réussit aussi brillamment que grâce au concours des erreurs catastrophiques de l'état-major français (Gamelin, puis Weygand). " On a souvent vu, écrit Clausewitz , une surprise stratégique mettre fin d'un seul coup à toute une guerre. Mais il faut à nouveau remarquer que l'utilisation de ce moyen suppose de la part de l'adversaire des erreurs capitales , exceptionnelles et décisives , de sorte qu'il ne pèse pas d'un poids considérable dans le plateau de l'offensive . " C'est en effet la nullité de la stratégie défensive adoptée par l'état-major français (1) qui, jointe à l'impréparation de l'armée, est la cause directe de la défaite de la France en 1940. Cette campagne de 1940 , il est vrai , marque aussi l'avènement d'un nouvel art de la guerre, où les blindés et l'aviation vont jouer désormais un rôle déterminant. On sait que les Allemands durent largement leur victoire à l'usage combiné, encore inédit, qu'ils firent de leurs chars et de leurs avions. Cependant, s'il est vrai, comme l'affirme Clausewitz, que la guerre n'est jamais que la politique continuée par d'autres moyens, il serait injuste de faire peser sur l'état-major français toute la responsabilité  de la défaite de 1940 : " toute guerre, écrit Clausewitz , doit être comprise avant tout selon la probabilité de son caractère et de son contour , tels qu'ils résultent des données et des conditions politiques " . A la lumière de cette observation, il faut bien admettre que l'action des gouvernements successifs de la France , au moins à partir de 1933, a été en dessous de tout. Mais peut-être, compte tenu des contradictions de cette époque troublée et de la médiocrité d'un régime déliquescent, la branlée de 1940 était-elle devenue, depuis longtemps, inévitable.

Deux aspects des analyses de Clausewitz m'ont particulièrement passionné : d'une part la complexité des éléments entrant dans le phénomène de la guerre, complexité qui fait qu'aucune guerre ne ressemble à une autre, d'autant plus que le hasard joue un rôle souvent déterminant ; d'autre part l'importance essentielle de l'élément humain; ce sont les hommes qui font la guerre et la guerre est ce que les hommes la font. D'où l'importance accordée par Clausewitz aux facteurs psychologiques et moraux, à l'examen desquels il consacre les pages sans doute les plus attachantes de son livre.

A un moment où l'on prend conscience que les bombardements aériens ne suffiront certainement pas à venir à bout de l'Etat islamique au Moyen-Orient et que l'affaire est bien trop complexe pour être réglée par une série de frappes aussi ciblées qu'on  voudra, la lecture de Clausewitz reste certainement capable d'éclairer ce conflit-là autant que ceux du passé. Il paraît d'ailleurs qu'on a découvert, dans une des grottes d'Afghanistan qui avaient servi de refuge aux Talibans, un exemplaire de De la guerre ! Pour en revenir à nos djihadistes, il est clair qu'il faudra bien se résoudre à aller liquider les salopards sur le terrain : mais qui s'en chargera ? Cela suppose la résolution préalable de problèmes politiques particulièrement compliqués. En attendant, il est à craindre que le Califat islamique ait encore de beaux jours  devant lui.

Je me demande cependant si l'apparition et l'utilisation de l'arme nucléaire n'ont pas introduit dans la problématique des conflits une donnée qui pose une limite à l'application des thèses de Clausewitz à la guerre moderne. A vrai dire, c'est la Seconde Guerre mondiale qui a introduit une pratique ignorée par Clausewitz et ses contemporains, et peut-être même par les générations qui nous ont précédés ; un nouveau moyen privilégié de la guerre est apparu alors : la destruction, non plus seulement des forces armées de l'adversaire, mais de sa population civile ; à cet  égard, les bombardements allemands sur Londres, alliés sur Hambourg et sur Dresde, ont préfiguré Hiroshima et Nagasaki, car ils procédaient du même esprit. L'apparition des armes de destruction massive a, du coup, induit une réflexion qui, jusqu'à présent, a conduit à proscrire de facto l'usage de ces armes.


Note 1 -  Avec le recul du temps, cette stratégie défensive est à mourir de rire. Elle apparaît en outre comme la négation, ou la caricature, des principes posés par Clausewitz définissant une stratégie défensive réellement efficace.


Clausewitz ,  De la guerre  , traduction et préface de Nicolas Waquet   ( Rivages/Payot )



mardi 23 septembre 2014

Les méfaits de l'idée de nation

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Sauf erreur de ma part, en ce qui concerne notamment la guerre d'indépendance américaine, c'est la Révolution française qui a inventé et mis en pratique le concept de nation. L'organisation politique de l'ancienne Europe l'ignorait et l'idée de chrétienté tenait lieu de lien fédérateur.

On sait le formidable succès ultérieur. de cette invention française de la nation. Le XIXe siècle et le XXe siècle ont été des siècles de promotion des nationalismes dans toutes les parties du monde. Depuis 1789, la grande affaire a été de construire des nations nouvelles.

Par quels moyens ? eh bien, essentiellement par la guerre. C'est  la guerre qui a accouché de la plupart des nations modernes qui n'existaient pas en 1800. En  Europe, l'Italie et, surtout, l'Allemagne, dont l'unité s'est faite sur le dos de la France, en 1870. Heureux furent les pays, en Europe du Nord notamment, qui purent glisser en douceur au statut de nations indépendantes, en ménageant parfois des structures fédérales, comme le Royaume-Uni, ou comme les Etats-Unis d'Amérique : heureux et salutaires arrangements de l'idée nationale.

C'est en effet de la promotion de celle-ci que sont nées les deux guerres mondiales du XXe siècle, ainsi qu'un nombre considérable d'autres guerres, souvent civiles. La conscription universelle aidant, le nombre de victimes fut sans commune mesure avec les guerres du passé. La France éternelle avant tout ! Deutschland über alles ! etc. L'Europe antérieure à la Révolution ignorait ces guerres totales et les carnages qu'elles engendrèrent. Structure fédérale née des horreurs de la Seconde Guerre mondiale, l'Europe d'aujourd'hui nous protège du retour en force des nationalismes, mais pour combien de temps ? Être Européen, aujourd'hui, en tout  cas, c'est tourner résolument le dos aux excès de l'idée nationale.

J'ai fulminé l'autre jour un billet vengeur contre l'Etat d'Israël, né du nationalisme sioniste opposé à toute idée de structure fédérale qui aurait permis aux Palestiniens et aux Juifs de vivre en bonne intelligence et en paix au sein d'une entité politique commune. On sait le résultat : un Etat replié sur lui-même, en guerre permanente avec ses voisins, pratiquant une politique scandaleuse d'apartheid à l'égard des Palestiniens, légitimes possesseurs de la même terre. Mais la création d'Israël n'est pas, au XXe siècle, loin s'en faut, le seul exemple des méfaits de la fureur nationaliste : dans la même région, il suffit de penser à la Turquie, dont l' "unité" nationale s'est faite sur le dos des Arméniens et des Kurdes.

Le problème des "nations" c'est qu'en effet elles constituent rarement un ensemble ethniquement, linguistiquement, religieusement homogène. Les nations de la terre, dans leur grande majorité, ont leurs minorités ; plus elles sont vastes et peuplées, plus ces minorités sont nombreuses. La tentation permanente du nationalisme, sinon sa logique, c'est l'ignorance des droits des minorités, c'est la répression des minorités. Dès la Révolution, notre nation gagnée au jacobinisme s'y est adonnée : si la répression de l'insurrection vendéenne n'alla pas jusqu'au génocide dont parlent certains, elle n'en fut pas moins atroce et, pour  plus d'un député de la Convention, les Vendéens n'étaient que des barbares indignes du nom de Français. La Troisième République n'eut de cesse d'effacer les particularismes régionaux, de faire la guerre aux langues locales : Bretons, Basques, Catalans, Occitans subirent les effets de cette répression. Ils y ont heureusement survécu, et l'on souhaite voir bientôt monter à nouveau en France des revendications semblables à celles des Catalans et des Basques en Espagne, des Ecossais en Grande Bretagne, des russophones en Ukraine. Le cas de ce pays aux frontières artificielles illustre de façon caricaturale les mécomptes d'un nationalisme qui n'a pas les moyens de ses prétentions. A vrai dire, le monde reste un peu partout en proie aux fureurs d'un nationalisme qui se pare alternativement des justifications moisies de l'ethnicité, de la langue ou de la religion.

Ein volk, ein Reich : un demi-siècle après la proclamation de l'unité allemande, la devise nazie entendait renouveler l'effacement de ce qu'avait été l'Allemagne avant 1870 : une mosaïque de petites entités politiques, une espèce de paradis de la diversité, qui perdura, ma foi, assez paisiblement pendant toute la première moitié du XIXe siècle. L'Allemagne d'aujourd'hui, en héritant des structures fédérales de la R.F.A., a su renouer avec cette heureuse diversité. Nous ferions bien d'en prendre de la graine.

