samedi 18 octobre 2014

Il n'y a pas d'amour heureux

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Je devais avoir quatorze ou quinze ans quand j'entendis pour la première fois Il n'y a pas d'amour heureux, chanté par Georges Brassens, d'après le poème d'Aragon. C'était à la fête à neuneu, sur  la place des Jacobins de ma bonne ville du Mans, j'étais sur les autos tamponneuses ! Curieuse bande-son, quand j'y pense, pour ce genre de divertissement; le patron du manège qui faisait fonction de disc-jockey devait être un fan de Brassens, ou alors il s'était trompé de plage.

On a peine à imaginer aujourd'hui la popularité de Brassens parmi les adolescents de ma génération. Quand j'étais en classe de première et de terminale, vers la fin des années cinquante, nous attendions avec  impatience la dernière chanson de Brassens que nous commentions avec enthousiasme. C'était l'époque du Gorille et de la Mauvaise réputation. Le parfum libertaire des chansons de Brassens nous faisait oublier l'ambiance sinistre de cette époque, où les généraux d'Alger nous mitonnaient le 13 mai et où, pour beaucoup d'entre nous, la perspective d'aller faire les guignols  dans une guerre coloniale se dessinait dans le court terme. Cet engouement a duré pour moi quelques années encore, jusqu'au milieu des années soixante ; avec les copains, nous savourions les bonheurs d'écriture du compositeur, tout en appréciant les progrès de la mise en musique, plus subtile que dans les premiers temps. Puis ce furent les années Souchon, c'était pas mal non plus.

Brassens propose du poème d'Aragon une version franchement mélancolique. Il est vrai que, lorsqu'on le relit, on se dit qu'Aragon a dû méditer les paroles de l'Ecclésiaste et que sa vision de la vie est carrément schopenhauérienne : un peu curieux de la part d'un poète marxiste et supposé athée.


Rien n'est jamais acquis à l'homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix

ou encore :

Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare ...


Comme dit Schopenhauer, la vie, décidément, ne couvre pas ses frais.

L'interprétation de Brassens va dans le sens de ce pessimisme. Mais c'est au prix d'une dénaturation du sens initial du poème. Il lui a suffi pour cela d'en supprimer les derniers mots :


Il n'y  a pas d'amour heureux
Mais c'est notre amour à tous deux


Publié dans  La Diane française en 1946, Il n'y a pas d'amour heureux a été écrit en 1943, au moment où Aragon et Elsa sont engagés dans la résistance. Aux vicissitudes de l'amour d'un  couple font écho celles de l'amour de la patrie souffrante : les unes s'éclairent par les autres. L'amour partagé y apparaît, dans le dernier vers, comme la compensation des malheurs de la vie, et ceux-ci comme le prix à payer pour cette lumière qui donne son prix à la vie. La suppression du dernier vers, qui est une réponse à tout le reste du texte, fait disparaître cette tension. Ainsi, toute l'intensité tragique du poème disparaît de la version chantée par Brassens.

Cette intensité tragique, on la retrouve, en revanche, avec toute sa force, dans une interprétation enregistrée par Jean-Louis Barrault, qui dit le poème avec une véhémence douloureuse et passionnée, très très loin de  la mélancolie, finalement un peu fade, de la version Brassens.


Il n'y a pas d'amour heureux, in la Diane française, de Louis Aragon.

Jean-Louis Barrault dit Aragon ( Seghers / Vega / Poètes d'aujourd'hui )



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