jeudi 11 septembre 2014

René Girard : l'imposture péremptoire ?

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De René Girard. je n'avais lu, jusqu'ici, que Mensonge romantique et vérité romanesque, dont à ma grande honte, je ne garde à peu près aucun souvenir. Encore une relecture souhaitable, mais en trouverai-je le temps ? Ce qu'il dit du bouc émissaire dans Sanglantes origines, actes d'un colloque tenu en Californie en 1983, m'avait vivement intéressé à un moment où un fait-divers particulièrement atroce survenu à Madagascar avait retenu mon attention ( lire sur ce blog : Les boucs émissaires de Nosy Be ) .

Sur cette question du  bouc émissaire, René Girard avait fait paraître, l'année précédente, un essai, Le Bouc émissaire , que, du coup , j'ai lu dans la foulée. Et comme, sans doute, je suis voué à découvrir René Girard dans l'ordre inverse de l'ordre de parution de ses livres, je me suis attaqué ensuite à La Violence et le sacré (1972) . en zappant toutefois (provisoirement ?) Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978) ; au total, mon approche aura singulièrement manqué de méthode, s'agissant d'un penseur dont les hypothèses se seront articulées progressivement, les unes à la suite des autres. J'envisage donc une relecture globale dans l'ordre chronologique : je ne suis apparemment pas près de sortir de l'auberge Girard !

A vrai dire, je ne sais pas encore si j'irai  jusque là car la pensée de Girard, tout en exerçant sur moi une forte séduction, me donne souvent l'impression de laisser une part un peu trop belle à l'improvisation et à l'à-peu-près, et de se situer quelque part entre l'enfoncement de portes ouvertes et les extrapolations  hasardeuses. Ses intuitions  -- le rôle déterminant du désir mimétique, du mécanisme victimaire, dans l'histoire des cultures -- me paraissent à bien des égards très éclairantes, mais elles sont présentées sous une forme souvent dogmatique, prétendant exclure toute autre interprétation. Les premières pages de La Violence et le sacré, par exemple, sont riches d'assertions péremptoirement assénées qui appellent immédiatement la discussion, par exemple :

" La violence inassouvie cherche et finit toujours par trouver une victime de rechange ".

Une telle affirmation appellerait une démonstration, mais chez Girard, pressé sans doute de passer à autre chose, elle s'en passe.

" Dans les sociétés primitives, par définition, il n'existe que de la vengeance privée ".

Cependant, à la page suivante, on lit :

" De nombreux ethnologues sont d'accord sur l'absence de système judiciaire dans les sociétés primitives ".

On en conclut que certains ne sont pas d'accord, mais Girard n'examine pas leur point de vue et leurs arguments. Il use et abuse d'ailleurs du concept de  "société primitive" , concept dont un Lévi-Strauss avait fortement mis en doute la validité. Le concept de violence n'est pas non plus interrogé, comme si tous les humains avaient toujours été d'accord sur son contenu.

Avant d'écrire La Violence et le sacré, Des choses cachées depuis la fondation du monde, Le Bouc émissaire, Girard a lu et médité les ethnologues, et s'appuie sur eux. Pourtant, on a souvent l'impression que ses hypothèses s'aventurent largement au-delà des preuves qu'il est en mesure d'en tirer et que leur degré de généralité rend illusoire toute possibilité de vérification sérieuse ; autrement dit, leur scientificité fait presque toujours problème, par manque de prudence et de modestie, deux conditions de la rigueur dans l'enquête scientifique; or la nature ne semble pas avoir abondamment pourvu René Girard de ces deux qualités-là.

Ainsi, toujours dans les premières pages de La Violence et le sacré, Girard nous parle de "toutes les formes de violence plus ou moins ritualisées qui détournent la menace des objets proches vers des objets lointains, la guerre par exemple " . Même si certaines guerres peuvent être invoquées à l'appui de cette thèse, ce n'est manifestement pas le cas de toutes.

Un peu plus loin, on apprend que " le religieux vise toujours à apaiser la violence, à l'empêcher de se déchaîner ". Décidément les affirmations de Girard prennent aisément un tour catégorique; l'adverbe toujours ( ou ses équivalents ) s'y retrouve ... souvent.

