dimanche 21 septembre 2014

" Pas de scandale " (Benoît Jacquot)

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Je ne vais guère au cinéma. J'aimerais y aller plus souvent, mais... A vingt ans, au temps de mes études parisiennes, j'étais un assidu des salles obscures ;  c'était il y a bien longtemps. Depuis, c'est surtout à la télévision que je vois des films. J'ai donc découvert sur mon petit écran Pas de scandale, de Benoît Jacquot, et en même temps le cinéma de Benoît Jacquot. Pas de scandale est déjà un film ancien (1999).

Ce que j'aime dans ce film, c'est la manière de suivre les personnages, et de les montrer. Benoît Jacquot est un cinéaste discret, ennemi des effets spectaculaires. C'est le contraire du cinéaste à thèse. Il n'organise pas son film comme une démonstration. Il me semble qu'il le conçoit plutôt comme une étude. Il montre ses personnages, mais son approche est sobre, presque réservée. ils ne va pas au-delà de ce qu'ils montrent d'eux-mêmes, peut-être de ce qu'ils savent d'eux-mêmes, de ce qu'ils sont en train de découvrir d'eux-mêmes; il n'anticipe pas; il ne prédit pas; l'avenir reste incertain. J'ai aimé la délicatesse de ce film respectueux de ses personnages, desquels, du coup, je me suis senti plus proche.

Le personnage interprété par Fabrice Lucchini est un patron, sans doute même un grand patron. Mais il vient de faire un assez long séjour en prison, pour des malversations financières dont nous ne saurons pas grand-chose, peu importe d'ailleurs. Ce qui importe, c'est que, patron ou pas, l'expérience de la prison n'est pas une expérience anodine. Il arrive qu'elle change un homme, en bien ou en mal, selon.

On voit brièvement Grégoire Jeancourt / Lucchini faire une déclaration au temps de sa splendeur; il s'y montre le patron adepte du capitalisme flamboyant et guerrier tel qu'il fleurissait vers la fin du XXe siècle : il cherche des collaborateurs qui soient des tueurs et se voit sans doute lui-même comme un tueur. L'homme que sa femme vient chercher à la sortie de la Santé n'a pas, n'a plus ce profil-là. Son côté lunaire, un peu étonné, suggère la transformation amorcée en prison. Invité à s'expliquer dans une émission télévisée, il garde un insolite silence : comme si toute tentative de se justifier devant les téléspectateurs avait quelque chose d'obscène. Cette brève séquence est exemplaire, pas seulement au plan de la fiction : qu'on me cite un responsable d'entreprise ou de parti politique qui en ait jamais fait autant. Voyez le Sarkozy, par exemple, qui ne cesse de se répandre en déclarations auto-justificatrices, tout en dénonçant la partialité des juges. Dans le même exercice, voyez Tapie, moins indécent il est vrai, peut-être parce qu'il y est allé, lui, en prison.  Jeancourt-Lucchini, lui, a été jugé : les explications, les justifications c'est aux juges qu'on les réserve; après, on devrait avoir la décence de la fermer. Une si brève séquence, à elle seule, contient toute une leçon de morale civique. Jeancourt se reconnaît coupable, pas responsable : coupable d'avoir enfreint la loi, pas responsable (je l'interprète comme ça parce qu'il  ne s'en explique pas lui-même) d'un système économique et social dont, comme tant d'autres, il est le produit.

Car c'est bien l'organisation économique et sociale que ce film met discrètement en cause. Jeancourt est un grand bourgeois hyper protégé, père des nombreux enfants que lui a faits son épouse (superbement interprétée par Isabelle Huppert), elle-même corsetée dans ses bonnes manières et un impressionnant et massif silence sur l'essentiel. Je ne taxerai certainement  pas Jacquot de misogynie, mais il m'a semblé que, dans ce film, ce sont les femmes qui sont les gardiennes  -- pas forcément conscientes de l'être -- de l'ordre social, chargées de maintenir ce que Bourdieu appelait la distinction , à la fois pratique assidue des bonnes manières qui vous classent et moyen de maintenir la distinction entre les privilégiés, les gens bien, les habitants des beaux quartiers, et ceux que, selon Valérie Trierweiler, son ex-compagnon appelait, d'un mot pour le moins malheureux (s'il l'a vraiment prononcé) : les sans-dents. Les femmes des beaux quartiers : sortes d'oies gardiennes du Capitole capitaliste, mission qu'à l'image du personnage interprété par Huppert, elles assument avec toute la distinction et la délicatesse souhaitables : on peut tenir à distance les domestiques sans pour autant se donner le ridicule et l'odieux de leur faire sentir à tout bout de champ leur infériorité ; d'ailleurs, dans nos sociétés policées, de telles conduites sont devenues à peu près inconcevables; on n'est plus au temps de Zola.

Donc, le mot d'ordre, c'est : pas de scandale. Le silence de Jeancourt/Lucchini à la télé a beau avoir été interprété par quelques uns de ses proches comme un signe  de dérangement mental, du moins on le crédite d'avoir évité le scandale par le rappel, sinon l'étalage public, des turpitudes. On s'achemine en douceur vers un retour à la paix des ménages et au quotidien feutré dans la quiétude des appartements du XVIe.

