dimanche 14 septembre 2014

" La promesse de l'aube ", de Romain Gary : la promesse à la mère

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En 1956, lorsque Romain Gary décrocha le Goncourt pour Les Racines du ciel , je n'avais que seize ans mais déjà quelques idées bien arrêtées sur la littérature. Je nourrissais un solide mépris pour les prix littéraires, voués, à mes yeux,  à ne couronner que des productions de seconde zone. Je lisais les classiques et, parmi les modernes, Sartre, Camus. Je découvrais avec enthousiasme Le Voyage au bout de la nuit. Je lus les Racines du ciel, trouvai le propos fumeux, le livre mal écrit. je n'y suis pas revenu par la suite. J'ai sans doute eu tort. J'ignorais tout alors de Romain Gary, de sa vie et de ses livres.

En découvrant récemment La promesse de l'aube, j'ai eu heureusement l'occasion de réviser sur cet écrivain un jugement resté pour le moins sommaire -- même si j'avais beaucoup apprécié Gros-Câlin, paru cependant sous le pseudo d'Ajar.

La Promesse de l'aube est en effet un magnifique récit d'enfance, d'adolescence et de jeunesse, paru en 1960. Certes, le livre m'a paru confirmer le jugement que la lecture des Racines du ciel m'avait fait porter adolescent sur les négligences et les facilités de l'écriture. Gary n'est pas à mes yeux un de nos grands stylistes. Mais que d'éminentes qualités viennent compenser, du moins dans ce livre, cette relative insuffisance : pouvoir d'évocation, saveur  pleine d'humour de tant d'épisodes, souvent d'une inénarrable drôlerie,  émotion qui se dégage constamment de la relation de ces souvenirs d'enfance et de jeunesse.

Le livre est d'abord l'hommage rendu par le narrateur à  à une mère d'exception, entièrement dévouée à   son fils et à son avenir, Passionnément francophile et décidée à rejoindre la France, dont elle nourrit une vision quelque peu idéalisée,  elle lui prédit un brillant avenir : il sera au moins ambassadeur de France . Le fils a presque réalisé la prédiction de la mère, en entamant après la guerre une carrière de diplomate (il sera notamment consul de France à Los Angeles de 1956 à 1960).

Mythomane ou pythonisse, les deux à la fois sans doute, cette mère est un personnage inoubliable, monstre d'énergie, pour qui seul compte vraiment l'avenir de son fils, lequel n'aura de cesse de se montrer digne des sacrifices sans lesquels il ne serait jamais devenu l'homme et l'écrivain qu'il a été. Tableau d'un magnifique amour maternel et filial, dont je ne connais pas vraiment d'équivalent dans la littérature.

Le moins qu'on puisse dire est que, pourtant, ce n'était pas gagné au départ. Ancienne actrice, la mère s'installe à Vilnius, où naît Romain en 1914, enfant non reconnu par un père absent dont la figure restera dans l'ombre (on saura seulement que , Juif, il a péri à Auschwitz avec sa femme et ses enfants). Elle est donc seule pour faire bouillir la marmite et assurer le quotidien et elle fait flèche de tout bois pour y parvenir. L'évocation des années d'enfance de Romain à Vilnius, puis en Pologne, au début des années vingt, est sans doute le moment le plus fort du livre, largement sans doute à cause de la vivacité et de la saveur des souvenirs d'enfance.. Le couple va connaître des hauts et des bas, mais l'ingéniosité et la ténacité de la mère parviennent à faire que les hauts finissent par l'emporter sur les bas. Tous deux arrivent enfin en France en 1928 et s'installent à Nice, où l'adolescent engage des études secondaires, tout en noircissant d'innombrables pages destinées à le faire reconnaître comme le grand écrivain que sa mère a prédit qu'il deviendrait : au moins Hugo, ou rien. Sans doute le destin de Romain Gary a-t-il sa source dans sa foi dans les prédictions de sa mère, dans sa volonté de tout faire pour ne pas la décevoir, pour faire que les immenses sacrifices consentis par elle ne restent pas vains. Mère, je serai le fils que tu as rêvé que je serais. Education européenne, paru en 1945, réalisera la promesse, Cadeau posthume à une mère disparue  trois ans auparavant, mais dont le fils n'apprendra le décès qu'à son retour en France, en 1944, la croyant toujours vivante, par l'effet d'une dernière ruse d'une femme décidée à protéger son fils par-delà sa propre mort, à tout faire pour garder intacte l'énergie qui le portera au plus haut.