Rares sont, hélas, les pays  qui offrent le spectacle de mosaïques de communautés vivant en bonne intelligence. Le Monde publiait l'autre jour un entretien avec Jean-Marie Le Clézio, l'homme au trois appartenances : française, anglaise, mauricienne (sans compter des pays d'Amérique latine, comme le Mexique, où il a longtemps vécu). Sur l'île Maurice cohabitent sans heurt plusieurs communautés : descendants des colons anglais et français, des travailleurs malgaches, hindous venus travailler dans l'île. Les droits des uns et des autres sont reconnus par la loi. Il paraît, selon Le Clézio, que dans certains pays d'Amérique latine (la Bolivie ?), les droits (linguistiques notamment) des minorités indiennes sont de mieux en mieux reconnus et protégés.

Les peuples heureux seront des peuples harmonieusement mêlés. Vive les métissages, vive les brassages, et aux chiottes l'identité nationale ! Citoyens du monde, unissez-vous en un immense patchwork !

On dira qu'il y aujourd'hui bien pire que les méfaits du nationalisme : ce sont ceux, au contraire , d'idéologies trans-nationales comme l'Islam radical qui  a donné naissance au monstre qu'est le califat islamique. Mais l'origine du mal est au fond la même : c'est le refus de la différence de l'autre et de sa proximité à la fois. Monsieur est Persan ? C'est une chose bien extraordinaire : comment peut-on être Persan ?

Musulmans, chrétiens, hindouistes, Juifs, Japonais, Africains, ils sont différents ! Ils ne sont pas comme nous !

-- Et nous ?

-- Quoi, nous ?

-- Est-ce que nous sommes bien comme nous ?



Guy Foissy  ,  Racisme      ( l'Avant-Scène Théâtre , n° 860 )



dimanche 21 septembre 2014

" Pas de scandale " (Benoît Jacquot)

1149 -


Je ne vais guère au cinéma. J'aimerais y aller plus souvent, mais... A vingt ans, au temps de mes études parisiennes, j'étais un assidu des salles obscures ;  c'était il y a bien longtemps. Depuis, c'est surtout à la télévision que je vois des films. J'ai donc découvert sur mon petit écran Pas de scandale, de Benoît Jacquot, et en même temps le cinéma de Benoît Jacquot. Pas de scandale est déjà un film ancien (1999).

Ce que j'aime dans ce film, c'est la manière de suivre les personnages, et de les montrer. Benoît Jacquot est un cinéaste discret, ennemi des effets spectaculaires. C'est le contraire du cinéaste à thèse. Il n'organise pas son film comme une démonstration. Il me semble qu'il le conçoit plutôt comme une étude. Il montre ses personnages, mais son approche est sobre, presque réservée. ils ne va pas au-delà de ce qu'ils montrent d'eux-mêmes, peut-être de ce qu'ils savent d'eux-mêmes, de ce qu'ils sont en train de découvrir d'eux-mêmes; il n'anticipe pas; il ne prédit pas; l'avenir reste incertain. J'ai aimé la délicatesse de ce film respectueux de ses personnages, desquels, du coup, je me suis senti plus proche.

Le personnage interprété par Fabrice Lucchini est un patron, sans doute même un grand patron. Mais il vient de faire un assez long séjour en prison, pour des malversations financières dont nous ne saurons pas grand-chose, peu importe d'ailleurs. Ce qui importe, c'est que, patron ou pas, l'expérience de la prison n'est pas une expérience anodine. Il arrive qu'elle change un homme, en bien ou en mal, selon.

On voit brièvement Grégoire Jeancourt / Lucchini faire une déclaration au temps de sa splendeur; il s'y montre le patron adepte du capitalisme flamboyant et guerrier tel qu'il fleurissait vers la fin du XXe siècle : il cherche des collaborateurs qui soient des tueurs et se voit sans doute lui-même comme un tueur. L'homme que sa femme vient chercher à la sortie de la Santé n'a pas, n'a plus ce profil-là. Son côté lunaire, un peu étonné, suggère la transformation amorcée en prison. Invité à s'expliquer dans une émission télévisée, il garde un insolite silence : comme si toute tentative de se justifier devant les téléspectateurs avait quelque chose d'obscène. Cette brève séquence est exemplaire, pas seulement au plan de la fiction : qu'on me cite un responsable d'entreprise ou de parti politique qui en ait jamais fait autant. Voyez le Sarkozy, par exemple, qui ne cesse de se répandre en déclarations auto-justificatrices, tout en dénonçant la partialité des juges. Dans le même exercice, voyez Tapie, moins indécent il est vrai, peut-être parce qu'il y est allé, lui, en prison.  Jeancourt-Lucchini, lui, a été jugé : les explications, les justifications c'est aux juges qu'on les réserve; après, on devrait avoir la décence de la fermer. Une si brève séquence, à elle seule, contient toute une leçon de morale civique. Jeancourt se reconnaît coupable, pas responsable : coupable d'avoir enfreint la loi, pas responsable (je l'interprète comme ça parce qu'il  ne s'en explique pas lui-même) d'un système économique et social dont, comme tant d'autres, il est le produit.

Car c'est bien l'organisation économique et sociale que ce film met discrètement en cause. Jeancourt est un grand bourgeois hyper protégé, père des nombreux enfants que lui a faits son épouse (superbement interprétée par Isabelle Huppert), elle-même corsetée dans ses bonnes manières et un impressionnant et massif silence sur l'essentiel. Je ne taxerai certainement  pas Jacquot de misogynie, mais il m'a semblé que, dans ce film, ce sont les femmes qui sont les gardiennes  -- pas forcément conscientes de l'être -- de l'ordre social, chargées de maintenir ce que Bourdieu appelait la distinction , à la fois pratique assidue des bonnes manières qui vous classent et moyen de maintenir la distinction entre les privilégiés, les gens bien, les habitants des beaux quartiers, et ceux que, selon Valérie Trierweiler, son ex-compagnon appelait, d'un mot pour le moins malheureux (s'il l'a vraiment prononcé) : les sans-dents. Les femmes des beaux quartiers : sortes d'oies gardiennes du Capitole capitaliste, mission qu'à l'image du personnage interprété par Huppert, elles assument avec toute la distinction et la délicatesse souhaitables : on peut tenir à distance les domestiques sans pour autant se donner le ridicule et l'odieux de leur faire sentir à tout bout de champ leur infériorité ; d'ailleurs, dans nos sociétés policées, de telles conduites sont devenues à peu près inconcevables; on n'est plus au temps de Zola.

Donc, le mot d'ordre, c'est : pas de scandale. Le silence de Jeancourt/Lucchini à la télé a beau avoir été interprété par quelques uns de ses proches comme un signe  de dérangement mental, du moins on le crédite d'avoir évité le scandale par le rappel, sinon l'étalage public, des turpitudes. On s'achemine en douceur vers un retour à la paix des ménages et au quotidien feutré dans la quiétude des appartements du XVIe.

Mais si les femmes, dans l'ensemble, jouent le jeu avec une remarquable maîtrise, c'est du côté des hommes que ça va craquer. Figurez-vous qu'en prison, Jeancourt/Lucchini a rencontré des gens comme il n'en avait jamais rencontré, des gens dont il devait soupçonner l'existence, certes (on en parle à la télévision, on les y montre même) mais qu'il n'avait jamais concrètement côtoyés ; il a même sympathisé, dans la cour de la prison, avec un jeune loubard que, le hasard aidant, il va retrouver. Jacquot nous fait assister aux lents progrès, chez cet homme qui ne s'était jamais vraiment éloigné du cercle protecteur de son milieu social, d'une espèce de conversion ; il avait des proches, il se découvre de l'empathie avec ceux du lointain ; il se frotte à des inconnus, à des clochards, il se laisse émouvoir par une petite coiffeuse (la copine du loubard), il découvre, avec une espèce d'émerveillement, le métro, et les gens qui utilisent au quotidien ce moyen de transport. Lui, c'est en limousine avec chauffeur qu'il gagnait son bureau, le jour, car la nuit, il rejoint sur la pointe des pieds l'autre monde. Ces escapades suffisent à jeter le trouble dans le cercle de ses "proches". Mais on a les proches qu'on se choisit. Les affinités électives, ça ne se discute pas.

Du côté de son frère aussi, du coup, ça craque aussi. Le frère, présentateur-vedette à la télévision (interprété par Vincent Lindon, magnifique lui aussi)  a caché à la famille ( qui le savait plus ou moins, mais  l'essentiel était qu'on n'en parlât pas) depuis des années l'existence d'une fille, non encore reconnue, et qui va sur ses dix ans. Il officialise cette paternité au cours d'un dîner de famille : le virus gagne.

Celui par qui le scandale arrive, c'est toujours celui qui commence  à ouvrir sa gueule. Celui qui découvre et commence à dire une autre vérité, il faut l'exécuter, comme chante Guy Béart. Le personnage incarné par Isabelle Huppert semble un personnage hermétique au scandale parce que, sur l'essentiel, et d'ailleurs à peu près sur tout, à commencer par ses sentiments pour son mari, elle garde le silence. Pudique ? réservée ? Verrouillée plutôt.

