jeudi 2 octobre 2014

" L'eau vive ", de Jean Giono, ou le panthéisme en une leçon

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"  En plus de tout ça on croit en dieu  "

Pour comprendre cet "en plus de tout ça", il faut avoir lu les pages qui précèdent, où l'auteur nous expose "la démonologie du pays", de cet "immense plateau raboté de vent", où les dieux "marchent mêlés au hommes" . On y croit en dieu, parce qu'on y croit au diable, bien sûr, le diable qui prend l'apparence du voisin pour mieux vous surprendre, et  alors, quand il s'encadrera dans votre porte, vous serez "fiers comme des lapins qu'on tient par les oreilles, c'est-à-dire capot ", malgré la branche de chêne avec toutes ses feuilles que vous aurez pris soin de coucher en travers du seuil. 

"Après ça, il y a Pan, on l'appelle l'ours de la terre. C'est une vapeur qui sort de la terre". Il y a aussi la déesse de la pluie, le dieu du vent, le "Matagot", tourmenteur des aveugles, la voleuse de lait , la chercheuse d'enfants, et sans doute encore bien d'autres.

C'est, bien sûr, un berger de ses amis qui a expliqué à l'auteur ce qu'est le panthéisme :

   " J'en ai discuté avec un berger de mes amis. Voilà ce qu'il m'a dit :
   " Ou bien, dieu est tout, et alors moi je suis un morceau de dieu, ou bien dieu n'est pas tout ! "
   Je lui ai dit : " Explique-toi mieux. "
   Il a tendu sous mes yeux sa grosse main.
   " Voilà ce que je veux dire : voilà ma peau, tu vois ma peau, tu la vois ? De deux choses l'une, d'un côté de cette peau il y a dieu, de l'autre côté de cette peau, il y a moi. Si c'est ça alors lui et moi ne pourrons jamais nous rencontrer. Il ne rencontrera jamais des hommes, des femmes, des arbres, des bêtes, rien. Il restera de son côté, nous du nôtre. On sera séparé de lui par notre peau, par l'écorce.
   " Ou bien la peau ne fait pas barrière et il est de chaque côté. Mais dans ce cas, moi je suis un morceau du dieu. Choisis. "  "

L'auteur a beau dire qu'il n'a pas choisi. Il a bel et bien choisi. Sinon, le monde qu'il nous ouvre ne serait pas peuplé de présences vivantes, comme celle de la fontaine :

"  Jamais plus de caprices que cette fontaine d'Observantines. Une chèvre, cette eau. J'allais, le matin, le long des rigoles; des rigoles à l'espagnole, dallées de briques vernies. Elles étaient vides. Vides, sèches. Des abeilles se posaient au fond pour tâcher d'y pomper une goutte, mais dès qu'elles mettaient la patte sur les briques, elles s'envolaient en grondant parce que c'était chaud comme du feu. Bon . Je tournais le coin du cyprès : ma fontaine était là, ruisselante d'eau. Ah, dès qu'elle me voyait, elle se mettait à faire sa fière, tout en argent; le vent la balançait dans le soleil. Elle avait une chair bossue et fraîche comme les femmes. "

Bien sûr, celui qui parle, ce n'est pas l'auteur. Ceux qu'il fait parler, ce sont des artisans, ici un fontainier, ailleurs un boucher, un potier. Ces hauts plateaux, entre Lure et Durance, sont peuplés de poètes et de sages :

" La vie, c'est de l'eau. Si vous mollissez le creux de la main , vous la gardez. Si vous serrez les poings, vous la perdez. "

" Ce qui compte dans un vase,
   C'est le vide du milieu.    "   , dit une chanson de potier. 

Lao-tseu n'eût pas mieux dit.

C'est sûr, tout cela n'est pas inventé. Enfin, pas complètement. L'auteur est vraiment allé à la rencontre de ces habitants des hautes terres, il a beaucoup parlé avec eux, il les a longuement écoutés. Comme dans cette scène :

   "  Il y a une déesse de la pluie. J'arrivais un jour au village haut du Ronjon (1). Plein été torride avec un plateau nu, brûlé de soleil, et tout sonnant comme une terre moite. Plus d'herbes. Tout le village était réuni sur la place qui domine les fonds de vallée au-delà du plateau. Je regardais en bas : des nues amoncelées versaient une pluie toute convulsée.
   " Elle vient, elle vient ", criaient les hommes.
   Au bord du rempart, on avait placé la "mounine", une petite poupée d'argile, et chacun venait cracher en disant :
   " Fais venir la pluie pour te laver. "
   Un coup  de vent jeta vers nous une vague de nuages et d'éclairs. On se réfugia sous un hangar. La pluie dansa sur le pays pendant plus d'une heure, il y avait de la joie sur tous les visages.
   Comme la pluie s'en allait, une femme sortit du hangar, se tourna vers le fuyant nuage :
   " Tiens, voilà pour toi ! "
   Et, à pleine main, elle lui envoya un baiser. "

Qui dira que c'est inventé ? Pas moi. J'ai assisté, au moins une fois dans ma vie, il y a très longtemps, bien avant la télévision, c'est dire, à une scène de ce genre.