Girard écrit encore , toujours dans les premières pages de La Violence et le sacré :

" On peut voir un signe supplémentaire de l'action exercée par le sacrifice dans le fait qu'il dépérit là où s'installe un système judiciaire, en Grèce et à Rome notamment. Sa raison d'être disparaît. Il peut se perpétuer très longtemps, certes, mais à l'état de forme à peu près vide ".

Le sacrifice, forme "à peu près vide" en Grèce et à Rome ? A partir de quelle époque au juste ? Je serais curieux de savoir quels historiens de l'histoire de la religion en Grèce et à Rome souscrirait à un jugement aussi approximatif.

S'agissant du traitement de la violence, Girard note un peu plus loin "la prédominance du préventif sur le curatif dans les sociétés primitives", trait qui lui paraît les opposer aux sociétés qui ont développé un système judiciaire élaboré, qui accorderait la priorité au"curatif" ; or on ne cesse actuellement d'insister justement sur la priorité à donner à la prévention de la délinquance et de la criminalité, ce qui tendrait à rapprocher nos sociétés évoluées des sociétés "primitives", à moins que ces sociétés "primitives" ne soient pas si primitives que cela.

Le lien, posé avec insistance dans les premiers chapitres du livre, entre violence et indifférenciation, que ce soit dans les sociétés "primitives" ou dans les sociétés évoluées, pose, lui aussi, problème. La différenciation paraît bien, dans toutes les sociétés, génératrice d'une violence qui ne prend peut-être pas les mêmes formes que la violence indifférenciée mais qui est au moins aussi importante et redoutable qu'elle. L'impasse faite sur cette violence-là conduit à se demander  si l'anthropologie de Girard ne servirait pas de masque à une pensée politique résolument conservatrice, qui trouve son compte à escamoter une certaine forme d'interrogation sur le politique.

Le début du chapitre III de La Violence et le sacré, Oedipe et la victime émissaire , offre un exemple des sophismes présomptueux de René Girard. Il écrit :

" S'il est vrai que l'inspiration tragique corrode et dissout les différences dans la réciprocité conflictuelle, il n'est pas un mode de la critique moderne qui ne s'écarte de la tragédie et ne se condamne à la méconnaître."

Il est clair que, pour lui, si la critique moderne, dans toutes ses modalités, rate la vérité de la tragédie, c'est parce que, comme il le dit, elle ignore que l'inspiration tragique corrode et dissout les différences dans la réciprocité conflictuelle. Mais, en admettant même que la critique moderne méconnaisse totalement cet aspect de la vérité de la tragédie, il ne s'ensuit pas nécessairement qu'elle soit incapable d'en connaître d'autres aspects. Ce qu'écarte implicitement cette façon de présenter la vérité de la tragédie grecque, c'est la possibilité de lectures plurielles, différentes et pourtant capables de dégager divers aspects de cette vérité, elle même plurielle. La prétention girardienne implicite à être le seul à détenir la vérité engendre d'ailleurs dans ses divers ouvrages toute une série d'anathèmes lancés contre les ethnologues, historiens ou philosophes, incapables à ses yeux de comprendre les récits mythiques ou évangéliques, par faute d'avoir ignoré ce que lui, René Girard, est le seul à y avoir vu.

Un peu plus loin dans ce même chapitre de La Violence et le sacré , consacré au mythe d'Oedipe,  René Girard, désireux de montrer que  " la "colère" est partout présente dans le mythe ", écrit :

" Déjà, sans doute, c'était une sourde colère qui incitait le compagnon de Corinthe à jeter le doute sur la naissance du héros. C'est la colère, au carrefour fatal, qui conduit Laïos, le premier, à lever le fouet contre son fils. Et c'est à une première colère, antérieure forcément à toutes celles d'Oedipe, même si elle n'est pas vraiment originaire, qu'il faut attribuer la décision paternelle de se défaire de ce même fils. "

Manifestement, l'auteur manipule pour les besoins de sa thèse les données du mythe. La "sourde colère " du compagnon de Corinthe est présentée par lui comme une hypothèse probable mais aucun élément textuel ne vient corroborer cette explication sortie de son imagination. Quant à l'abandon d'Oedipe par ses parents, on sait que, si Laïos et Jocaste se sont résignés à exposer leur nouveau-né, c'est la crainte que la prédiction de l'oracle ne se réalise qui les y a poussés. La colère n'a rien à voir là-dedans, à moins de jouer sur les mots. En admettant que "colère" -- mot que Girard commence par encadrer de guillemets -- soit un équivalent de "violence", il ne s'ensuivrait pas que la violence faite à Oedipe abandonné par ses parents, la "violence" (très hypothétique) du compagnon de Corinthe, et la violence d'Oedipe tuant son père soient à mettre dans le même sac sans plus d'examen.