Ce que j'aime dans ce film de Jacquot, c'est que le metteur en scène respecte la complexité des personnages, leur part de mystère, leurs non-dits. La vérité n'est pas facile à dire par les mots, surtout quand elle ne fait qu'éclore. Il n'est pas non plus facile de mettre à l'ordre du jour une nouvelle pratique de la vie qui tienne compte de cette vérité, quand, pendant des années, on l'a ignorée. Ce n'est pas parce que ces gens sont des grands bourgeois qu'ils sont des salauds, et on ne voit pas au nom de quoi, contre eux, il faudrait idéaliser les prolos. Tous sont pris dans la complexité de situations que la possession du fric et du pouvoir ne rend pas forcément plus faciles à vivre.

Pour montrer  les gens comme il les montre, avec la subtilité et la délicatesse qui fait le prix de son film, Benoît Jacquot développe toutes les ressources d'un savoir-faire cinématographique qui est le contraire d'un cinéma-vérité à la noix de coco. Montage, prises de vue, organisation des séquences, utilisation de la musique, tout ça m'a paru extrêmement savant : le plus beau, évidemment, c'est que ça ne se voit pas, ou après coup seulement, quand on y réfléchit. Le spectateur n'a pas à savoir comment, en cuisine, on a confectionné le plat qu'il déguste. C'est Baudelaire qui dit ça. Il l'écrivait à une époque où le premier chef étoilé venu ne se répandait pas dans les gazettes, comme aujourd'hui à la télévision, pour initier le pékin moyen à ses recettes.

On ne sait pas jusqu'où sa "révélation", encore fragile, incertaine et obscure, conduira le personnage de Lucchini. Dans un wagon de métro s'enfonçant dans la nuit, deux hommes, deux frères, échangent un sourire heureux , un sourire de connivence. Le film s'achève sur cette séquence nocturne et lumineuse, et, à la toute fin, sur l'image presque abstraite mais si forte de la rencontre et de la fusion de particules lumineuses. Tous autant que nous sommes, nous sommes des particules élémentaires d'humanité, faites pour se rencontrer, pour se connaître et pour s'aimer.

Je ne dois pas être le seul à avoir été exaspéré par la pente au cabotinage de Lucchini, quand il est Lucchini, à la ville et même parfois au théâtre. Il doit y avoir chez lui un côté Jekyll et Hyde. Car, dirigé par Benoît  Jacquot, il se révèle (ce n'est pas la première fois) un comédien délicat et sensible, tout en nuances, tout en non-dits, tout en réserve -- bref, un des très grands acteurs de sa génération. Le charme et la vérité du film lui doivent énormément. Il est vrai que ses partenaires sont exceptionnels de justesse, depuis les protagonistes -- Isabelle Huppert, Vincent Lindon -- jusqu'aux interprètes des rôles moins importants.


Pas de scandale, film de Benoît Jacquot , avec Fabrice Lucchini, Isabelle Huppert, Vincent Lindon



jeudi 18 septembre 2014

" Quelle philosophie pour demain ? " ( Marcel Conche)

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Quelle philosophie pour demain ? , de Marcel Conche, recueil d'articles et de conférences parus en 2001 et 2002, donne une très bonne idée des positions philosophiques de son auteur. Le livre m' a d'autant plus séduit que j'y ai retrouvé l'essentiel de mes propres convictions, quoique je ne les aie jamais formulées avec ce degré de rigueur et de clarté  : comme tout un chacun, je ne suis qu'un philosophe d'occasion. Un type comme moi a besoin de rencontrer un livre comme celui-là pour y voir plus clair et mettre un peu plus de tenue dans des intuitions approximatives.

Philosophe, Marcel Conche est connu pour ses travaux sur les Présocratiques, dont il a proposé plusieurs éditions savantes ( Héraclite, Parménide, Anaximandre), auxquels il faut ajouter des travaux sur Epicure et Lucrèce. Sa démarche se présente d'ailleurs comme un retour à l'esprit de libre spéculation des prédécesseurs de Platon.

Lisant son livre, je me suis dit que dans l'histoire intellectuelle de l'Occident, la plus grande catastrophe pour la philosophie a été le triomphe de l'idéologie judéo-chrétienne ( à laquelle il faut ajouter sa variante islamique ) et sa mainmise hégémonique sur la pensée. Le résultat a été, pour des siècles, le travestissement de la libre interrogation philosophique en exégèse théologique plus ou moins masquée, au prix de divers ré-arrangements, comme chez Descartes, qui ne met pas en cause les "vérités" du christianisme, puis chez Kant et ses disciples. Ce n'est qu'à partir du dix-neuvième siècle, avec Schopenhauer, Nietzsche, Marx, en attendant Heidegger, Sartre et quelques autres,  que  la pensée judéo-chrétienne dans ses diverses variantes se retrouve réellement concurrencée par des pensées qui se définissent contre elle ou qui ne lui  doivent rien.  Retour, en somme, à l'âge d'or de la philosophie que fut, selon Marcel Conche, le temps des Présocratiques, où fleurissaient à tout va des théories et des systèmes souvent incompatibles, mais, en tout cas, librement concurrents.

Récusant toute croyance et toute allégeance à un dieu quel qu'il soit, Marcel Conche ne se définit pas pour autant comme un athée. Qu'est-ce en effet qu'un athée, sinon l'image inversée du croyant ? Tandis que le second affirme comme indubitable l'existence de Dieu, l'athée la nie avec la même farouche conviction. Ni l'un ni l'autre, pourtant, n'est en mesure d'apporter quelque preuve que ce soit de ce qu'il avance. Je me souviens avec amusement d'un entretien de Sartre avec un journaliste où celui-ci lui demandait s'il croyait en Dieu. Réponse négative, évidemment. -- Est-ce une conviction ou une certitude?  , demanda le journaliste.  -- Une certitude, répondit Sartre avec aplomb. Et d'ajouter :  " Je pourrais le démontrer ". Je crois même qu'il dit : " je pourrais le prouver " ! Comme on pouvait s'y attendre, il ne  démontra jamais rien. Et quant aux preuves, on les attend toujours.

Conche, lui, préfère, plus modestement, se déclarer incroyant , terme qui lui permet de prendre ses distances à l'égard d'un athéisme dogmatique. S'il ne croit en aucun dieu et si sa conviction est qu'aucun dieu n'existe, il sait que les convictions métaphysiques des hommes resteront à jamais allergiques à la preuve. Nous nous heurtons tous au mystère absolu de la mort, et ce n'est pas demain la veille que nous le percerons, pour parvenir, sur la question à un universel consensus.

Conche semble éviter d'employer le mot agnosticisme , bien que sa position évoque celle d'un agnostique. Est-ce parce que l'agnosticisme lui-même lui paraît entaché d'un soupçon de dogmatisme ? Quant à moi, je me reconnais dans sa position, quoique je n'éprouve aucune gêne à me déclarer a-thée, en faisant sonner l'a initial privatif, ce qui veut simplement dire que, comme lui, je n'adhère à aucune croyance religieuse.

Le point de départ de toute authentique interrogation philosophique, c'est donc le scepticisme, qui vous  force à vous interroger, avec les moyens du bord, sur le sens et la valeur de votre vie, et sur la nature du Tout qui vous englobe. De ce scepticisme fécond, Conche trouve une manifestation exemplaire dans la pensée de Montaigne, auquel il a consacré un de ses premiers livres ( Montaigne ou la conscience heureuse ) . Certes, nous avons tous en nous l'aptitude à faire table rase des pseudo-certitudes pour mener l'enquête à partir de notre propre expérience de nous-mêmes et du monde, mais les vraies vocations  philosophiques sont  rares : la plupart se contentent de reprendre à leur compte des affirmations formulées avant eux (d'ailleurs souvent fort respectables). A l'homme du collectif , Marcel Conche oppose ainsi l'individu solitaire qui forge seul, pour l'essentiel, les convictions qui donnent du sens à sa vie : le philosophe authentique, bien sûr, mais aussi l'artiste ; on peut le rencontrer dans d'autres domaines, le domaine politique par exemple. Conche cite Gandhi, ou De Gaulle.

Quelques unes des pages les plus  intéressantes et les plus convaincantes du livre sont consacrées à une interrogation sur l'être. Marcel Conche a développé son interrogation personnelle à partir d'une double angoisse : celle de n'être plus et celle de n'avoir su faire de cette vie éphémère ce qu'il aurait souhaité qu'elle fût. Selon lui,  l'homme est, de tous les êtres vivants, le seul qui soit en mesure de définir librement ce qu'il est et, surtout, ce qu'il veut être. Aucun d'entre nous ne donne la même réponse à la question de savoir ce qu'il est, veut être, et ce que vaut cet être.  Une vie réussie est certainement pour lui celle de qui sait rester fidèle à une aspiration à être et qui se montre capable de rester à la hauteur de son ambition initiale, voire de la dépasser. Il y a, dans cette conception de l'existence humaine et des devoirs de l'individu  à l'égard de lui-même, quelque chose à la fois de tragique et d'héroïque.