Qui dira que les gens de ce pays ne parlaient pas comme ça ? Ils parlaient comme ça avant la télévision, et même encore un peu après. J'ai connu il n'y a pas si longtemps un vieux monsieur qui pouvait dire d'un animal qu'il "avait de l'amitié".

Mais tout de même. En plus, pour nous faire croire dur comme fer à tout ça, il y a le magicien qui se met de la partie : "le vent la balançait dans le soleil" ... "La pluie dansa sur le pays pendant plus d'une heure" ... "Nuit à plus retrouver ma main droite, elle était partie là devant à chercher des buissons, plus moyen de la faire retourner. " C'est lui qui fait exister pour nous ce monde merveilleux, d'un merveilleux parfois très inquiétant, où la pluie danse, où les mains s'escapent comme des chiennes de chasse en maraude, où les "fermiers de pierre aux yeux de papillon" écoutent "les enseignements sacrés" de la pluie, du vent, de l'orage.

Et c'est ce mariage de choses vues et de chose imaginées, rêvées, de mots entendus et de mots savamment choisis, qui fait l'enchantement puissant de cette forgerie d'histoires :

   " Je suivais Joselet ; n'ayant pu le saisir de bon matin au moment où il buvait son champoreau au bar des tanneurs, je le suivais par son chemin de remontée, au coeur de la colline d'Aures. On allait donc ainsi, alignés nez à nuque sur un kilomètre de long : Joselet, moi, l'orage. Celui-là tapait déjà à tour de bras sur la ville comme sur un vieux chaudron. Joselet, quoique d'âge, a un pied de bouc qui fait merveille en colline. Il tenait sa distance. Le moins gaillard des trois c'était sûrement moi. L'orage me cinglait les mollets de coups de grêle. Je pensais : "Si ça nous laissait arriver à Bandière. " Il y a là de vieux fours à chaux qui font cave; on est à l'abri. ça nous laissa arriver, mais juste. La pluie se mit à tomber épaisse comme un foin qu'on jette du grenier. Je fis : "ah, pas moins..." en entrant dans le four la tête baissée. comme je rabattais le col de ma veste :
   " Oui, c'est un porc de temps", fit Joselet.
   Il était là.  "

On se dit qu'avec celui-là pour guide, on sera toujours partant pour un tour dans les collines. On est un peu comme ces écoliers qui suivent de confiance la chercheuse d'enfants :

   " Il y a la chercheuse d'enfants. Celle-là, c'est une femme toute pâle, vidée de sang. Elle sort des bois sur le coup de quatre heures du matin et elle va guetter à la porte des écoles communales. Il faut dire qu'au plein milieu de ce plateau, tout entouré de désert et de sauvagines, il y a des écoles primaires à l'usage des enfants des fermes. Ce sont des bâtiments à allures de forteresse, aux murs bombés, aux cours grillagées pour soutenir l'assaut de la solitude et du mystère.
   Les enfants sortent de là en se tenant la main, et ils partent seuls sur le plateau pour des quatre ou cinq kilomètres dans cette lumière de fin du monde qui tombe du ciel au crépuscule. Alors, la femme, toute pâle, s'avance des enfants. Elle ne dit rien. Elle n'a besoin de rien dire, elle regarde les enfants avec ses beaux yeux. Ils sont comme de la pervenche avec du bleu et du vert et de l'innocence et tout constellés d'images avec des rois d'or, des prés où dansent des chèvres rousses, des abeilles porteuses de miel, des saules avec de l'eau, des poupées qui disent "papa-maman" et des grandes mers à l'usage des petits enfants, avec des bateaux pour de vrai, qu'on fait partir rien qu'en soufflant avec ses joues. Elle ne dit rien, elle regarde les enfants, puis elle tend vers eux sa main blanche, comme un sorbet à la crème. Les enfants prennent cette main, toute la farandole s'en va à petits pas, petitpatapon dans le désert du plateau et l'on n'en retrouve jamais plus rien, ni os, ni dent, ni tablier, ni ruban de cheveux. Plus rien. "

Je me dis que cette histoire de chercheuse d'enfants pourrait aisément être comprise comme une allégorie du conteur et de son auditoire. Comme les enfants fascinés par les merveilles qu'ils voient dans les yeux de la femme toute pâle, nous voilà enchaînés aux paroles du Conteur. On le suivrait jusqu'au bout du monde.

Un tel magicien du conte, un tel inventeur de paroles inouïes, il n'en naît pas un  en plusieurs siècles. Nous avons eu la chance que ce soit dans notre langue et de nos jours qu'il se soit incarné.


Note 1 -

Je n'ai trouvé aucune trace d'un village du Ronjon dans le département des Alpes-de-Haute-Provence ni en Provence. Ce village, qui semble authentifier le récit, serait-il imaginaire ? L'éditeur du texte dans  la Pléiade n'en souffle mot.



Jean Giono ,   L'Eau vive   ( NRF Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade )



Photo : Jambrun

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