jeudi 9 octobre 2014

" Némésis " (Philip Roth) : à chacun son lot

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Dans son Dictionnaire de la mythologie, Pierre Grimal indique avec raison que Nemesis est à la fois une divinité et une abstraction. Personnifiant souvent la  vengeance divine, elle est plus souvent, écrit-il , " la puissance chargée d'abattre toute "démesure", par exemple l'excès de bonheur chez un mortel , ou encore l'orgueil des rois, etc. C'est là une conception fondamentale de l'esprit hellénique : tout ce qui s'élève au-dessus de sa condition, en bien comme en mal, s'expose à des représailles des dieux. Il tend, en effet, à bouleverser l'ordre du monde, à mettre l'équilibre universel en péril, et, à ce titre, doit être châtié, si l'on veut que tout l'Univers demeure ce qu'il est. "

Il est dommage que Pierre Grimal n'ait pas songé à interroger l'étymologie du mot, ce qui lui aurait permis sans doute d'aller plus loin dans son examen des significations et des fonctions de Nemesis. Le nom vient d'un verbe qui signifie "distribuer", " attribuer (à chacun) la part qui lui est  due " . Nemesis est d'ailleurs d'abord un nom commun dont le sens premier est " justice distributive ".

Ces indications me paraissent éclairer les significations possibles du titre du roman de Philip Roth, au moins autant que "déesse de la vengeance" ou que "puissance chargée d'abattre toute démesure", encore que ces connotations ne soient pas à exclure et contribuent, elles aussi, à éclairer la signification de cette histoire.

Némésis est à ce jour le dernier roman publié par Philip Roth, qui a indiqué sa décision de renoncer à l'écriture romanesque. Tiendra-t-il parole ? c'est une autre affaire.

Les premières pages de Némésis nous transportent à Newark, la grande ville de la banlieue new-yorkaise, plus précisément dans le quartier juif de Weequahic, en 1944, au moment où, dans l'ambiance étouffante d'un été torride, se déclenche une épidémie de poliomyélite, qui va toucher de nombreux enfants et adolescents de la ville, notamment dans le quartier juif. Rappelons qu'à l'époque, il n'existe aucun vaccin contre cette maladie gravement invalidante et souvent mortelle dont les ravages étaient plus grands dans les pays développés comme les Etats-Unis que dans les pays du  Tiers-Monde où, grâce à une hygiène moins poussée, les petits enfants développent plus tôt des anticorps qui les protègent : effet négatif du progrès... Les Etats-Unis comptent à l'époque une victime hautement symbolique de la polio : leur Président.

Le héros du livre, Bucky Cantor, est un prof de sports et animateur d'un centre de loisirs pour les jeunes du quartier de Weequahic. Il n'a pas connu sa mère, morte en couches, ni son père, mauvais garçon disparu depuis longtemps dans la nature sans laisser d'adresse. En  dépit de sa carrure athlétique, il a été réformé à cause de sa très mauvaise vue. Il n'a pas vraiment digéré cette injustice du sort qui l'a empêché d'accompagner ses amis sur les champs de bataille : pourquoi eux , pourquoi pas moi ?

Weequahic est plutôt un quartier résidentiel où vivent des Juifs relativement aisés, généralement croyants et pratiquants, qui veillent avec soin sur leur progéniture. Lorsque les cas de polio se multiplient, la population n'est pas loin de céder à la panique et, même si d'autres quartiers de la ville sont touchés, elle vit mal que le sien paraisse l'être particulièrement.

Les jeunes victimes sont de plus en plus nombreuses parmi les enfants qui fréquentent le centre de loisirs où travaille Bucky Cantor. Celui-ci vit mal sa situation de témoin impuissant ; les centres de loisirs tels que le sien sont menacés de fermeture, étant suspects, à tort ou à raison, d'être des foyers d'infection. Il arrive même à Bucky de se faire insulter par une mère qui lui reproche de favoriser la propagation de l'épidémie.

Bucky est croyant, mais, sous la pression des événements, il  en vient à se poser la question que se posait déjà Ivan Karamazov : comment accepter l'idée que Dieu, s'il est bon, permette la souffrance et la mort d'enfants innocents ? Mais, à la différence du personnage de Dostoïevski, il n'en vient pas à nier l'existence de Dieu . Il en conclut, lui, que Dieu  est mauvais, que ce démiurge méchant se plaît à faire souffrir les êtres qu'il a créés, et à entretenir sur la Terre l'injustice et le désordre, rejoignant, sans le savoir, l'idée que Sade se faisait de Dieu, sans compter  quelques gnostiques hétérodoxes. Il finit par prendre en haine ce Dieu, créateur du  virus de la poliomyélite.

La petite amie et bientôt fiancée de Bucky, Marcia, fille d'un médecin de la ville, ne partage pas les spéculations métaphysiques de son amoureux; d'ailleurs elle  les ignore ; elle-même animatrice dans un camp de vacances situé à la montagne, à bonne distance de la ville, de la canicule et de la polio, elle le presse de quitter son poste et de la rejoindre : un poste de professeur de natation est vacant.

