jeudi 25 septembre 2014

Lire et comprendre Clausewitz

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" Souvent, tout n'est suspendu qu'au fil de soie de l'imagination "   ( Clausewitz )


Lire et comprendre Clausewitz ? Préoccupation apparemment crétine s'agissant d'un auteur dont le génie a été depuis longtemps reconnu. Mais c'est que n'étant ni Engels, ni Lénine, ni Mao (que les descriptions géniales de la guerre populaire, à la fin du livre VI, durent fortement impressionner), et pas non plus un spécialiste des questions stratégiques et militaires en général, mais un lecteur lambda posant pour la première fois le regard sur les pages de De la guerre, comme d'autres posent pour la première fois le pied sur la Lune, la lecture de cet illustre auteur me pose quelques petits problèmes.

Et d'abord un problème de traduction. Il paraît que, dans l'original, la langue de Clausewitz est une langue simple, claire tout en étant précise. Il était l'ennemi de tout pédantisme, défaut caractéristique, à ses yeux, des théoriciens coupés de la réalité complexe du phénomène qu'ils étudient. Le travail de traduction devrait en être facilité. Cependant, certains points font problème : Clausewitz use de termes précis pour définir des concepts qui tiennent une place importante dans sa réflexion; la traduction de ces termes peut varier d'une édition à l'autre, et le sens, du coup, devenir problématique.

Plusieurs éditions de Clausewitz sont actuellement disponibles, dont au moins deux en poche : celle de GF  et celle des éditions Rivages/Payot : c'est elle que j'ai choisie, un peu par hasard. La traduction de Nicolas Waquet me paraît très convenable, mais il s'agit d'une édition abrégée ; les coupures sont signalées par des points entre crochets, mais aucune explication n'éclaire le bien-fondé de telle ou telle de ces coupures; c'et un peu frustrant.

Le second problème, pour moi du moins, est un problème de culture dans le domaine concerné, du moins de connaissances minimales précises, par exemple des campagnes militaires de l'époque de la Révolution et de l'Empire, dont Clausewitz fut un contemporain, un acteur et un observateur lucide et inspiré. J'ai trouvé récemment dans le Bonaparte de Patrice Guéniffey des informations précieuses sur ses campagnes d'Italie, mais, pour la suite, je confonds un peu Iéna, Eylau et Friedland. Ignorance crasse, mea culpa ; du reste je ne dois pas être seul à y croupir. Or une bonne partie, et la plus novatrice, de la réflexion de Clausewitz sur la guerre tient au fait qu'il a eu une vive conscience de vivre une époque de mutation radicale dans l'histoire de la guerre ; notamment, la France révolutionnaire a inventé la guerre citoyenne, en même temps que la guerre de masse. En 1812,  en Russie, comme un peu avant déjà en Espagne, cela retombera sur le nez de Napoléon dont les armées seront chassées du pays  par une véritable insurrection populaire et nationale plus encore que par les armées du Tsar. Clausewitz écrit :

" Tous les moyens traditionnels ont été bousculés par la fortune  et l'audace de Bonaparte, et des Etats de premier ordre furent anéantis presque d'un seul coup. Les Espagnols ont montré par leur combat opiniâtre ce que l'armement de la nation et les moyens insurrectionnels à grande échelle étaient capables de faire en dépit de leur faiblesse et de leur porosité à petite échelle. La Russie nous a appris par sa campagne de 1812, premièrement, qu'un empire de vastes dimensions ne peut être conquis (ce que l'on aurait pu raisonnablement prévoir ), deuxièmement, que la probabilité du succès ne diminue pas toujours à mesure que l'on perd des batailles, des provinces et des capitales ( ce qui était auparavant un principe irréfutable pour tous les diplomates, et qui les poussait à signer sur-le-champ une médiocre paix temporaire ). Elle nous apprit au contraire que l'on est souvent le plus fort au milieu de son propre pays, lorsque la force offensive de l'ennemi s'est déjà épuisée, et que la défensive jaillit en offensive avec une immense puissance. "

Ce que Clausewitz écrivait des guerres napoléoniennes éclaire tout aussi bien les opérations de la Seconde Guerre mondiale, et pas seulement  sur le théâtre européen.

Les remarques de Clausewitz  dans De la guerre ont un caractère de généralité marqué, ce qui ne veut pas dire qu'elles sont abstraites : un des aspects  les plus passionnants et les plus parlants de ce livre est que, tout en cherchant à dégager des lois de la guerre ( sur sa nature notamment, dans le livre I ), il ne s'éloigne jamais des réalités concrètes, complexes et changeantes ; cela tient sans doute à l'expérience considérable accumulée par l'auteur, à sa vaste culture historique . Mais comme lui-même ne donne que très peu  d'exemples de faits réels précis à l'appui de ses thèses, on aimerait être un peu plus cultivé dans ce domaine, de façon à trouver les exemples qui aideraient à mieux comprendre. Clausewitz, on le sait, définit la guerre comme un duel : il faut donc envisager les choses des deux côtés ; par exemple la compréhension de la campagne de Russie de 1812/1813 nécessite qu'on l'envisage autant du point de vue russe que du point de vue napoléonien. Il est vrai que Clausewitz lui-même a laissé une série de mémoires plus circonstanciés sur les guerres de l'époque napoléonienne. Complément utile à la lecture de De la guerre.

