mardi 23 septembre 2014

Les méfaits de l'idée de nation

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Sauf erreur de ma part, en ce qui concerne notamment la guerre d'indépendance américaine, c'est la Révolution française qui a inventé et mis en pratique le concept de nation. L'organisation politique de l'ancienne Europe l'ignorait et l'idée de chrétienté tenait lieu de lien fédérateur.

On sait le formidable succès ultérieur. de cette invention française de la nation. Le XIXe siècle et le XXe siècle ont été des siècles de promotion des nationalismes dans toutes les parties du monde. Depuis 1789, la grande affaire a été de construire des nations nouvelles.

Par quels moyens ? eh bien, essentiellement par la guerre. C'est  la guerre qui a accouché de la plupart des nations modernes qui n'existaient pas en 1800. En  Europe, l'Italie et, surtout, l'Allemagne, dont l'unité s'est faite sur le dos de la France, en 1870. Heureux furent les pays, en Europe du Nord notamment, qui purent glisser en douceur au statut de nations indépendantes, en ménageant parfois des structures fédérales, comme le Royaume-Uni, ou comme les Etats-Unis d'Amérique : heureux et salutaires arrangements de l'idée nationale.

C'est en effet de la promotion de celle-ci que sont nées les deux guerres mondiales du XXe siècle, ainsi qu'un nombre considérable d'autres guerres, souvent civiles. La conscription universelle aidant, le nombre de victimes fut sans commune mesure avec les guerres du passé. La France éternelle avant tout ! Deutschland über alles ! etc. L'Europe antérieure à la Révolution ignorait ces guerres totales et les carnages qu'elles engendrèrent. Structure fédérale née des horreurs de la Seconde Guerre mondiale, l'Europe d'aujourd'hui nous protège du retour en force des nationalismes, mais pour combien de temps ? Être Européen, aujourd'hui, en tout  cas, c'est tourner résolument le dos aux excès de l'idée nationale.

J'ai fulminé l'autre jour un billet vengeur contre l'Etat d'Israël, né du nationalisme sioniste opposé à toute idée de structure fédérale qui aurait permis aux Palestiniens et aux Juifs de vivre en bonne intelligence et en paix au sein d'une entité politique commune. On sait le résultat : un Etat replié sur lui-même, en guerre permanente avec ses voisins, pratiquant une politique scandaleuse d'apartheid à l'égard des Palestiniens, légitimes possesseurs de la même terre. Mais la création d'Israël n'est pas, au XXe siècle, loin s'en faut, le seul exemple des méfaits de la fureur nationaliste : dans la même région, il suffit de penser à la Turquie, dont l' "unité" nationale s'est faite sur le dos des Arméniens et des Kurdes.

Le problème des "nations" c'est qu'en effet elles constituent rarement un ensemble ethniquement, linguistiquement, religieusement homogène. Les nations de la terre, dans leur grande majorité, ont leurs minorités ; plus elles sont vastes et peuplées, plus ces minorités sont nombreuses. La tentation permanente du nationalisme, sinon sa logique, c'est l'ignorance des droits des minorités, c'est la répression des minorités. Dès la Révolution, notre nation gagnée au jacobinisme s'y est adonnée : si la répression de l'insurrection vendéenne n'alla pas jusqu'au génocide dont parlent certains, elle n'en fut pas moins atroce et, pour  plus d'un député de la Convention, les Vendéens n'étaient que des barbares indignes du nom de Français. La Troisième République n'eut de cesse d'effacer les particularismes régionaux, de faire la guerre aux langues locales : Bretons, Basques, Catalans, Occitans subirent les effets de cette répression. Ils y ont heureusement survécu, et l'on souhaite voir bientôt monter à nouveau en France des revendications semblables à celles des Catalans et des Basques en Espagne, des Ecossais en Grande Bretagne, des russophones en Ukraine. Le cas de ce pays aux frontières artificielles illustre de façon caricaturale les mécomptes d'un nationalisme qui n'a pas les moyens de ses prétentions. A vrai dire, le monde reste un peu partout en proie aux fureurs d'un nationalisme qui se pare alternativement des justifications moisies de l'ethnicité, de la langue ou de la religion.

Ein volk, ein Reich : un demi-siècle après la proclamation de l'unité allemande, la devise nazie entendait renouveler l'effacement de ce qu'avait été l'Allemagne avant 1870 : une mosaïque de petites entités politiques, une espèce de paradis de la diversité, qui perdura, ma foi, assez paisiblement pendant toute la première moitié du XIXe siècle. L'Allemagne d'aujourd'hui, en héritant des structures fédérales de la R.F.A., a su renouer avec cette heureuse diversité. Nous ferions bien d'en prendre de la graine.

Rares sont, hélas, les pays  qui offrent le spectacle de mosaïques de communautés vivant en bonne intelligence. Le Monde publiait l'autre jour un entretien avec Jean-Marie Le Clézio, l'homme au trois appartenances : française, anglaise, mauricienne (sans compter des pays d'Amérique latine, comme le Mexique, où il a longtemps vécu). Sur l'île Maurice cohabitent sans heurt plusieurs communautés : descendants des colons anglais et français, des travailleurs malgaches, hindous venus travailler dans l'île. Les droits des uns et des autres sont reconnus par la loi. Il paraît, selon Le Clézio, que dans certains pays d'Amérique latine (la Bolivie ?), les droits (linguistiques notamment) des minorités indiennes sont de mieux en mieux reconnus et protégés.

Les peuples heureux seront des peuples harmonieusement mêlés. Vive les métissages, vive les brassages, et aux chiottes l'identité nationale ! Citoyens du monde, unissez-vous en un immense patchwork !

On dira qu'il y aujourd'hui bien pire que les méfaits du nationalisme : ce sont ceux, au contraire , d'idéologies trans-nationales comme l'Islam radical qui  a donné naissance au monstre qu'est le califat islamique. Mais l'origine du mal est au fond la même : c'est le refus de la différence de l'autre et de sa proximité à la fois. Monsieur est Persan ? C'est une chose bien extraordinaire : comment peut-on être Persan ?

Musulmans, chrétiens, hindouistes, Juifs, Japonais, Africains, ils sont différents ! Ils ne sont pas comme nous !

-- Et nous ?

-- Quoi, nous ?

-- Est-ce que nous sommes bien comme nous ?



Guy Foissy  ,  Racisme      ( l'Avant-Scène Théâtre , n° 860 )



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