jeudi 18 septembre 2014

" Quelle philosophie pour demain ? " ( Marcel Conche)

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Quelle philosophie pour demain ? , de Marcel Conche, recueil d'articles et de conférences parus en 2001 et 2002, donne une très bonne idée des positions philosophiques de son auteur. Le livre m' a d'autant plus séduit que j'y ai retrouvé l'essentiel de mes propres convictions, quoique je ne les aie jamais formulées avec ce degré de rigueur et de clarté  : comme tout un chacun, je ne suis qu'un philosophe d'occasion. Un type comme moi a besoin de rencontrer un livre comme celui-là pour y voir plus clair et mettre un peu plus de tenue dans des intuitions approximatives.

Philosophe, Marcel Conche est connu pour ses travaux sur les Présocratiques, dont il a proposé plusieurs éditions savantes ( Héraclite, Parménide, Anaximandre), auxquels il faut ajouter des travaux sur Epicure et Lucrèce. Sa démarche se présente d'ailleurs comme un retour à l'esprit de libre spéculation des prédécesseurs de Platon.

Lisant son livre, je me suis dit que dans l'histoire intellectuelle de l'Occident, la plus grande catastrophe pour la philosophie a été le triomphe de l'idéologie judéo-chrétienne ( à laquelle il faut ajouter sa variante islamique ) et sa mainmise hégémonique sur la pensée. Le résultat a été, pour des siècles, le travestissement de la libre interrogation philosophique en exégèse théologique plus ou moins masquée, au prix de divers ré-arrangements, comme chez Descartes, qui ne met pas en cause les "vérités" du christianisme, puis chez Kant et ses disciples. Ce n'est qu'à partir du dix-neuvième siècle, avec Schopenhauer, Nietzsche, Marx, en attendant Heidegger, Sartre et quelques autres,  que  la pensée judéo-chrétienne dans ses diverses variantes se retrouve réellement concurrencée par des pensées qui se définissent contre elle ou qui ne lui  doivent rien.  Retour, en somme, à l'âge d'or de la philosophie que fut, selon Marcel Conche, le temps des Présocratiques, où fleurissaient à tout va des théories et des systèmes souvent incompatibles, mais, en tout cas, librement concurrents.

Récusant toute croyance et toute allégeance à un dieu quel qu'il soit, Marcel Conche ne se définit pas pour autant comme un athée. Qu'est-ce en effet qu'un athée, sinon l'image inversée du croyant ? Tandis que le second affirme comme indubitable l'existence de Dieu, l'athée la nie avec la même farouche conviction. Ni l'un ni l'autre, pourtant, n'est en mesure d'apporter quelque preuve que ce soit de ce qu'il avance. Je me souviens avec amusement d'un entretien de Sartre avec un journaliste où celui-ci lui demandait s'il croyait en Dieu. Réponse négative, évidemment. -- Est-ce une conviction ou une certitude?  , demanda le journaliste.  -- Une certitude, répondit Sartre avec aplomb. Et d'ajouter :  " Je pourrais le démontrer ". Je crois même qu'il dit : " je pourrais le prouver " ! Comme on pouvait s'y attendre, il ne  démontra jamais rien. Et quant aux preuves, on les attend toujours.

Conche, lui, préfère, plus modestement, se déclarer incroyant , terme qui lui permet de prendre ses distances à l'égard d'un athéisme dogmatique. S'il ne croit en aucun dieu et si sa conviction est qu'aucun dieu n'existe, il sait que les convictions métaphysiques des hommes resteront à jamais allergiques à la preuve. Nous nous heurtons tous au mystère absolu de la mort, et ce n'est pas demain la veille que nous le percerons, pour parvenir, sur la question à un universel consensus.

Conche semble éviter d'employer le mot agnosticisme , bien que sa position évoque celle d'un agnostique. Est-ce parce que l'agnosticisme lui-même lui paraît entaché d'un soupçon de dogmatisme ? Quant à moi, je me reconnais dans sa position, quoique je n'éprouve aucune gêne à me déclarer a-thée, en faisant sonner l'a initial privatif, ce qui veut simplement dire que, comme lui, je n'adhère à aucune croyance religieuse.

Le point de départ de toute authentique interrogation philosophique, c'est donc le scepticisme, qui vous  force à vous interroger, avec les moyens du bord, sur le sens et la valeur de votre vie, et sur la nature du Tout qui vous englobe. De ce scepticisme fécond, Conche trouve une manifestation exemplaire dans la pensée de Montaigne, auquel il a consacré un de ses premiers livres ( Montaigne ou la conscience heureuse ) . Certes, nous avons tous en nous l'aptitude à faire table rase des pseudo-certitudes pour mener l'enquête à partir de notre propre expérience de nous-mêmes et du monde, mais les vraies vocations  philosophiques sont  rares : la plupart se contentent de reprendre à leur compte des affirmations formulées avant eux (d'ailleurs souvent fort respectables). A l'homme du collectif , Marcel Conche oppose ainsi l'individu solitaire qui forge seul, pour l'essentiel, les convictions qui donnent du sens à sa vie : le philosophe authentique, bien sûr, mais aussi l'artiste ; on peut le rencontrer dans d'autres domaines, le domaine politique par exemple. Conche cite Gandhi, ou De Gaulle.