Cette interrogation sur l'être me paraît indissociable des positions de Conche sur la morale. Prenant soin de distinguer la morale de l'éthique (la première  est universelle, la seconde est particulière, comme, par exemple, l'éthique du  médecin, de l'artiste, etc.), il fonde l'universalité de la morale sur une recherche  rationnelle, par le dialogue entre les hommes, des valeurs et des règles qui devraient faire consensus pour tous les hommes et être acceptées et observées par tous. Cette morale laïque, fondée sur le respect absolu de la personne humaine ( Auschwitz apparaît à Conche comme le  criterium de la négation de la morale ) correspond en gros à une morale des droits de l'homme. Conche ne méconnaît pas les difficultés concrètes sur le chemin d'un pareil consensus ; le dialogue entre tous les hommes pour y parvenir est pourtant la seule voie, selon lui, pour définir des règles morales universelles.

Quant aux interrogations métaphysiques sur l'être du grand Tout dont nous faisons partie, elles échappent définitivement, comme nos interrogations sur la mort, à toute preuve et à toute vérification scientifique. L'interrogation métaphysique totalisante, domaine de l'hypothèse, est au-delà de l'enquête scientifique, qui n'aboutit qu'à des vérités partielles et révisables.

Quelle métaphysique envisageable pour un philosophe qui a délibérément et définitivement tourné le dos aux  hypothèses idéalistes dérivées du platonisme et du judéo-christianisme ? Cette métaphysique se fonde sur la présence évidente de la Nature. Elle est le Dasein de Heidegger, ce qui est là et s'impose à nous. Elle est omniprésente, infinie; elle est l'étant dont l'être échappera à jamais à notre connaissance, mais suscitera toujours nos hypothèses. Deus sive natura, disait déjà Spinoza, non sans quelque prudence.  On pourrait renverser l'ordre des termes : Natura sive Deus. Sur ce chemin, Dieu ne sert plus à grand-chose, Natura suffit. Le naturalisme de Conche se réclame du matérialisme de Démocrite et d'Epicure. De l'atomisme du premier, le philosophe propose une analyse du rôle fécond qu'y joue le hasard, conçu comme le produit de la rencontre de séries causales indépendantes. Le pouvoir explicatif du hasard pour  rendre compte de la diversité de ce qui est apparaît autrement productif, aux yeux de Marcel Conche, que l'hypothèse d'un dieu créateur, qui  " rend peut-être compte  de tout en gros, mais ne rend compte en particulier de rien ".

L'évêque Denys d'Alexandrie se moquait de Démocrite pour qui " le comble de la sagesse est de se figurer par la pensée des atomes qui se rencontrent sottement et stupidement " : cette critique  est évidemment stupide, puisqu'elle réintroduit, pour contester l'atomisme démocritéen, des ressorts de nature spiritualiste ("sottement et stupidement") dans une conception de la nature où ils n'ont que faire. Bel exemple de l'incapacité d'un certain  spiritualisme religieux de comprendre et même de concevoir l'argumentaire d'une théorie qui n'a que faire de sa vision du monde. Spiritualisme et matérialisme (ou naturalisme) : deux visions inconciliables entre lesquelles il faut choisir.

Pour ma part j'ai depuis longtemps opté pour des positions très proches de celles de Marcel Conche. Sa philosophie  à taille humaine, tolérante, cohérente, optant résolument pour les valeurs rationnelles, et compatible avec les avancées de la science. me paraît hautement plausible, et c'est pourquoi j'y applaudis. Dans une telle perspective, l'hypothèse d'un Dieu créateur n'a même plus à être formulée, n'étant, il faut le reconnaître, qu'une  perte de temps. Que la croyance dans l'existence de Dieu puisse être consolante pour ceux qui y adhèrent, on en est content pour eux. Mais, quant à nous, nos tâches sont sur la Terre, dans cette vie, et nulle part ailleurs.


Marcel Conche  ,   Quelle philosophie pour demain ?    ( puf )




Démocrite d'Abdère

mardi 16 septembre 2014

Le ciel par-delà les volets

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16 septembre, vers 16h30


Au-delà des volets en tuile, la brousse de l'olivier frémit, se mélange et se ploie dans la brise, dardant là-haut la tendresse de ses ultimes pousses ; écran ajouré pour la haute tranche de ciel changeant, nuées blanches, plombées, bleutées, irisées de lumière par un soleil que masque opportunément le vantail. Etendu sur le lit, je contemple cette féerie silencieuse au charme sans cesse renouvelé ; je suis tout yeux ; bonheur simple.

Il y a trente ans, ma femme et moi avons donné de l'argent pour faire construire cette maison aux volets de bois.  Il y a trente ans, cette perspective particulière sur le vaste monde n'existait pas : une tranche verticale de monde au-delà des volets presque clos ; le monde barré de l'espagnolette noire, le monde soudain rayé du vol à tire-d'ailes de deux oiseaux au-dessus des rameaux dans le ciel. Il n'est pas de paysage sans un cadre et un format.

Mon regard attentif organise en éphémère série d'esquisses ce qui pourrait inspirer un peintre. Je bois la paix du monde par les yeux.


L'Ecclésiaste dit :


Buée de buées a dit le Sage buée de buées tout est buée.
On n'a pas souvenir des premiers hommes
Et non plus ceux d'après qui  viendront
on n'en aura pas souvenir chez ceux qui viendront après.
J'ai vu toutes les oeuvres qui se sont faites sous le soleil
Et tenez tout est buée et pâture de vent (1).


Buées que ces nuages glissant. 
Graciles ramures pâture de vent.


Oui mais c'est notre éphémère richesse, notre ineffable bonheur, à nous autres humains, passants émerveillés. 


(1)  -  Traduction d'Henri Meschonnic.



Ces rameaux d'olivier de Pontevès n'ont point été saisis à l'orée de l'automne...



lundi 15 septembre 2014

Valérie ou le bonheur de saquer la gueule au guignol à scooter

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" Je préfère une colère à un silence " ( François Hollande, conférence de presse du 18/09/2014)


A l'heure qu'il est, Monsieur 13% est peut-être descendu  au-dessous de la barre des 10%. Si c'est le  cas, le succès foudroyant du livre de Valérie Trierweiler y aura certainement fortement contribué, et on ne peut que s'en réjouir.

Cependant, dans un billet qui se veut assassin du Monde des livres, "Trierweiler, style trahison", Jean Birnbaum condamne l'ouvrage en ces termes :

" S'il suscite la tristesse et l'écoeurement, écrit-il, ce n'est ni par son niveau littéraire ni par son contenu politique, mais parce qu'il fonde son succès marchand sur la trahison d'une valeur. Car la valeur du livre, comme objet mais aussi comme tradition,  tient au fait qu'on y dépose une espérance au long cours, une fidélité maintenue. Or, avec Valérie Trierweiler, le livre n'est plus un engagement qui dure, mais une vengeance précipitée."

On pourrait objecter à Birnbaum que ce n'est sûrement pas la première fois que, dans un livre, quelqu'un règle ses comptes dans un esprit de vengeance, précipitée ou pas. Peut-être même vaut-il mieux que la vengeance soit précipitée plutôt que longuement recuite et méditée. En tout cas, il vaudrait la peine de recueillir, chez les plus grands écrivains, les meilleures pages inspirées par l'esprit de vengeance : tiens, dans les Confessions, de Rousseau, par exemple. Depuis quand, en littérature, la méchanceté, même injuste, serait-elle devenue un vilain défaut ?

Si le livre de Trierweiler fonde son succès sur la trahison, il faut tout de même rappeler qu'elle n'en a pas pris l'initiative. La conduite de Hollande à son égard a suscité dans l'opinion un scandale durable, et c'est le scandale de cette conduite qui, plus encore que le livre de la première dame répudiée, a provoqué dans l'opinion une condamnation  durable.

Que Monsieur Tartempion s'en aille baiser à droite et à gauche, qu'il quitte la nuit le lit conjugal pour aller tirer son coup chez la voisine, tout le monde s'en fout comme de l'an quarante. Mais François Hollande n'est pas Monsieur Tartempion (encore que, parfois, on ait des doutes à ce sujet). Il est tout de même président de la République et, à ce titre, il nous  représente tous, notamment à l'étranger. Valérie Trierweiler était, de fait, devenue la première dame de France, associée par son compagnon à de nombreux déplacements officiels. Il y a dans ce domaine  un minimum de dignité et de discrétion, et l'hypocrisie, quand la raison d'Etat est en jeu, devient une vertu. Les prédécesseurs de Hollande, on le sait, ne furent pas des parangons de vertu conjugale, mais au moins surent-ils sauver les apparences, ou, comme le fit Sarkozy, organiser la transition en y mettant des formes acceptables.

En se faisant flasher sur son scooter en bas de l'appartement de sa nouvelle poule, Hollande ne s'est pas seulement ridiculisé, il a déconsidéré sa fonction.