Mais si les femmes, dans l'ensemble, jouent le jeu avec une remarquable maîtrise, c'est du côté des hommes que ça va craquer. Figurez-vous qu'en prison, Jeancourt/Lucchini a rencontré des gens comme il n'en avait jamais rencontré, des gens dont il devait soupçonner l'existence, certes (on en parle à la télévision, on les y montre même) mais qu'il n'avait jamais concrètement côtoyés ; il a même sympathisé, dans la cour de la prison, avec un jeune loubard que, le hasard aidant, il va retrouver. Jacquot nous fait assister aux lents progrès, chez cet homme qui ne s'était jamais vraiment éloigné du cercle protecteur de son milieu social, d'une espèce de conversion ; il avait des proches, il se découvre de l'empathie avec ceux du lointain ; il se frotte à des inconnus, à des clochards, il se laisse émouvoir par une petite coiffeuse (la copine du loubard), il découvre, avec une espèce d'émerveillement, le métro, et les gens qui utilisent au quotidien ce moyen de transport. Lui, c'est en limousine avec chauffeur qu'il gagnait son bureau, le jour, car la nuit, il rejoint sur la pointe des pieds l'autre monde. Ces escapades suffisent à jeter le trouble dans le cercle de ses "proches". Mais on a les proches qu'on se choisit. Les affinités électives, ça ne se discute pas.

Du côté de son frère aussi, du coup, ça craque aussi. Le frère, présentateur-vedette à la télévision (interprété par Vincent Lindon, magnifique lui aussi)  a caché à la famille ( qui le savait plus ou moins, mais  l'essentiel était qu'on n'en parlât pas) depuis des années l'existence d'une fille, non encore reconnue, et qui va sur ses dix ans. Il officialise cette paternité au cours d'un dîner de famille : le virus gagne.

Celui par qui le scandale arrive, c'est toujours celui qui commence  à ouvrir sa gueule. Celui qui découvre et commence à dire une autre vérité, il faut l'exécuter, comme chante Guy Béart. Le personnage incarné par Isabelle Huppert semble un personnage hermétique au scandale parce que, sur l'essentiel, et d'ailleurs à peu près sur tout, à commencer par ses sentiments pour son mari, elle garde le silence. Pudique ? réservée ? Verrouillée plutôt.

Ce que j'aime dans ce film de Jacquot, c'est que le metteur en scène respecte la complexité des personnages, leur part de mystère, leurs non-dits. La vérité n'est pas facile à dire par les mots, surtout quand elle ne fait qu'éclore. Il n'est pas non plus facile de mettre à l'ordre du jour une nouvelle pratique de la vie qui tienne compte de cette vérité, quand, pendant des années, on l'a ignorée. Ce n'est pas parce que ces gens sont des grands bourgeois qu'ils sont des salauds, et on ne voit pas au nom de quoi, contre eux, il faudrait idéaliser les prolos. Tous sont pris dans la complexité de situations que la possession du fric et du pouvoir ne rend pas forcément plus faciles à vivre.

Pour montrer  les gens comme il les montre, avec la subtilité et la délicatesse qui fait le prix de son film, Benoît Jacquot développe toutes les ressources d'un savoir-faire cinématographique qui est le contraire d'un cinéma-vérité à la noix de coco. Montage, prises de vue, organisation des séquences, utilisation de la musique, tout ça m'a paru extrêmement savant : le plus beau, évidemment, c'est que ça ne se voit pas, ou après coup seulement, quand on y réfléchit. Le spectateur n'a pas à savoir comment, en cuisine, on a confectionné le plat qu'il déguste. C'est Baudelaire qui dit ça. Il l'écrivait à une époque où le premier chef étoilé venu ne se répandait pas dans les gazettes, comme aujourd'hui à la télévision, pour initier le pékin moyen à ses recettes.

On ne sait pas jusqu'où sa "révélation", encore fragile, incertaine et obscure, conduira le personnage de Lucchini. Dans un wagon de métro s'enfonçant dans la nuit, deux hommes, deux frères, échangent un sourire heureux , un sourire de connivence. Le film s'achève sur cette séquence nocturne et lumineuse, et, à la toute fin, sur l'image presque abstraite mais si forte de la rencontre et de la fusion de particules lumineuses. Tous autant que nous sommes, nous sommes des particules élémentaires d'humanité, faites pour se rencontrer, pour se connaître et pour s'aimer.

Je ne dois pas être le seul à avoir été exaspéré par la pente au cabotinage de Lucchini, quand il est Lucchini, à la ville et même parfois au théâtre. Il doit y avoir chez lui un côté Jekyll et Hyde. Car, dirigé par Benoît  Jacquot, il se révèle (ce n'est pas la première fois) un comédien délicat et sensible, tout en nuances, tout en non-dits, tout en réserve -- bref, un des très grands acteurs de sa génération. Le charme et la vérité du film lui doivent énormément. Il est vrai que ses partenaires sont exceptionnels de justesse, depuis les protagonistes -- Isabelle Huppert, Vincent Lindon -- jusqu'aux interprètes des rôles moins importants.


Pas de scandale, film de Benoît Jacquot , avec Fabrice Lucchini, Isabelle Huppert, Vincent Lindon



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