mardi 7 octobre 2014

L'angoisse sur internet

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Presque deux mois déjà. Deux mois qu'on lui a extrait  les deux nénuphars vénéneux qui, tels ceux de Chloé dans le roman de Boris Vian, lui avaient poussé dans les entrailles. Plus d'un mois qu'il est rentré chez lui et qu'on lui a foutu la paix, avant de l'inviter à repasser, six fois de suite, prendre sa potion magique à l'hôpital de jour ; façon de s'assurer (enfin, presque) qu'on a bien tué les racines des nénuphars.

Mais avant la première séance, il a fallu passer au labo d'analyses faire la rituelle prise de sang ; parmi les tests, le dosage des deux fameux marqueurs : des protéines qui, tels les lymphocytes, font partie des défenses de l'organisme  ; si elles baissent, bon signe; si elles montent, mauvais signe.

C'est son premier dosage depuis l'opération. Résultats cinq heures après la prise de sang. Le temps  de mariner convenablement dans le jus de l'angoisse. Il ne se déplace plus au labo chercher les résultats ; on les consulte sur internet.

C'est l'heure. Il prend le chemin de l'ordinateur resté allumé. Il a vraiment le sentiment d'être une bête qui prend toute seule ( involontairement de son plein gré) le chemin de l'abattoir. Il compose l'adresse du site. Il tape son identifiant et son mot de passe. Il clique.

Trois pages de résultats.  Les marqueurs sont sur la dernière. Il fait défiler. Il tremble de partout sans trembler. Il se fait l'effet d'un mort en inexplicable survie. Irrationnel. La raison en panne, aux abois, absente, abolie. Ne reste qu'une peur d'animal traqué. La peur, comme un caillot noir.

Il lit.

Il s'effondre devant l'écran, là sur son bureau, la tête entre les mains. Il sanglote. D'humiliation. En être  réduit à ce point de détresse, de misère morale, au bout de l'attente. Être comme psychiquement détruit pendant quelques secondes . Il avait déjà connu ça, mais pas à ce point.

Les marqueurs sont très bas. Les résultats n'ont  jamais été meilleurs, bien meilleurs qu'il y a trois ans, après la première opération. Là-bas, à Marseille, apparemment que pour la seconde fois on lui a sauvé la mise. Il se dit qu'il devrait tenir sans problème jusqu'à la Noël. Peut-être qu'il atteindra son 75e anniversaire, en mai. Pour la seconde fois, la bête a été éloignée.  La bête rongeuse, la bête sournoise, celle qui rampe sans faire de bruit. Elle a déjà bondi mais tu ne le sais pas. Même pas mal. Pour la seconde fois la rémission (temporaire ?) de ses péchés ? Qui sait...

Mais, angoisse ou pas, les marqueurs sont la vigie salvatrice. C'est à eux qu'il doit, en février dernier, d'avoir évité de peu l'invasion des nénuphars. Cela vaut bien cinq minutes de déréliction devant un écran d'ordinateur.

Drôle de maladie. Tu étais  malade, sans souffrir physiquement, presque comme si tout était normal . Tu ne l'es plus. Plus rien. Tu te portes comme un charme, ou presque. Du moins tu as l'impression, peut-être horriblement trompeuse, de te porter comme un charme. Avec, permanente, la crainte de tomber malade de nouveau , de voir les marqueurs bondir : dans six mois, dans un an, dans cinq ans, dans dix ans, jamais peut-être. Il se fait l'effet d'être un personnage du Désert des Tartares, de Buzzati, dans l'attente d'une attaque qui ne vient pas, que personne n'attend plus, jusqu'au moment où elle se produit. Il est devenu un veilleur de son propre corps ; cette obsession ne le quittera plus, il le craint. L'angoisse s'est installée au quotidien, marqueurs ou pas. A propos de tout et de rien. Le soir, à la tombée de la nuit, elle monte, elle profite de tous les prétextes, elle s'épanouit en instants de détresse. Etat dépressif rampant. L'organe le plus envahi par le cancer, quel que soit ce cancer, c'est la conscience. Il a eu  une amie à qui c'était arrivé ; victime d'un cancer du sein, récidives, ablation ; nue, elle avait une beauté d'amazone ; il l'avait convaincue de se baigner sans soutien-gorge; au début elle était surprise, heureuse, d'y parvenir, de montrer sa beauté. Dans l'amour, il embrassait sa cicatrice, il  la léchait, longuement. Mais quand le soleil sombrait derrière l'horizon, elle s'effondrait. Et là, il ne pouvait rien. Elle était seule, égarée, devant l'horreur de la mort du soleil. Pourtant, elle n'était plus malade, quoique toujours menacée. Un soir, à la mort du soleil, dans la salle de bains, elle s'est entaillé les veines des poignets ; sa fille est arrivée à temps.  Lui, il a cru avoir trouvé une parade  : vivre dans l'insouciance du gamin de seize ans  qu'il a été ;   ça a marché, un ou deux soirs ; c'est sans doute la bonne solution. Il faut persévérer.

Il va revoir Cécile et les autres, toutes si gentilles. Ce sera à nouveau le rituel connu, le patch anesthésiant sur le diffuseur au lever, l'ami Christophe et son taxi, la chambre (lit ou fauteuil, selon), le branchement ("Respirez fort , je pique"), la perf, la discussion avec  le ou les voisins ( on en échange, des choses, pendant les trois ou quatre heures que ça dure), la banane autour du ventre avec, dedans, le citron plein de potion  qu'on gardera deux jours) , la visite matinale de Catherine ou de Gisela (" Respirez fort, je dépique"), la liberté pour quinze jours. Mais la semaine prochaine, Marseille, avec deux grosses boîtes de chocolats. Toutes les infirmières du monde aiment les chocolats, quand ils sont bons ; les médecins aussi. Leur montrer  que je ne les ai pas oubliés. Je n'ai garde.

Samedi  dernier, avec sa femme, ils sont allés faire les courses à l'hyper-U, à quelques kilomètres de chez eux. Comme chaque fois, il a croisé le patron du magasin, entre les rayons. Il lui a serré la main. " L'autre jour, lui dit-il, j'ai vu votre photo en couleurs et sur papier glacé; c'était dans un établissement marseillais que je fréquente. "   -- "L'IPC ? , me répond-il en souriant. Il pose la main sur mon épaule. Ce matin, dans le grand hall du magasin, des bénévoles et des intervenants s'affairent : ils ont organisé une journée d'information sur le  cancer. L'entreprise est une des grosses donatrices de l'Institut. Merci à eux.

J'ai écrit ces lignes parce que la maladie est souvent moins destructrice que l'obsession qu'elle entretient, que l'angoisse qu'elle engendre. Retrouver à tout prix le bonheur de vivre, dans l'instant. Les marqueurs sont au plus bas :  c'est tout de même pas le moment pour aller se pendre au coin du bois.

Notre corps fait bien ce qu'il veut, sans nous demander notre avis. Faisons avec, faisons ce qu'il  faut, et évitons d'en rajouter. Le destin a ses ruses, mais nous aussi, nous avons les nôtres, pour savourer à chaque instant le plaisir d'être au monde.


Insttitut Paoli-Calmettes, Marseille

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