On devrait toujours déposer dans un livre, écrit Birnbaum ,  "une espérance au long cours, une fidélité maintenue". Quant à moi, je trouve ce propos plus comique qu'autre chose. Qu'est-ce que c'est que ce programme de boy-scout ? N'importe quoi. Néo-humanisme de merde. Idéalisme de chiottes bien digne du rédacteur en chef du Monde des livres. Ethique de trou du cul. Salaud.  Hola ! Voilà que je me lâche. Quelle abusive fureur me point , là ? Après tout, il a bien le droit de voir les choses comme ça, cet homme. Oui, mais moi, j'ai bien le droit de trouver très conne cette définition de la littérature. Et surtout des plus limitées. Ferdine doit se retourner dans sa tombe quand il entend ça, et y a pas que lui. Sans compter que " Mon honneur s'appelle fidélité " , comme devise pour la littérature, le Birnbaum aurait pu trouver plus judicieux. Il a pas dû trop réfléchir quand il a écrit ça, notre Médor du Monde des livres. Heil Flanby ! Question trahison, la nouille corrézienne a été bien servie ces derniers temps, il est vrai. Birnbaum doit trouver que trop c'est trop. Le Hollande's bashing, soit, mais pas jusqu'à la noyade tout de même. En tout cas, j'attends avec curiosité le livre auquel Flanby ne manquera pas de s'atteler dans deux ans, une fois que les électeurs l'auront réexpédié dans sa chère Corrèze. Il nous y expliquera certainement comment, au cours de ce quinquennat, il  aura su entretenir "une espérance au long cours", et comment ce spécialiste du  reniement des promesses et des programmes aura cultivé la vertu de fidélité.

Les résultats de la politique intérieure de François Hollande sont du même ordre que les résultats de sa conduite "sentimentale" : misérables. Le bilan de notre frétillant homme à femmes (qui l'eût cru, avec  une pareille gueule de raie ?) est aussi consternant que celui de l'homme public. Tout au moins les petitesses  de l'homme privé jettent-elles un jour cru sur les insuffisances de l'homme public. 

Bravo, Valérie, et merci de tout coeur. Ton salubre bouquin nous rappelle qu'il n'y a pas de grand homme pour sa vieille poule répudiée. Je ne lirai pas ton livre, j'ai mieux à faire. Mais dans le nécessaire exercice du Hollande's bashing, tu  auras tenu magnifiquement ton rôle. N'en déplaise à Jean Birnbaum, l'utilité de cet exercice de vengeance privée est d'abord politique. Si le plus médiocre des présidents de la Cinquième devait ne pas s'en remettre politiquement, qui s'en plaindrait ? La vengeance est un plat succulent, qui, en politique, se mange  avec délices, à toutes les températures.



dimanche 14 septembre 2014

" La promesse de l'aube ", de Romain Gary : la promesse à la mère

1145 -


En 1956, lorsque Romain Gary décrocha le Goncourt pour Les Racines du ciel , je n'avais que seize ans mais déjà quelques idées bien arrêtées sur la littérature. Je nourrissais un solide mépris pour les prix littéraires, voués, à mes yeux,  à ne couronner que des productions de seconde zone. Je lisais les classiques et, parmi les modernes, Sartre, Camus. Je découvrais avec enthousiasme Le Voyage au bout de la nuit. Je lus les Racines du ciel, trouvai le propos fumeux, le livre mal écrit. je n'y suis pas revenu par la suite. J'ai sans doute eu tort. J'ignorais tout alors de Romain Gary, de sa vie et de ses livres.

En découvrant récemment La promesse de l'aube, j'ai eu heureusement l'occasion de réviser sur cet écrivain un jugement resté pour le moins sommaire -- même si j'avais beaucoup apprécié Gros-Câlin, paru cependant sous le pseudo d'Ajar.

La Promesse de l'aube est en effet un magnifique récit d'enfance, d'adolescence et de jeunesse, paru en 1960. Certes, le livre m'a paru confirmer le jugement que la lecture des Racines du ciel m'avait fait porter adolescent sur les négligences et les facilités de l'écriture. Gary n'est pas à mes yeux un de nos grands stylistes. Mais que d'éminentes qualités viennent compenser, du moins dans ce livre, cette relative insuffisance : pouvoir d'évocation, saveur  pleine d'humour de tant d'épisodes, souvent d'une inénarrable drôlerie,  émotion qui se dégage constamment de la relation de ces souvenirs d'enfance et de jeunesse.

Le livre est d'abord l'hommage rendu par le narrateur à  à une mère d'exception, entièrement dévouée à   son fils et à son avenir, Passionnément francophile et décidée à rejoindre la France, dont elle nourrit une vision quelque peu idéalisée,  elle lui prédit un brillant avenir : il sera au moins ambassadeur de France . Le fils a presque réalisé la prédiction de la mère, en entamant après la guerre une carrière de diplomate (il sera notamment consul de France à Los Angeles de 1956 à 1960).

Mythomane ou pythonisse, les deux à la fois sans doute, cette mère est un personnage inoubliable, monstre d'énergie, pour qui seul compte vraiment l'avenir de son fils, lequel n'aura de cesse de se montrer digne des sacrifices sans lesquels il ne serait jamais devenu l'homme et l'écrivain qu'il a été. Tableau d'un magnifique amour maternel et filial, dont je ne connais pas vraiment d'équivalent dans la littérature.

Le moins qu'on puisse dire est que, pourtant, ce n'était pas gagné au départ. Ancienne actrice, la mère s'installe à Vilnius, où naît Romain en 1914, enfant non reconnu par un père absent dont la figure restera dans l'ombre (on saura seulement que , Juif, il a péri à Auschwitz avec sa femme et ses enfants). Elle est donc seule pour faire bouillir la marmite et assurer le quotidien et elle fait flèche de tout bois pour y parvenir. L'évocation des années d'enfance de Romain à Vilnius, puis en Pologne, au début des années vingt, est sans doute le moment le plus fort du livre, largement sans doute à cause de la vivacité et de la saveur des souvenirs d'enfance.. Le couple va connaître des hauts et des bas, mais l'ingéniosité et la ténacité de la mère parviennent à faire que les hauts finissent par l'emporter sur les bas. Tous deux arrivent enfin en France en 1928 et s'installent à Nice, où l'adolescent engage des études secondaires, tout en noircissant d'innombrables pages destinées à le faire reconnaître comme le grand écrivain que sa mère a prédit qu'il deviendrait : au moins Hugo, ou rien. Sans doute le destin de Romain Gary a-t-il sa source dans sa foi dans les prédictions de sa mère, dans sa volonté de tout faire pour ne pas la décevoir, pour faire que les immenses sacrifices consentis par elle ne restent pas vains. Mère, je serai le fils que tu as rêvé que je serais. Education européenne, paru en 1945, réalisera la promesse, Cadeau posthume à une mère disparue  trois ans auparavant, mais dont le fils n'apprendra le décès qu'à son retour en France, en 1944, la croyant toujours vivante, par l'effet d'une dernière ruse d'une femme décidée à protéger son fils par-delà sa propre mort, à tout faire pour garder intacte l'énergie qui le portera au plus haut.

Mobilisé dans l'aviation en 1940, Gary décide de rejoindre le Général de Gaulle en Angleterre. Il n'y parviendra qu'au terme de tribulations qui le conduiront en Afrique, puis au Liban, avant de pouvoir, enfin, rejoindre les escadrilles combattantes de la France Libre basées en Angleterre.. Un étonnant fait d'armes lui vaudra d'être nommé Compagnon de la Libération. Cette partie du récit n'est pas la moins passionnante, en particulier dans sa peinture du marasme et du désordre où la défaite avait jeté l'armée française ou ce qui en restait, et dont elle a  peiné à sortir pour se reconstruire et  pour choisir. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'à l'été 40, faire le choix de l'Angleterre et de De Gaulle n'allait pas de soi dans ses rangs.

En 1944, l'aviateur Gary est un survivant.  Le livre rend aussi un émouvant hommage à tous les camarades morts au combat, pour que Filoche, le dieu de la bêtise et de la petitesse, ne triomphe pas.

Des années après, étendu sur la plage déserte de Big Sur, devant l'océan à l'incessante et mystérieuse rumeur, l'auteur médite sur ce passé qui s'éloigne. Justement fier des réussites de sa vie, il se refuse pourtant  à  tirer un quelconque enseignement exemplaire d'une destinée d'abord individuelle.

Pour qui lit cependant les pages où Gary évoque sa conduite pendant la guerre, cette conduite apparaît pourtant comme exemplaire. Le mélange  de courage physique, d'audace, d'opportunisme et d'obstination dont il fait preuve pendant ces années, au service d'un choix parfaitement clair et jamais renié, est digne d'admiration. Cette conduite pourrait servir d'illustration aux lignes suivantes de Clausewitz :

" Si nous jetons un regard sur la  nature subjective de la guerre, c'est-à-dire sur les forces nécessaires pour la mener, elle nous apparaîtra davantage comme un jeu. L'élément dans lequel l'activité militaire se meut est le danger ; et quelle est parmi les forces de l'âme celle qui prime dans le danger ? Le courage. Or le courage peut très bien s'accorder avec le calcul avisé, mais ce sont deux qualités de nature différente, qui relèvent de deux facultés distinctes de l'âme. En revanche, l'audace , la confiance en la fortune , la témérité , la hardiesse  ,  ne sont que des manifestations du courage. Toutes ces tendances de l'âme recherchent l'imprévisible , car c'est leur élément.
   Nous voyons donc que, dans le fond, l'absolu, la prétendue mathématique, ne trouve aucune base ferme pour les calculs de l'art de la guerre. Dès le début s'y mêle un jeu de possibilités, de probabilités, de chance et de malchance qui court dans tous les fils fins ou épais de sa trame ; de toutes les ramifications de l'activité humaine c'est du jeu de cartes que la guerre se rapproche le plus. "

Oui, au cours de ces années, depuis ces journées passées à chercher en vain, sur l'aérodrome de Bordeaux, un avion pour l'Angleterre, jusqu'aux jours lumineux du débarquement de Provence, Romain Gary incarna l'home en guerre de la façon la plus noble qui soit. A l'occasion d' un crochet par Nice, il apprend la mort de sa mère, survenue deux ans auparavant.