Dans le chapitre V consacré au mythe de Dionysos, un passage de son commentaire des Bacchantes d'Euripide m'a laissé perplexe. Selon lui , la fonction du sacrifice, intervenant à l'acmè de la "crise sacrificielle", c'est-à-dire au moment où l'indifférenciation, source de violence, est à son comble, est de restaurer l'harmonie et la sécurité dans la communauté en consacrant le retour de la différence, garantie d'ordre et de paix. Dans les Bacchantes, nous dit-il, nous assistons d'abord au triomphe de l'indifférenciation. "L'esprit dionysiaque, écrit-il, c'est la ruine des institutions, c'est l'effondrement de l'ordre culturel qui nous est nettement signifié, au paroxysme de l'action, par la destruction du palais royal ". La forme sans doute la plus remarquable de cet effacement des différences, c'est celle qui affecte la séparation de l'humain et du divin. Dionysos et Penthée possèdent en effet l'un et l'autre à la fois des attributs de l'homme et des attributs du dieu. Au dénouement, la mort de Penthée et le triomphe de Dionysos restaurent la différence. Girard écrit à ce sujet :

" A la fin de la pièce, toutefois, la spécificité du divin est elle aussi réaffirmée, et de terrible façon. Entre la toute-puissance de Dionysos et la faiblesse coupable de Penthée, la partie, semble-t-il, n'a jamais été égale. La différence qui triomphe vient recouvrir la symétrie tragique. La tragédie nous apparaît, une fois de plus, comme une oscillation entre l'audace et la timidité ".

Etrange conclusion. Quelle est donc  cette timidité dont Girard taxe le texte d'Euripide ? De son point de vue même , il est manifeste que la tragédie illustre au contraire sa thèse avec rigueur. On y lit en effet clairement les deux temps successifs du sacrifice. Après les déchaînements de la violence indifférenciatrice, l'immolation de Penthée correspond au moment où le sacrifice, en restaurant le règne de la différence, clôture la crise sacrificielle. La différence qui triomphe ne vient pas, comme le dit Girard, recouvrir la symétrie tragique, elle y met fin et se substitue à elle. C'est donc au moment où la tragédie illustre audacieusement sa thèse que Girard, avec quelque inconséquence, la taxe de timidité ! Mais peut-être s'agit-il pour lui de ne pas contredire une autre de ses thèses, souvent réaffirmée au long de son livre, celle qui voudrait que les Tragiques grecs, en dépit de  leur excellente connaissance des mythes et de toute l'intelligence dont ils font preuve dans leur transposition théâtrale, n'ont jamais été capables d'en saisir la vérité profonde que lui, René Girard, a été le premier à porter au jour.

Plus loin, après avoir décrit le lynchage de Penthée par les Bacchantes, il écrit :

" La violence collective paraît entièrement révélée mais l'essentiel demeure dissimulé qui est le choix arbitraire de la victime et la substitution sacrificielle qui reconstitue l'unité. "

