samedi 25 octobre 2014

Le raconteur d'histoires : 1/ "Le Voyage d'hiver et ses suites", de Georges Perec / OuLiPo

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A côté de ses romans, qui firent l'essentiel de sa réputation, Georges Perec publia un certain nombre de textes courts, qu'on peut classer parmi ses texticules , tel ce court récit intitulé Le Voyage d'hiver , publié en 1980 dans le bulletin Hachette informations et repris après sa mort dans le Magazine littéraire, en 1983.

En 1939, peu avant la déclaration de guerre, un jeune professeur de lettres, Vincent Degraël, invité par des amis dans  leur villa du Havre, découvre dans leur bibliothèque " un mince volume intitulé le Voyage d'hiver, dont l'auteur, Hugo Vernier, lui était absolument inconnu " . Il ne tarde pas à découvrir dans l'ouvrage, publié en 1864, d'étonnantes similitudes, allant jusqu'à une totale identité, avec des textes publiés postérieurement à cette date, par des auteurs célèbres ou moins célèbres ; parmi eux, Mallarmé, Verlaine, Rimbaud, Huysmans, Tristan Corbière, Banville, Charles Cros : bref, tout le gratin de la poésie et de la littérature française de la fin  du XIXe siècle et peut-être au-delà.

Mobilisé à la déclaration de guerre, Vincent Degraël ne revient au Havre qu'en 1945, pour constater que la villa de ses amis a été rasée par les bombardements, ensevelissant ses propriétaires , leur bibliothèque et l'ouvrage de Hugo Vernier ( H.V. : les mêmes initiales que celles de Victor Hugo, tiens...) . Dès lors, il consacre tout le temps qu'il peut à rechercher des documents sur cet auteur inconnu, dont il retrouve effectivement de minces traces, mais ne parvient pas à mettre la main sur un autre exemplaire du Voyage d'Hiver : il semble que tous aient disparu ou aient été détruits. Vincent Degraël mourra dans l'hôpital psychiatrique où il a été interné, sans parvenir au terme de sa quête.

Très vite, une hypothèse s'était imposée à lui : et si l'ouvrage de ce précurseur resté inconnu, Hugo Vernier, avait été cyniquement pillé et plagié par des auteurs qui se sont attribué ses trouvailles les plus géniales avant de détruire l'exemplaire du Voyage d'Hiver qu'ils avaient utilisé ? Si c'était le cas, l'histoire de la littérature française et sa hiérarchie de valeurs seraient entièrement à réviser, mais, pour le prouver, il faudrait disposer d'un autre exemplaire du Voyage d'hiver que celui qui fut détruit au Havre en 1944, et ce n'est pas le cas. Le récit de Georges Perec s'achève sur cette aporie.

Comme d'autres oeuvres de Georges Perec (sinon toutes), l'extraordinaire histoire du Voyage d'hiver contient en filigrane une réflexion sur la création littéraire, ses contraintes, les conditions de sa possibilité. Par les moyens du passage à la limite, jusqu'à l'absurde, elle nous sensibilise à cette vérité : l'Histoire de la littérature, depuis ses origines, n'est autre que celle d'un vaste plagiat, aux formes innombrables et infiniment variées. La création ex nihilo, en littérature (comme, en général, en art), cela n'existe pas. Un écrivain a toujours des prédécesseurs qu'il imite (parfois sans même le savoir clairement) ou  auxquels, tout au moins, il se réfère, pour se démarquer d'eux. Son originalité n'est jamais aussi grande que ses lecteurs (et lui) le croient.

A moins que ce ne soit l'inverse qui soit vrai : dans ce cas ce serait Hugo Vernier qui aurait plagié ses successeurs... par anticipation ! Cette notion de plagiat par anticipation, inventée par François Le Lionnais, membre fondateur de l'OuLiPo, a été reprise récemment, on le sait, par Pierre Bayard, et exploitée dans son livre, le Plagiat par anticipation .

L'OuLiPo ! Cet Ouvroir de Littérature Potentielle, créé en 1956 par Raymond Queneau et François Le Lionnais fut, de tous les groupes littéraires actifs dans la seconde moitié du XXe siècle (et au-delà), celui auquel notre littérature doit le plus grand nombre de propositions susceptibles de renouveler la création, propositions dont beaucoup se sont incarnées dans des ouvrages remarquables comme les Cent mille milliards de poèmes de Raymond Queneau, les textes de Jacques Roubaud et, bien entendu ceux de Georges Perec, comme La Disparition et l'extraordinaire La Vie mode d'emploi.


Après la mort de Perec, les membres de l'OuLiPo ( Jacques Roubaud le premier, en 1992, avec le Voyage d'hier ) ont entrepris, chacun à sa manière, de résoudre l'énigme imaginée par lui dans Le Voyage d'hiver ; leurs textes sont aujourd'hui réunis en volume sous le titre Le Voyage d'hiver et ses suites. Cela donne un équivalent de la structure musicale du Thème et variations . Après l'exposition du thème perecquien, se succèdent une vingtaine de variations dont les auteurs rivalisent d'inventivité, d'imagination et d'humour ; et même si certaines contributions sont franchement hilarantes ( comme le Voyage d'Hitler d'Hervé le Tellier ou le Voyage des verres de Harry Mathews, la profondeur est aussi au rendez-vous.


De tous les grands écrivains français du XXe siècle, Georges Perec fut sans doute le plus extraordinaire raconteur d'histoires et toute son oeuvre nous rappelle que l'écrivain est d'abord un inventeur et un raconteur d'histoires . Cette vocation trouve sa plus fascinante expression dans La Vie mode d'emploi, que Perec a sous-titré romans (avec un s). Cet indépassable festival descriptif et narratif s'achève par un index qui répertorie une partie des histoires qui y sont racontées : l'auteur en énumère plus de cent ; encore ne s'agit-il  que des histoires concernant des personnages qui n'habitent pas le fameux immeuble. Les personnages (tous répertoriés dans un volumineux index) sont encore bien plus nombreux. Toutes ces histoires (celles des habitants de l'immeuble et celles de ceux qui ne l'ont jamais habité) sont les "romans"  annoncés par le sous-titre. En fait, il s'agit plutôt de mini-romans dont chacun pourrait être développé en un véritable roman. Ce sont des modèles réduits de romans, ce qui nous  renvoie au motif central et majeur du livre, étroitement lié à sa signification, à ce qu'il nous suggère des rapports entre la littérature et le réel. Mais La Vie mode d'emploi est un livre trop riche pour ne pas faire l'objet d'une analyse et d'une réflexion plus approfondies. J'y reviendrai.


Georges Perec / OULIPO  , Le Voyage d'hiver et ses suites  ( Seuil )




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