Dans les lettres antidatées qu'elle fait parvenir, par l'intermédiaire d'une amie suisse, à son fils en Angleterre, la mère célèbre chacune des entreprises et des victoires des alliés comme si son fils en était personnellement l'auteur. Elle a raison. Car tous ces jeunes hommes qui menèrent alors un combat où beaucoup perdirent la vie étaient de la même trempe, forts de la même audace au service de la même cause. Tous pour un , un pour tous.

Envisageant,  sur la plage de Big Sur,  le sens de son existence, l'auteur se contente, quant à lui, de la plus modeste des conclusions :

" J'ai vécu" , écrit-il avec simplicité. Tels sont les derniers mots du livre.

Tout de même, quelle vie.


Romain Gary,   La Promesse de l'aube         ( Gallimard / Folio )



jeudi 11 septembre 2014

René Girard : l'imposture péremptoire ?

1144 -


De René Girard. je n'avais lu, jusqu'ici, que Mensonge romantique et vérité romanesque, dont à ma grande honte, je ne garde à peu près aucun souvenir. Encore une relecture souhaitable, mais en trouverai-je le temps ? Ce qu'il dit du bouc émissaire dans Sanglantes origines, actes d'un colloque tenu en Californie en 1983, m'avait vivement intéressé à un moment où un fait-divers particulièrement atroce survenu à Madagascar avait retenu mon attention ( lire sur ce blog : Les boucs émissaires de Nosy Be ) .

Sur cette question du  bouc émissaire, René Girard avait fait paraître, l'année précédente, un essai, Le Bouc émissaire , que, du coup , j'ai lu dans la foulée. Et comme, sans doute, je suis voué à découvrir René Girard dans l'ordre inverse de l'ordre de parution de ses livres, je me suis attaqué ensuite à La Violence et le sacré (1972) . en zappant toutefois (provisoirement ?) Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978) ; au total, mon approche aura singulièrement manqué de méthode, s'agissant d'un penseur dont les hypothèses se seront articulées progressivement, les unes à la suite des autres. J'envisage donc une relecture globale dans l'ordre chronologique : je ne suis apparemment pas près de sortir de l'auberge Girard !

A vrai dire, je ne sais pas encore si j'irai  jusque là car la pensée de Girard, tout en exerçant sur moi une forte séduction, me donne souvent l'impression de laisser une part un peu trop belle à l'improvisation et à l'à-peu-près, et de se situer quelque part entre l'enfoncement de portes ouvertes et les extrapolations  hasardeuses. Ses intuitions  -- le rôle déterminant du désir mimétique, du mécanisme victimaire, dans l'histoire des cultures -- me paraissent à bien des égards très éclairantes, mais elles sont présentées sous une forme souvent dogmatique, prétendant exclure toute autre interprétation. Les premières pages de La Violence et le sacré, par exemple, sont riches d'assertions péremptoirement assénées qui appellent immédiatement la discussion, par exemple :

" La violence inassouvie cherche et finit toujours par trouver une victime de rechange ".

Une telle affirmation appellerait une démonstration, mais chez Girard, pressé sans doute de passer à autre chose, elle s'en passe.

" Dans les sociétés primitives, par définition, il n'existe que de la vengeance privée ".

Cependant, à la page suivante, on lit :

" De nombreux ethnologues sont d'accord sur l'absence de système judiciaire dans les sociétés primitives ".

On en conclut que certains ne sont pas d'accord, mais Girard n'examine pas leur point de vue et leurs arguments. Il use et abuse d'ailleurs du concept de  "société primitive" , concept dont un Lévi-Strauss avait fortement mis en doute la validité. Le concept de violence n'est pas non plus interrogé, comme si tous les humains avaient toujours été d'accord sur son contenu.

Avant d'écrire La Violence et le sacré, Des choses cachées depuis la fondation du monde, Le Bouc émissaire, Girard a lu et médité les ethnologues, et s'appuie sur eux. Pourtant, on a souvent l'impression que ses hypothèses s'aventurent largement au-delà des preuves qu'il est en mesure d'en tirer et que leur degré de généralité rend illusoire toute possibilité de vérification sérieuse ; autrement dit, leur scientificité fait presque toujours problème, par manque de prudence et de modestie, deux conditions de la rigueur dans l'enquête scientifique; or la nature ne semble pas avoir abondamment pourvu René Girard de ces deux qualités-là.

Ainsi, toujours dans les premières pages de La Violence et le sacré, Girard nous parle de "toutes les formes de violence plus ou moins ritualisées qui détournent la menace des objets proches vers des objets lointains, la guerre par exemple " . Même si certaines guerres peuvent être invoquées à l'appui de cette thèse, ce n'est manifestement pas le cas de toutes.

Un peu plus loin, on apprend que " le religieux vise toujours à apaiser la violence, à l'empêcher de se déchaîner ". Décidément les affirmations de Girard prennent aisément un tour catégorique; l'adverbe toujours ( ou ses équivalents ) s'y retrouve ... souvent.

Girard écrit encore , toujours dans les premières pages de La Violence et le sacré :

" On peut voir un signe supplémentaire de l'action exercée par le sacrifice dans le fait qu'il dépérit là où s'installe un système judiciaire, en Grèce et à Rome notamment. Sa raison d'être disparaît. Il peut se perpétuer très longtemps, certes, mais à l'état de forme à peu près vide ".

Le sacrifice, forme "à peu près vide" en Grèce et à Rome ? A partir de quelle époque au juste ? Je serais curieux de savoir quels historiens de l'histoire de la religion en Grèce et à Rome souscrirait à un jugement aussi approximatif.

S'agissant du traitement de la violence, Girard note un peu plus loin "la prédominance du préventif sur le curatif dans les sociétés primitives", trait qui lui paraît les opposer aux sociétés qui ont développé un système judiciaire élaboré, qui accorderait la priorité au"curatif" ; or on ne cesse actuellement d'insister justement sur la priorité à donner à la prévention de la délinquance et de la criminalité, ce qui tendrait à rapprocher nos sociétés évoluées des sociétés "primitives", à moins que ces sociétés "primitives" ne soient pas si primitives que cela.

Le lien, posé avec insistance dans les premiers chapitres du livre, entre violence et indifférenciation, que ce soit dans les sociétés "primitives" ou dans les sociétés évoluées, pose, lui aussi, problème. La différenciation paraît bien, dans toutes les sociétés, génératrice d'une violence qui ne prend peut-être pas les mêmes formes que la violence indifférenciée mais qui est au moins aussi importante et redoutable qu'elle. L'impasse faite sur cette violence-là conduit à se demander  si l'anthropologie de Girard ne servirait pas de masque à une pensée politique résolument conservatrice, qui trouve son compte à escamoter une certaine forme d'interrogation sur le politique.

Le début du chapitre III de La Violence et le sacré, Oedipe et la victime émissaire , offre un exemple des sophismes présomptueux de René Girard. Il écrit :

" S'il est vrai que l'inspiration tragique corrode et dissout les différences dans la réciprocité conflictuelle, il n'est pas un mode de la critique moderne qui ne s'écarte de la tragédie et ne se condamne à la méconnaître."

Il est clair que, pour lui, si la critique moderne, dans toutes ses modalités, rate la vérité de la tragédie, c'est parce que, comme il le dit, elle ignore que l'inspiration tragique corrode et dissout les différences dans la réciprocité conflictuelle. Mais, en admettant même que la critique moderne méconnaisse totalement cet aspect de la vérité de la tragédie, il ne s'ensuit pas nécessairement qu'elle soit incapable d'en connaître d'autres aspects. Ce qu'écarte implicitement cette façon de présenter la vérité de la tragédie grecque, c'est la possibilité de lectures plurielles, différentes et pourtant capables de dégager divers aspects de cette vérité, elle même plurielle. La prétention girardienne implicite à être le seul à détenir la vérité engendre d'ailleurs dans ses divers ouvrages toute une série d'anathèmes lancés contre les ethnologues, historiens ou philosophes, incapables à ses yeux de comprendre les récits mythiques ou évangéliques, par faute d'avoir ignoré ce que lui, René Girard, est le seul à y avoir vu.