Il est clair en effet que la victime n'a pas été arbitrairement choisie, puisque l'immolation de Penthée est consécutive à son refus éclatant de reconnaître la divinité de Dionysos et de s'incliner devant sa puissance. Il est clair, également, qu'aucune substitution sacrificielle n'a eu lieu, comme dans les cas où une victime animale est substituée à une victime humaine. Est-ce à dire pour autant que la tragédie dissimule l'essentiel ? Qu'est-ce que l'essentiel, pour René Girard ? Ce n'est pas autre chose que le schéma qu'il  s'efforce coûte que coûte de reconnaître à la source de tous les mythes et de tous les rites : il faut que la victime ait été, initialement, choisie arbitrairement, puis que, lorsque l'on passe de la violence fondatrice spontanée au rituel qui la commémore et la perpétue sous une forme atténuée, un peu à la façon d'un vaccin, il y ait substitution sacrificielle. C'est ainsi que serait née, selon lui, toute vie sociale. Mais il s'agit là d'une pure hypothèse qui ne peut s'appuyer sur aucune preuve directe, comme il le reconnaît d'ailleurs. Même si les enquêtes ethnologiques accumulées au XIXe et au XXe siècle, combinées à la subtilité dont il fait preuve dans l'analyse des textes, lui permettent d'arriver à des présomptions, Girard n'est au fond guère plus avancé qu'un Jean-Jacques Rousseau tentant d'imaginer la naissance de la société dans le Second Discours. Ainsi, il est bien possible que la tragédie ne dissimule rien de ce que Girard prétend qu'elle dissimule. Et si c'est le cas, ce n'est pas l'arbitraire du choix de la victime qu'elle dissimule, c'est celui de la thèse de Girard qu'elle dévoile. Les singulières acrobaties de ses "démonstrations" tiennent essentiellement à sa volonté de plier les textes à ses a priori , ce qui l'amène à trouver de l'obscurité là où tout est pourtant parfaitement clair et à prêter à Euripide une timidité imaginaire. Toute son entreprise, au fil de ses livres, repose au fond sur un pari : celui que les textes littéraires et les documents ethnologiques finiront par lui livrer les preuves indirectes et pourtant irréfutables de la validité de ses thèses, les seules, selon lui, à être véritablement éclairantes, ce qui le consacrerait comme une sorte d'Einstein ou de Max Planck de la science des religions et de l'anthropologie. Il est resté, me semble-t-il, assez loin de cette apothéose, peut-être parce que le modèle de l'hypothèse expérimentalement vérifiée des sciences "dures" -- théorie de la relativité, mécanique quantique ou tectonique des plaques --, est un idéal impossible à atteindre dans le champ des sciences humaines. J'ai eu déjà l'occasion d'exprimer cette conviction à propos d'un livre de Jean-Yves Tadié sur Proust, Le lac inconnu (voir sur ce blog à la date du 05/06/2013). Les certitudes péremptoirement proclamées de René Girard sont cousines de celles d'un Jacques Lacan déclarant "L'inconscient est structuré comme un langage " , assertion qui ne repose sur aucune preuve décisive et irréfutable., tout en étant reçue comme parole d'évangile par des disciples béats et mystifiés, alors qu'elle demande à être discutée.

On a souvent l'impression, en lisant La Violence et le sacré, que l'auteur tire gloire d'avoir inventé l'eau chaude. Par exemple dans le passage suivant :

" On s'aperçoit qu'on ne peut pas définir les héros tragiques les uns par rapport aux autres car ils sont tous appelés à jouer les mêmes rôles successivement. Si Oedipe est oppresseur dans Oedipe roi, il est opprimé dans Oedipe à Colone. Si Créon est opprimé dans Oedipe roi il est oppresseur dans Antigone. Personne, en somme, n'incarne l'essence de l'oppresseur ou l'essence de l'opprimé; les interprétations idéologiques de notre temps sont la trahison suprême de l'esprit tragique, sa métamorphose pure et simple en drame romantique ou en western américain. Le manichéisme immobile des bons et des méchants, la rigidité d'un ressentiment qui ne veut pas lâcher sa victime quand il la tient s'est entièrement substituée aux oppositions tournantes de la tragédie, à ses revirements perpétuels. "

On chercherait en vain qui précisément , parmi les interprètes contemporains de Sophocle, est visé par ces accusations . C'est tout le monde et c'est personne. Les "interprétations idéologiques" de notre temps ont bon dos : tant qu'elles ne sont pas plus clairement cernées, elles n'existent purement et simplement pas, et "le manichéisme immobile des bons et des méchants" ne s'est  substitué que dans l'imagination de Girard à une vision des choses, qui, à juste titre, lui paraît vraie , pour la bonne raison que tout lecteur de Sophocle, sans pour autant être un spécialiste, sait qu'un même personnage peut changer de position, et pas seulement d'une pièce à l'autre, mais dans la même pièce, comme Créon qui, dans Antigone passe successivement du statut d'oppresseur à celui de victime. Mais Girard préfère s'inventer des adversaires de fantaisie pour s'attribuer la primeur et le mérite d'une lecture qui, au demeurant n'a rien d'original.

L'auteur de La Violence et le sacré déclare, non sans quelque fierté :

" Nous n'avons plus ni guide ni modèle ; nous ne participons à aucune activité culturelle définissable. Nous ne pouvons nous réclamer d'aucune discipline reconnue. Ce que nous voulons faire est aussi étranger à la tragédie ou à la critique littéraire qu'à l'ethnologie ou à la psychanalyse ".

