dimanche 7 septembre 2014

Hippocrate a vingt ans

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Au service de soins intensifs où m'a expédié un arrêt inopiné du transit intestinal, le patient ne s'agite sur son lit qu'avec précautions, étant branché de diverses façons : il y a le cathéter dans le poignet droit, qui maintient l'aiguille destinée à mesurer la pression artérielle : il y a celui branché en haut de la poitrine à droite qui me perfuse le glucose+eau+chlorure de sodium, la nourriture artificielle (couleur son), les antibiotiques; il y a les trois électrodes destinés à vérifier si, côté coeur, tout va bien, il y  a la pince à linge au  bout d'un doigt de ma main gauche, pour voir où en est le taux d'oxygène dans le sang, oxygène qu'on m'envoie directement dans les narines par l'intermédiaire d'un tuyau assez inconfortable. Pas question donc de gigoter inconsidérément.

La nuit est tombée. Il va bientôt être l'heure de dormir. Un des inconvénients de la position prolongée sur un lit d'hôpital, c'est qu'en plus de l'inconfort fessier, on a tendance à se tasser vers le bas du lit. C'est le rôle de solides aides-soignant(e)s de vous remonter; la technique consiste à glisser son bras sous chacune de vos aisselles, et à la une, à la deux, à la trois. On aide au mouvement, tant bien que mal.

Pour les gardes de nuit, l'hôpital utilise souvent de jeunes étudiants en médecine qui font leur stage. Ce soir, c'est une très jeune fille, très charmante, très bien élevée, très délicate, très châtiée dans son langage. Jeune fille de bonne famille. De grandes mèches dansent devant son visage. 

Amusé, je l'observe. Manifestement, c'est une des premières fois où elle exécute ces tâches, comme en témoignent ses hésitations, ses petites maladresses.

Elle se charge de ma toilette. Puis elle se met en devoir de me remonter dans mon lit. Elle est seule. Elle doit peser quarante-cinq kilos tout habillée; j'en fais quatre-vint-dix. Je l'invite à appeler quelqu'un pour l'aider.  Mais elle semble décidée à s'en tirer toute seule.

--  Vous allez vous casser le dos , lui dis-je. Vous n'allez tout de même pas vous ruiner la santé pour un vieux birbe comme moi.

-- Ma santé compte moins que la vôtre, me répond-elle, avec simplicité et sincérité.

Un peu soufflé, je ne réponds rien. Elle sort un instant pour récupérer je ne sais quel ustensile. Elle revient. Je lui demande :

-- Au cours de vos études, vous étudiez le serment d'Hippocrate ?

-- Oui, mais en dernière année seulement.

-- Vous êtes en avance. Ce que vous m'avez dit tout-à-l'heure, c'est l'essence même du serment d'Hippocrate.

Elle éteint la lumière et me quitte. Je reste là sur le dos, rêveur, ému, en me disant que cette très jeune fille sera un jour un grand médecin. Du moins c'est la grâce que je lui souhaite, à elle et à ses futurs patients.

Ma santé compte moins que la vôtre... Je songe à ces médecins, en Afrique, qui soignent les malades atteints du virus Ebola, et dont plusieurs ont payé leur dévouement de leur vie.

Dans l'obscurité de la chambre, je reste sur le dos, les yeux grands ouverts sur la simplicité lumineuse des paroles de la jeune fille. La noblesse n'attend pas le nombre des années.

Tout le problème, c'est qu'un si beau programme, un si noble idéal, pour rester vivant, doit être renouvelé presque à chaque instant au cours d'une vie. Ce qu'on veut être, au plus haut de son être, celui qu'on s'est choisi d'être, pour le porter un peu plus haut que ce qu'on était hier, c'est l'effort intransigeant de toute une vie. Cela vaut pour tous les êtres humains.

L'ennemi le plus terrible du médecin, c'est peut-être l'empathie avec  ses malades. Il faut être capable de ne pas se laisser se déborder par elle. C'est à cause d'elle que mon jeune médecin généraliste a craqué. Certes, comme il était excellent, sa clientèle n'arrêtait pas de croître; il était débordé. Mais surtout il n'en pouvait plus de porter en soi les souffrances et les angoisses de ses patients. Il a avoué forfait. Aujourd'hui, il a  opté pour la médecine du travail.

Ma santé compte moins que la vôtre, dit à son patient le médecin qui sait, ce qu'est, en son coeur vivant, la médecine. A condition de rester lui-même en bonne santé.

Hippocrate de Cos


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