Un peu plus loin dans ce même chapitre de La Violence et le sacré , consacré au mythe d'Oedipe,  René Girard, désireux de montrer que  " la "colère" est partout présente dans le mythe ", écrit :

" Déjà, sans doute, c'était une sourde colère qui incitait le compagnon de Corinthe à jeter le doute sur la naissance du héros. C'est la colère, au carrefour fatal, qui conduit Laïos, le premier, à lever le fouet contre son fils. Et c'est à une première colère, antérieure forcément à toutes celles d'Oedipe, même si elle n'est pas vraiment originaire, qu'il faut attribuer la décision paternelle de se défaire de ce même fils. "

Manifestement, l'auteur manipule pour les besoins de sa thèse les données du mythe. La "sourde colère " du compagnon de Corinthe est présentée par lui comme une hypothèse probable mais aucun élément textuel ne vient corroborer cette explication sortie de son imagination. Quant à l'abandon d'Oedipe par ses parents, on sait que, si Laïos et Jocaste se sont résignés à exposer leur nouveau-né, c'est la crainte que la prédiction de l'oracle ne se réalise qui les y a poussés. La colère n'a rien à voir là-dedans, à moins de jouer sur les mots. En admettant que "colère" -- mot que Girard commence par encadrer de guillemets -- soit un équivalent de "violence", il ne s'ensuivrait pas que la violence faite à Oedipe abandonné par ses parents, la "violence" (très hypothétique) du compagnon de Corinthe, et la violence d'Oedipe tuant son père soient à mettre dans le même sac sans plus d'examen.

Dans le chapitre V consacré au mythe de Dionysos, un passage de son commentaire des Bacchantes d'Euripide m'a laissé perplexe. Selon lui , la fonction du sacrifice, intervenant à l'acmè de la "crise sacrificielle", c'est-à-dire au moment où l'indifférenciation, source de violence, est à son comble, est de restaurer l'harmonie et la sécurité dans la communauté en consacrant le retour de la différence, garantie d'ordre et de paix. Dans les Bacchantes, nous dit-il, nous assistons d'abord au triomphe de l'indifférenciation. "L'esprit dionysiaque, écrit-il, c'est la ruine des institutions, c'est l'effondrement de l'ordre culturel qui nous est nettement signifié, au paroxysme de l'action, par la destruction du palais royal ". La forme sans doute la plus remarquable de cet effacement des différences, c'est celle qui affecte la séparation de l'humain et du divin. Dionysos et Penthée possèdent en effet l'un et l'autre à la fois des attributs de l'homme et des attributs du dieu. Au dénouement, la mort de Penthée et le triomphe de Dionysos restaurent la différence. Girard écrit à ce sujet :

" A la fin de la pièce, toutefois, la spécificité du divin est elle aussi réaffirmée, et de terrible façon. Entre la toute-puissance de Dionysos et la faiblesse coupable de Penthée, la partie, semble-t-il, n'a jamais été égale. La différence qui triomphe vient recouvrir la symétrie tragique. La tragédie nous apparaît, une fois de plus, comme une oscillation entre l'audace et la timidité ".

Etrange conclusion. Quelle est donc  cette timidité dont Girard taxe le texte d'Euripide ? De son point de vue même , il est manifeste que la tragédie illustre au contraire sa thèse avec rigueur. On y lit en effet clairement les deux temps successifs du sacrifice. Après les déchaînements de la violence indifférenciatrice, l'immolation de Penthée correspond au moment où le sacrifice, en restaurant le règne de la différence, clôture la crise sacrificielle. La différence qui triomphe ne vient pas, comme le dit Girard, recouvrir la symétrie tragique, elle y met fin et se substitue à elle. C'est donc au moment où la tragédie illustre audacieusement sa thèse que Girard, avec quelque inconséquence, la taxe de timidité ! Mais peut-être s'agit-il pour lui de ne pas contredire une autre de ses thèses, souvent réaffirmée au long de son livre, celle qui voudrait que les Tragiques grecs, en dépit de  leur excellente connaissance des mythes et de toute l'intelligence dont ils font preuve dans leur transposition théâtrale, n'ont jamais été capables d'en saisir la vérité profonde que lui, René Girard, a été le premier à porter au jour.

Plus loin, après avoir décrit le lynchage de Penthée par les Bacchantes, il écrit :

" La violence collective paraît entièrement révélée mais l'essentiel demeure dissimulé qui est le choix arbitraire de la victime et la substitution sacrificielle qui reconstitue l'unité. "

Il est clair en effet que la victime n'a pas été arbitrairement choisie, puisque l'immolation de Penthée est consécutive à son refus éclatant de reconnaître la divinité de Dionysos et de s'incliner devant sa puissance. Il est clair, également, qu'aucune substitution sacrificielle n'a eu lieu, comme dans les cas où une victime animale est substituée à une victime humaine. Est-ce à dire pour autant que la tragédie dissimule l'essentiel ? Qu'est-ce que l'essentiel, pour René Girard ? Ce n'est pas autre chose que le schéma qu'il  s'efforce coûte que coûte de reconnaître à la source de tous les mythes et de tous les rites : il faut que la victime ait été, initialement, choisie arbitrairement, puis que, lorsque l'on passe de la violence fondatrice spontanée au rituel qui la commémore et la perpétue sous une forme atténuée, un peu à la façon d'un vaccin, il y ait substitution sacrificielle. C'est ainsi que serait née, selon lui, toute vie sociale. Mais il s'agit là d'une pure hypothèse qui ne peut s'appuyer sur aucune preuve directe, comme il le reconnaît d'ailleurs. Même si les enquêtes ethnologiques accumulées au XIXe et au XXe siècle, combinées à la subtilité dont il fait preuve dans l'analyse des textes, lui permettent d'arriver à des présomptions, Girard n'est au fond guère plus avancé qu'un Jean-Jacques Rousseau tentant d'imaginer la naissance de la société dans le Second Discours. Ainsi, il est bien possible que la tragédie ne dissimule rien de ce que Girard prétend qu'elle dissimule. Et si c'est le cas, ce n'est pas l'arbitraire du choix de la victime qu'elle dissimule, c'est celui de la thèse de Girard qu'elle dévoile. Les singulières acrobaties de ses "démonstrations" tiennent essentiellement à sa volonté de plier les textes à ses a priori , ce qui l'amène à trouver de l'obscurité là où tout est pourtant parfaitement clair et à prêter à Euripide une timidité imaginaire. Toute son entreprise, au fil de ses livres, repose au fond sur un pari : celui que les textes littéraires et les documents ethnologiques finiront par lui livrer les preuves indirectes et pourtant irréfutables de la validité de ses thèses, les seules, selon lui, à être véritablement éclairantes, ce qui le consacrerait comme une sorte d'Einstein ou de Max Planck de la science des religions et de l'anthropologie. Il est resté, me semble-t-il, assez loin de cette apothéose, peut-être parce que le modèle de l'hypothèse expérimentalement vérifiée des sciences "dures" -- théorie de la relativité, mécanique quantique ou tectonique des plaques --, est un idéal impossible à atteindre dans le champ des sciences humaines. J'ai eu déjà l'occasion d'exprimer cette conviction à propos d'un livre de Jean-Yves Tadié sur Proust, Le lac inconnu (voir sur ce blog à la date du 05/06/2013). Les certitudes péremptoirement proclamées de René Girard sont cousines de celles d'un Jacques Lacan déclarant "L'inconscient est structuré comme un langage " , assertion qui ne repose sur aucune preuve décisive et irréfutable., tout en étant reçue comme parole d'évangile par des disciples béats et mystifiés, alors qu'elle demande à être discutée.

On a souvent l'impression, en lisant La Violence et le sacré, que l'auteur tire gloire d'avoir inventé l'eau chaude. Par exemple dans le passage suivant :

" On s'aperçoit qu'on ne peut pas définir les héros tragiques les uns par rapport aux autres car ils sont tous appelés à jouer les mêmes rôles successivement. Si Oedipe est oppresseur dans Oedipe roi, il est opprimé dans Oedipe à Colone. Si Créon est opprimé dans Oedipe roi il est oppresseur dans Antigone. Personne, en somme, n'incarne l'essence de l'oppresseur ou l'essence de l'opprimé; les interprétations idéologiques de notre temps sont la trahison suprême de l'esprit tragique, sa métamorphose pure et simple en drame romantique ou en western américain. Le manichéisme immobile des bons et des méchants, la rigidité d'un ressentiment qui ne veut pas lâcher sa victime quand il la tient s'est entièrement substituée aux oppositions tournantes de la tragédie, à ses revirements perpétuels. "

On chercherait en vain qui précisément , parmi les interprètes contemporains de Sophocle, est visé par ces accusations . C'est tout le monde et c'est personne. Les "interprétations idéologiques" de notre temps ont bon dos : tant qu'elles ne sont pas plus clairement cernées, elles n'existent purement et simplement pas, et "le manichéisme immobile des bons et des méchants" ne s'est  substitué que dans l'imagination de Girard à une vision des choses, qui, à juste titre, lui paraît vraie , pour la bonne raison que tout lecteur de Sophocle, sans pour autant être un spécialiste, sait qu'un même personnage peut changer de position, et pas seulement d'une pièce à l'autre, mais dans la même pièce, comme Créon qui, dans Antigone passe successivement du statut d'oppresseur à celui de victime. Mais Girard préfère s'inventer des adversaires de fantaisie pour s'attribuer la primeur et le mérite d'une lecture qui, au demeurant n'a rien d'original.