Bucky hésite longtemps avant de se résoudre à accepter la proposition de Marcia : pour lui, quitter son poste de Newark équivaut à un abandon de poste en temps de guerre, à une désertion, à une véritable trahison . Son devoir, estime-t-il, est de rester auprès de ces enfants menacés, qu'il connaît personnellement et qu'il aime. Il finit pourtant par quitter Newark pour rejoindre Marcia, mais il ne parviendra pas à se débarrasser d'un sentiment de culpabilité qui le taraudera toute sa vie.

Car là-haut, au bon air de la montagne, après un temps de répit  et de bonheur, les choses vont rapidement se gâter. Un premier cas de polio vient frapper justement un garçon avec qui Bucky s'était lié d'amitié; il mourra un peu plus tard, dans un poumon d'acier . Puis c'est  la propre soeur cadette de Marcia qui est frappée.

Dès lors, le doute n'est plus possible pour Bucky : la polio, c'est lui qui l'a apportée au  camp ; c'est là, à  ses yeux, le résultat de son abandon de poste à Newark. Non seulement il a abandonné ses élèves à leur sort, mais il est coupable d'un second crime : avoir apporté la polio dans ce lieu protégé. Par sa lâcheté, il aura été l'agent des desseins meurtriers de ce Dieu mauvais qu'il hait.

Est-il porteur du virus ? Le test auquel il demande à être soumis est positif. Il  sera la prochaine victime : la polio fera de lui un infirme, pour le reste de sa vie.

En 1971, le narrateur, qui fut, en 1944, un des enfants du centre de Newark frappés par le mal et qui, comme Bucky, en a gardé de graves séquelles, retrouve par hasard son ancien professeur : celui-ci a rompu avec Marcia, malgré le désespoir où cette rupture jette la jeune femme : peu importent ses infirmités physiques, c'est lui  qu'elle aime et qu'elle veut épouser. Mais Bucky reste inflexible : il ne veut pas lui infliger à vie la charge d'avoir à s'occuper d'un infirme ; elle finira bien par rencontrer un mari en bonne santé qui lui fera de beaux enfants. Il mènera, lui, une existence morose et solitaire . Son ancien élève, lui, n'a pas eu ces scrupules : il est marié et père de famille et, apparemment, heureux en ménage.

Pourquoi ? Pourquoi moi, lui, elle, et pas les autres ? Quel est le sens de cette injustice distributive qui préside au sort des humains, à supposer qu'elle en ait un ? Pour l'ancien élève de Bucky, la vision métaphysique de celui-ci n'a pas de sens : pour l'athée qu'il est, seul le hasard brasse et distribue les cartes : tel enfant a été épargné, tel  autre a succombé ; l'un des deux meilleurs amis de Bucky est tombé en Allemagne dans les derniers jours de la guerre, l'autre est revenu sain et sauf. Le hasard aurait pu inverser les sorts ; quant à eux deux, ils ont eu la malchance d'être frappés peu d'années avant qu'un vaccin contre la polio soit mis au point. Le hasard est l'autre nom de la Nemesis.

L'ancien élève pense que Bucky en a rajouté et qu'il est partiellement responsable de son malheur. Le sentiment de culpabilité qui le taraude, qui l'aura sans doute condamné à gâcher sa vie en rejetant l'amour de Marcia, vient de ce qu'il a manifestement surestimé son rôle, construit sa culpabilité, sans même avoir les moyens d'instruire contre lui-même un procès dont presque toutes les pièces à conviction manquent. Il ne lui aura pas suffi que la Nemesis (dieu ou hasard) le frappe : il aura été à lui-même sa propre Nemesis. Péché d'orgueil... Bucky a perdu le sens de la mesure, que l'oracle de Delphes prescrivait aux mortels, sous peine d'encourir la colère des dieux. Mais pouvait-il en être autrement ? Le narrateur, son ancien élève, le voit comme un homme d'une intelligence relativement limitée, exigeant à l'égard de lui-même, trop exigeant sans doute, et sans doute peu capable de sortir d'une vision de sa destinée tôt construite : ce sentiment de culpabilité, n'est-il pas né le jour où il a pris conscience de l'injustice qui a frappé sa propre mère, morte en lui donnant le jour, à peine sortie de l'adolescence ? Bucky Cantor aura été Bucky Cantor, et personne d'autre. On n'échange pas les destins.

Peut-être, après tout, se dit le narrateur, peut-être Bucky Cantor a-t-il raison : peut-être est-il la flèche meurtrière décochée par un Dieu mauvais... Qui sait ?

Ainsi, ce beau roman, comme quelques uns des derniers livres de Philip Roth ( Un homme, Le Rabaissement ) , prenant pour thèmes la maladie, la vieillesse, la mort,  pose la question de la destinée , de nos destinées. Nemesis n'est pas la Justice distributive; elle est l'Injustice distributive. Quant à savoir pourquoi il en est ainsi,  à chacun sa réponse...


Nemesis et Tukhè

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