Quelques unes des pages les plus  intéressantes et les plus convaincantes du livre sont consacrées à une interrogation sur l'être. Marcel Conche a développé son interrogation personnelle à partir d'une double angoisse : celle de n'être plus et celle de n'avoir su faire de cette vie éphémère ce qu'il aurait souhaité qu'elle fût. Selon lui,  l'homme est, de tous les êtres vivants, le seul qui soit en mesure de définir librement ce qu'il est et, surtout, ce qu'il veut être. Aucun d'entre nous ne donne la même réponse à la question de savoir ce qu'il est, veut être, et ce que vaut cet être.  Une vie réussie est certainement pour lui celle de qui sait rester fidèle à une aspiration à être et qui se montre capable de rester à la hauteur de son ambition initiale, voire de la dépasser. Il y a, dans cette conception de l'existence humaine et des devoirs de l'individu  à l'égard de lui-même, quelque chose à la fois de tragique et d'héroïque.

Cette interrogation sur l'être me paraît indissociable des positions de Conche sur la morale. Prenant soin de distinguer la morale de l'éthique (la première  est universelle, la seconde est particulière, comme, par exemple, l'éthique du  médecin, de l'artiste, etc.), il fonde l'universalité de la morale sur une recherche  rationnelle, par le dialogue entre les hommes, des valeurs et des règles qui devraient faire consensus pour tous les hommes et être acceptées et observées par tous. Cette morale laïque, fondée sur le respect absolu de la personne humaine ( Auschwitz apparaît à Conche comme le  criterium de la négation de la morale ) correspond en gros à une morale des droits de l'homme. Conche ne méconnaît pas les difficultés concrètes sur le chemin d'un pareil consensus ; le dialogue entre tous les hommes pour y parvenir est pourtant la seule voie, selon lui, pour définir des règles morales universelles.

Quant aux interrogations métaphysiques sur l'être du grand Tout dont nous faisons partie, elles échappent définitivement, comme nos interrogations sur la mort, à toute preuve et à toute vérification scientifique. L'interrogation métaphysique totalisante, domaine de l'hypothèse, est au-delà de l'enquête scientifique, qui n'aboutit qu'à des vérités partielles et révisables.

Quelle métaphysique envisageable pour un philosophe qui a délibérément et définitivement tourné le dos aux  hypothèses idéalistes dérivées du platonisme et du judéo-christianisme ? Cette métaphysique se fonde sur la présence évidente de la Nature. Elle est le Dasein de Heidegger, ce qui est là et s'impose à nous. Elle est omniprésente, infinie; elle est l'étant dont l'être échappera à jamais à notre connaissance, mais suscitera toujours nos hypothèses. Deus sive natura, disait déjà Spinoza, non sans quelque prudence.  On pourrait renverser l'ordre des termes : Natura sive Deus. Sur ce chemin, Dieu ne sert plus à grand-chose, Natura suffit. Le naturalisme de Conche se réclame du matérialisme de Démocrite et d'Epicure. De l'atomisme du premier, le philosophe propose une analyse du rôle fécond qu'y joue le hasard, conçu comme le produit de la rencontre de séries causales indépendantes. Le pouvoir explicatif du hasard pour  rendre compte de la diversité de ce qui est apparaît autrement productif, aux yeux de Marcel Conche, que l'hypothèse d'un dieu créateur, qui  " rend peut-être compte  de tout en gros, mais ne rend compte en particulier de rien ".

L'évêque Denys d'Alexandrie se moquait de Démocrite pour qui " le comble de la sagesse est de se figurer par la pensée des atomes qui se rencontrent sottement et stupidement " : cette critique  est évidemment stupide, puisqu'elle réintroduit, pour contester l'atomisme démocritéen, des ressorts de nature spiritualiste ("sottement et stupidement") dans une conception de la nature où ils n'ont que faire. Bel exemple de l'incapacité d'un certain  spiritualisme religieux de comprendre et même de concevoir l'argumentaire d'une théorie qui n'a que faire de sa vision du monde. Spiritualisme et matérialisme (ou naturalisme) : deux visions inconciliables entre lesquelles il faut choisir.

Pour ma part j'ai depuis longtemps opté pour des positions très proches de celles de Marcel Conche. Sa philosophie  à taille humaine, tolérante, cohérente, optant résolument pour les valeurs rationnelles, et compatible avec les avancées de la science. me paraît hautement plausible, et c'est pourquoi j'y applaudis. Dans une telle perspective, l'hypothèse d'un Dieu créateur n'a même plus à être formulée, n'étant, il faut le reconnaître, qu'une  perte de temps. Que la croyance dans l'existence de Dieu puisse être consolante pour ceux qui y adhèrent, on en est content pour eux. Mais, quant à nous, nos tâches sont sur la Terre, dans cette vie, et nulle part ailleurs.


Marcel Conche  ,   Quelle philosophie pour demain ?    ( puf )




Démocrite d'Abdère

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