Il est sans doute plus prudent, en effet, de rompre les amarres avec toutes les disciplines connues au moment de s'aventurer aussi hardiment hors des sentiers balisés de l'enquête scientifique. Le lecteur quant à lui, assistant au bricolage ahurissant et effréné auquel se livre René Girard sur le mythe d'Oedipe et sur la tragédie de Sophocle, se demande, sans parvenir à trancher, s'il a affaire à un découvreur génial ou à un génie du canular. Aux deux sans doute. Mais d'approximation en affirmation non prouvée, d'affirmation non prouvée en sophisme et de sophisme en contre-vérité, sa confiance dans l'efficacité démonstrative des développements de René Girard et dans la valeur scientifique de ses thèses s'émousse au fil de sa lecture. A l'instar de la crise sacrificielle ou de la violence fondatrice, sortes de polichinelles conceptuels aux problématiques référents, que le prestidigitateur Girard sort de son tiroir à malices à toute occasion pour les accommoder à toutes les sauces, la crédibilité de son roman des origines est strictement corrélée à la rigueur, elle aussi souvent problématique, de son enquête.

Converti au catholicisme à l'époque de ses premiers livres, Girard a prétendu, depuis, construire une anthropologie "évangélique". Selon lui ( il y insiste notamment dans la seconde partie du Bouc émissaire) ,  le Nouveau Testament (mais aussi l'Ancien) nous dévoilerait sans fard la vérité du désir mimétique et du mécanisme victimaire ; cependant, engluée qu'elle était dans les anciennes croyances, l'humanité commencerait seulement à être capable de dégager la véritable leçon des textes bibliques. A l'en croire, la Bible prendrait toujours le parti des victimes, ce qui est contredit par la pratique réitérée (dont Girard ne souffle mot)  de l'anathème par le peuple d'Israël, pratique de laquelle on ne trouve à ma connaissance nulle trace de condamnation dans le texte biblique. Faire de  la passion du Christ le modèle objectif du mécanisme victimaire aboutissant à désigner un bouc émissaire, c'est oublier que l'antiquité païenne en avait déjà proposé des exemples ( Antigone, Socrate ), dont Girard a tendance à minimiser l'importance. C'est minimiser aussi le fait que l'histoire en a été fixée par les disciples de Jésus, ce qui conduit à suspecter de partialité leur témoignage. Le crime invoqué par le tribunal juif pour condamner le Christ n'est, d'autre part, nullement imaginaire et nullement "stéréotypé", puisqu'en prêchant une nouvelle religion, tout au moins une version très personnelle de la religion traditionnelle, le Christ mettait en danger, aux yeux de ses accusateurs, l'unité de la nation juive; on ne peut sans parti-pris sous-estimer le bien-fondé de ce point de vue, et la position de Caïphe n'est ni celle d'un imbécile ni celle d'un monstre de cruauté. Mais Girard nous prévient : " Face aux Evangiles, le soupçon systématique ne donne jamais de résultats intéressants ". Faut-il le croire sur parole ? Du reste, la question n'est pas de faire peser sur les Evangiles un "soupçon systématique " mais de les lire avec le même recul critique dont René Girard fait un si bon usage au début du livre à propos d'un passage de Guillaume de Machaut. La vérité que dévoilent les Evangélistes sans en avoir conscience n'est pas moins intéressante que ce qu'ils disent consciemment, et c'est aux historiens qu'il revient de dégager cette vérité-là.

Au demeurant, la seconde partie du Bouc émissaire, entièrement consacrée à une réflexion sur le Nouveau Testament, relève plus de l'exégèse biblique que de l'enquête scientifique. C'est peut-être ce mélange des genres qui fait à la fois le pouvoir de séduction des analyses de Girard et leur fragilité. Anthropologue ou prophète-philosophe ? Littéraire ou scientifique ? Ecrivain ou chercheur ? René Girard n'aura sans doute jamais souhaité, entre les diverses formes de son inspiration, en privilégier une aux dépens des autres . D'où sa force, et ses faiblesses.

Au moins la lecture de René Girard aura réactivé en moi l'envie de me replonger dans la tragédie grecque. A nous les belles Bacchantes !


René Girard , La Violence et le sacré  ( Pluriel )

René Girard , Le Bouc émissaire  ( le Livre de poche biblio/essais )

Roger Caillois , L'Homme et le sacré  ( Folio essais )





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