Mobilisé dans l'aviation en 1940, Gary décide de rejoindre le Général de Gaulle en Angleterre. Il n'y parviendra qu'au terme de tribulations qui le conduiront en Afrique, puis au Liban, avant de pouvoir, enfin, rejoindre les escadrilles combattantes de la France Libre basées en Angleterre.. Un étonnant fait d'armes lui vaudra d'être nommé Compagnon de la Libération. Cette partie du récit n'est pas la moins passionnante, en particulier dans sa peinture du marasme et du désordre où la défaite avait jeté l'armée française ou ce qui en restait, et dont elle a  peiné à sortir pour se reconstruire et  pour choisir. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'à l'été 40, faire le choix de l'Angleterre et de De Gaulle n'allait pas de soi dans ses rangs.

En 1944, l'aviateur Gary est un survivant.  Le livre rend aussi un émouvant hommage à tous les camarades morts au combat, pour que Filoche, le dieu de la bêtise et de la petitesse, ne triomphe pas.

Des années après, étendu sur la plage déserte de Big Sur, devant l'océan à l'incessante et mystérieuse rumeur, l'auteur médite sur ce passé qui s'éloigne. Justement fier des réussites de sa vie, il se refuse pourtant  à  tirer un quelconque enseignement exemplaire d'une destinée d'abord individuelle.

Pour qui lit cependant les pages où Gary évoque sa conduite pendant la guerre, cette conduite apparaît pourtant comme exemplaire. Le mélange  de courage physique, d'audace, d'opportunisme et d'obstination dont il fait preuve pendant ces années, au service d'un choix parfaitement clair et jamais renié, est digne d'admiration. Cette conduite pourrait servir d'illustration aux lignes suivantes de Clausewitz :

" Si nous jetons un regard sur la  nature subjective de la guerre, c'est-à-dire sur les forces nécessaires pour la mener, elle nous apparaîtra davantage comme un jeu. L'élément dans lequel l'activité militaire se meut est le danger ; et quelle est parmi les forces de l'âme celle qui prime dans le danger ? Le courage. Or le courage peut très bien s'accorder avec le calcul avisé, mais ce sont deux qualités de nature différente, qui relèvent de deux facultés distinctes de l'âme. En revanche, l'audace , la confiance en la fortune , la témérité , la hardiesse  ,  ne sont que des manifestations du courage. Toutes ces tendances de l'âme recherchent l'imprévisible , car c'est leur élément.
   Nous voyons donc que, dans le fond, l'absolu, la prétendue mathématique, ne trouve aucune base ferme pour les calculs de l'art de la guerre. Dès le début s'y mêle un jeu de possibilités, de probabilités, de chance et de malchance qui court dans tous les fils fins ou épais de sa trame ; de toutes les ramifications de l'activité humaine c'est du jeu de cartes que la guerre se rapproche le plus. "

Oui, au cours de ces années, depuis ces journées passées à chercher en vain, sur l'aérodrome de Bordeaux, un avion pour l'Angleterre, jusqu'aux jours lumineux du débarquement de Provence, Romain Gary incarna l'home en guerre de la façon la plus noble qui soit. A l'occasion d' un crochet par Nice, il apprend la mort de sa mère, survenue deux ans auparavant.

Dans les lettres antidatées qu'elle fait parvenir, par l'intermédiaire d'une amie suisse, à son fils en Angleterre, la mère célèbre chacune des entreprises et des victoires des alliés comme si son fils en était personnellement l'auteur. Elle a raison. Car tous ces jeunes hommes qui menèrent alors un combat où beaucoup perdirent la vie étaient de la même trempe, forts de la même audace au service de la même cause. Tous pour un , un pour tous.

Envisageant,  sur la plage de Big Sur,  le sens de son existence, l'auteur se contente, quant à lui, de la plus modeste des conclusions :

" J'ai vécu" , écrit-il avec simplicité. Tels sont les derniers mots du livre.

Tout de même, quelle vie.


Romain Gary,   La Promesse de l'aube         ( Gallimard / Folio )



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