Je ne sais pas si, à propos d'événements plus récents, quelqu'un s'est jamais  soucié de confronter avec rigueur et précision les observations de Clausewitz avec le déroulement d'une campagne du point de vue tactique et stratégique, sans perdre de vue le fait que l'issue du conflit dépend à la fois des points forts d'un des adversaires et des points faibles de l'autre. Un excellent cas de figure serait la campagne des armées allemandes à l'Ouest en 1940. Elle est très proche, à bien des égards, de l'offensive idéale telle que Clausewitz la décrit au livre VIII . Incontestablement, le plan de bataille mis au point par l'état-major allemand  était remarquable ; notamment le rôle de Guderian, auteur de la percée fulgurante et décisive vers la Manche, pourrait illustrer ce que Clausewitz appelle le génie martial .
Mais ce plan ne réussit aussi brillamment que grâce au concours des erreurs catastrophiques de l'état-major français (Gamelin, puis Weygand). " On a souvent vu, écrit Clausewitz , une surprise stratégique mettre fin d'un seul coup à toute une guerre. Mais il faut à nouveau remarquer que l'utilisation de ce moyen suppose de la part de l'adversaire des erreurs capitales , exceptionnelles et décisives , de sorte qu'il ne pèse pas d'un poids considérable dans le plateau de l'offensive . " C'est en effet la nullité de la stratégie défensive adoptée par l'état-major français (1) qui, jointe à l'impréparation de l'armée, est la cause directe de la défaite de la France en 1940. Cette campagne de 1940 , il est vrai , marque aussi l'avènement d'un nouvel art de la guerre, où les blindés et l'aviation vont jouer désormais un rôle déterminant. On sait que les Allemands durent largement leur victoire à l'usage combiné, encore inédit, qu'ils firent de leurs chars et de leurs avions. Cependant, s'il est vrai, comme l'affirme Clausewitz, que la guerre n'est jamais que la politique continuée par d'autres moyens, il serait injuste de faire peser sur l'état-major français toute la responsabilité  de la défaite de 1940 : " toute guerre, écrit Clausewitz , doit être comprise avant tout selon la probabilité de son caractère et de son contour , tels qu'ils résultent des données et des conditions politiques " . A la lumière de cette observation, il faut bien admettre que l'action des gouvernements successifs de la France , au moins à partir de 1933, a été en dessous de tout. Mais peut-être, compte tenu des contradictions de cette époque troublée et de la médiocrité d'un régime déliquescent, la branlée de 1940 était-elle devenue, depuis longtemps, inévitable.

Deux aspects des analyses de Clausewitz m'ont particulièrement passionné : d'une part la complexité des éléments entrant dans le phénomène de la guerre, complexité qui fait qu'aucune guerre ne ressemble à une autre, d'autant plus que le hasard joue un rôle souvent déterminant ; d'autre part l'importance essentielle de l'élément humain; ce sont les hommes qui font la guerre et la guerre est ce que les hommes la font. D'où l'importance accordée par Clausewitz aux facteurs psychologiques et moraux, à l'examen desquels il consacre les pages sans doute les plus attachantes de son livre.

A un moment où l'on prend conscience que les bombardements aériens ne suffiront certainement pas à venir à bout de l'Etat islamique au Moyen-Orient et que l'affaire est bien trop complexe pour être réglée par une série de frappes aussi ciblées qu'on  voudra, la lecture de Clausewitz reste certainement capable d'éclairer ce conflit-là autant que ceux du passé. Il paraît d'ailleurs qu'on a découvert, dans une des grottes d'Afghanistan qui avaient servi de refuge aux Talibans, un exemplaire de De la guerre ! Pour en revenir à nos djihadistes, il est clair qu'il faudra bien se résoudre à aller liquider les salopards sur le terrain : mais qui s'en chargera ? Cela suppose la résolution préalable de problèmes politiques particulièrement compliqués. En attendant, il est à craindre que le Califat islamique ait encore de beaux jours  devant lui.

Je me demande cependant si l'apparition et l'utilisation de l'arme nucléaire n'ont pas introduit dans la problématique des conflits une donnée qui pose une limite à l'application des thèses de Clausewitz à la guerre moderne. A vrai dire, c'est la Seconde Guerre mondiale qui a introduit une pratique ignorée par Clausewitz et ses contemporains, et peut-être même par les générations qui nous ont précédés ; un nouveau moyen privilégié de la guerre est apparu alors : la destruction, non plus seulement des forces armées de l'adversaire, mais de sa population civile ; à cet  égard, les bombardements allemands sur Londres, alliés sur Hambourg et sur Dresde, ont préfiguré Hiroshima et Nagasaki, car ils procédaient du même esprit. L'apparition des armes de destruction massive a, du coup, induit une réflexion qui, jusqu'à présent, a conduit à proscrire de facto l'usage de ces armes.


Note 1 -  Avec le recul du temps, cette stratégie défensive est à mourir de rire. Elle apparaît en outre comme la négation, ou la caricature, des principes posés par Clausewitz définissant une stratégie défensive réellement efficace.


Clausewitz ,  De la guerre  , traduction et préface de Nicolas Waquet   ( Rivages/Payot )



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