L'auteur de La Violence et le sacré déclare, non sans quelque fierté :

" Nous n'avons plus ni guide ni modèle ; nous ne participons à aucune activité culturelle définissable. Nous ne pouvons nous réclamer d'aucune discipline reconnue. Ce que nous voulons faire est aussi étranger à la tragédie ou à la critique littéraire qu'à l'ethnologie ou à la psychanalyse ".

Il est sans doute plus prudent, en effet, de rompre les amarres avec toutes les disciplines connues au moment de s'aventurer aussi hardiment hors des sentiers balisés de l'enquête scientifique. Le lecteur quant à lui, assistant au bricolage ahurissant et effréné auquel se livre René Girard sur le mythe d'Oedipe et sur la tragédie de Sophocle, se demande, sans parvenir à trancher, s'il a affaire à un découvreur génial ou à un génie du canular. Aux deux sans doute. Mais d'approximation en affirmation non prouvée, d'affirmation non prouvée en sophisme et de sophisme en contre-vérité, sa confiance dans l'efficacité démonstrative des développements de René Girard et dans la valeur scientifique de ses thèses s'émousse au fil de sa lecture. A l'instar de la crise sacrificielle ou de la violence fondatrice, sortes de polichinelles conceptuels aux problématiques référents, que le prestidigitateur Girard sort de son tiroir à malices à toute occasion pour les accommoder à toutes les sauces, la crédibilité de son roman des origines est strictement corrélée à la rigueur, elle aussi souvent problématique, de son enquête.

Converti au catholicisme à l'époque de ses premiers livres, Girard a prétendu, depuis, construire une anthropologie "évangélique". Selon lui ( il y insiste notamment dans la seconde partie du Bouc émissaire) ,  le Nouveau Testament (mais aussi l'Ancien) nous dévoilerait sans fard la vérité du désir mimétique et du mécanisme victimaire ; cependant, engluée qu'elle était dans les anciennes croyances, l'humanité commencerait seulement à être capable de dégager la véritable leçon des textes bibliques. A l'en croire, la Bible prendrait toujours le parti des victimes, ce qui est contredit par la pratique réitérée (dont Girard ne souffle mot)  de l'anathème par le peuple d'Israël, pratique de laquelle on ne trouve à ma connaissance nulle trace de condamnation dans le texte biblique. Faire de  la passion du Christ le modèle objectif du mécanisme victimaire aboutissant à désigner un bouc émissaire, c'est oublier que l'antiquité païenne en avait déjà proposé des exemples ( Antigone, Socrate ), dont Girard a tendance à minimiser l'importance. C'est minimiser aussi le fait que l'histoire en a été fixée par les disciples de Jésus, ce qui conduit à suspecter de partialité leur témoignage. Le crime invoqué par le tribunal juif pour condamner le Christ n'est, d'autre part, nullement imaginaire et nullement "stéréotypé", puisqu'en prêchant une nouvelle religion, tout au moins une version très personnelle de la religion traditionnelle, le Christ mettait en danger, aux yeux de ses accusateurs, l'unité de la nation juive; on ne peut sans parti-pris sous-estimer le bien-fondé de ce point de vue, et la position de Caïphe n'est ni celle d'un imbécile ni celle d'un monstre de cruauté. Mais Girard nous prévient : " Face aux Evangiles, le soupçon systématique ne donne jamais de résultats intéressants ". Faut-il le croire sur parole ? Du reste, la question n'est pas de faire peser sur les Evangiles un "soupçon systématique " mais de les lire avec le même recul critique dont René Girard fait un si bon usage au début du livre à propos d'un passage de Guillaume de Machaut. La vérité que dévoilent les Evangélistes sans en avoir conscience n'est pas moins intéressante que ce qu'ils disent consciemment, et c'est aux historiens qu'il revient de dégager cette vérité-là.

Au demeurant, la seconde partie du Bouc émissaire, entièrement consacrée à une réflexion sur le Nouveau Testament, relève plus de l'exégèse biblique que de l'enquête scientifique. C'est peut-être ce mélange des genres qui fait à la fois le pouvoir de séduction des analyses de Girard et leur fragilité. Anthropologue ou prophète-philosophe ? Littéraire ou scientifique ? Ecrivain ou chercheur ? René Girard n'aura sans doute jamais souhaité, entre les diverses formes de son inspiration, en privilégier une aux dépens des autres . D'où sa force, et ses faiblesses.

Au moins la lecture de René Girard aura réactivé en moi l'envie de me replonger dans la tragédie grecque. A nous les belles Bacchantes !


René Girard , La Violence et le sacré  ( Pluriel )

René Girard , Le Bouc émissaire  ( le Livre de poche biblio/essais )

Roger Caillois , L'Homme et le sacré  ( Folio essais )





dimanche 7 septembre 2014

Hippocrate a vingt ans

1143 -


Au service de soins intensifs où m'a expédié un arrêt inopiné du transit intestinal, le patient ne s'agite sur son lit qu'avec précautions, étant branché de diverses façons : il y a le cathéter dans le poignet droit, qui maintient l'aiguille destinée à mesurer la pression artérielle : il y a celui branché en haut de la poitrine à droite qui me perfuse le glucose+eau+chlorure de sodium, la nourriture artificielle (couleur son), les antibiotiques; il y a les trois électrodes destinés à vérifier si, côté coeur, tout va bien, il y  a la pince à linge au  bout d'un doigt de ma main gauche, pour voir où en est le taux d'oxygène dans le sang, oxygène qu'on m'envoie directement dans les narines par l'intermédiaire d'un tuyau assez inconfortable. Pas question donc de gigoter inconsidérément.

La nuit est tombée. Il va bientôt être l'heure de dormir. Un des inconvénients de la position prolongée sur un lit d'hôpital, c'est qu'en plus de l'inconfort fessier, on a tendance à se tasser vers le bas du lit. C'est le rôle de solides aides-soignant(e)s de vous remonter; la technique consiste à glisser son bras sous chacune de vos aisselles, et à la une, à la deux, à la trois. On aide au mouvement, tant bien que mal.

Pour les gardes de nuit, l'hôpital utilise souvent de jeunes étudiants en médecine qui font leur stage. Ce soir, c'est une très jeune fille, très charmante, très bien élevée, très délicate, très châtiée dans son langage. Jeune fille de bonne famille. De grandes mèches dansent devant son visage. 

Amusé, je l'observe. Manifestement, c'est une des premières fois où elle exécute ces tâches, comme en témoignent ses hésitations, ses petites maladresses.

Elle se charge de ma toilette. Puis elle se met en devoir de me remonter dans mon lit. Elle est seule. Elle doit peser quarante-cinq kilos tout habillée; j'en fais quatre-vint-dix. Je l'invite à appeler quelqu'un pour l'aider.  Mais elle semble décidée à s'en tirer toute seule.

--  Vous allez vous casser le dos , lui dis-je. Vous n'allez tout de même pas vous ruiner la santé pour un vieux birbe comme moi.

-- Ma santé compte moins que la vôtre, me répond-elle, avec simplicité et sincérité.

Un peu soufflé, je ne réponds rien. Elle sort un instant pour récupérer je ne sais quel ustensile. Elle revient. Je lui demande :

-- Au cours de vos études, vous étudiez le serment d'Hippocrate ?

-- Oui, mais en dernière année seulement.

-- Vous êtes en avance. Ce que vous m'avez dit tout-à-l'heure, c'est l'essence même du serment d'Hippocrate.

Elle éteint la lumière et me quitte. Je reste là sur le dos, rêveur, ému, en me disant que cette très jeune fille sera un jour un grand médecin. Du moins c'est la grâce que je lui souhaite, à elle et à ses futurs patients.

Ma santé compte moins que la vôtre... Je songe à ces médecins, en Afrique, qui soignent les malades atteints du virus Ebola, et dont plusieurs ont payé leur dévouement de leur vie.

Dans l'obscurité de la chambre, je reste sur le dos, les yeux grands ouverts sur la simplicité lumineuse des paroles de la jeune fille. La noblesse n'attend pas le nombre des années.

Tout le problème, c'est qu'un si beau programme, un si noble idéal, pour rester vivant, doit être renouvelé presque à chaque instant au cours d'une vie. Ce qu'on veut être, au plus haut de son être, celui qu'on s'est choisi d'être, pour le porter un peu plus haut que ce qu'on était hier, c'est l'effort intransigeant de toute une vie. Cela vaut pour tous les êtres humains.

L'ennemi le plus terrible du médecin, c'est peut-être l'empathie avec  ses malades. Il faut être capable de ne pas se laisser se déborder par elle. C'est à cause d'elle que mon jeune médecin généraliste a craqué. Certes, comme il était excellent, sa clientèle n'arrêtait pas de croître; il était débordé. Mais surtout il n'en pouvait plus de porter en soi les souffrances et les angoisses de ses patients. Il a avoué forfait. Aujourd'hui, il a  opté pour la médecine du travail.

Ma santé compte moins que la vôtre, dit à son patient le médecin qui sait, ce qu'est, en son coeur vivant, la médecine. A condition de rester lui-même en bonne santé.

Hippocrate de Cos