mardi 21 octobre 2014

Roman et réalité : un mariage difficile

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Sur la question difficiles des rapports entre le roman et la réalité, j'ai fini par conclure,  après mûres réflexions,, que trois options s'offrent au romancier :

1 / -- ou bien, pour des raisons généralement personnelle (enfance malheureuse , hypocondrie chronique, digestions difficiles etc. ) , il s'est de bonne heure lassé de la réalité : elle le dégoûte, elle l'insupporte. Il va donc s'en détourner , la remplacer par une vision résolument idéalisée.

Dans  les premières pages de Madame Bovary, évoquant les lectures de jeunesse de son héroïne, fortement influencée par la production romantique de seconde main et de second rayon, Flaubert a dénoncé la sottise de l'idéalisation romanesque, productrice de ridicules ersatz de réel à base de guimauve. Rien de plus féroce ni de plus juste que sa critique  du  roman idéaliste.

2  / -- Retenant la leçon de Flaubert, le romancier devra donc au contraire peindre la réalité telle qu'elle est, avec tous ses contrastes, ses horreurs et ses beautés : telle sera l'attitude du romancier réaliste ou naturaliste.

Mais, objectera-t-on, à quoi bon, dans une oeuvre d'imagination , peindre la réalité telle qu'elle est ? On l'a déjà sous les yeux, la réalité. On ne voit pas ce qu'on gagnerait à la retrouver dans un roman. On se la tape déjà au quotidien, la réalité, alors la  barbe ! On attend de l'artiste qu'il nous propose des divertissements moins attendus, au lieu de rabaisser son art à une technique de photocopieuse. Je m'étonne que ma critique, en dépit de son évidente pertinence, n'ait pas été plus souvent adressée aux tenants du réalisme en art.

3 / -- Renonçant aussi bien  à idéaliser le réel qu'à le restituer tel quel, le romancier pourra encore le transformer en le faisant plus laid, plus repoussant, plus horrible qu'il n'est : c'est on le sait, une tendance forte de la littérature fantastique . Le risque, évidemment, c'est de ne pas s'apercevoir que le réel dépassait de loin en horreur la fiction dont l'artiste s'était pourtant flatté qu'elle reculait les limites de l'épouvantable.

J'ai trouvé, dans un passage irrésistible (ce n'est pas le seul) de la Vie mode d'emploi, de Georges Perec , une illustration de cette difficulté à concilier le réel romanesque et le réel tout court. Au chapitre LVIII , l'auteur  évoque les ambitions intellectuelles un peu tardives d'un de ses innombrables personnages, Olivier Gratiolet :


"  Cet homme de cinquante-cinq ans , veuf et infirme, dont les guerres ont façonné le terne destin, est habité par deux projets grandioses et illusoires.

    Le premier est de nature romanesque : Gratiolet voudrait créer un héros de roman, un vrai héros ; non pas un de ces Polonais obèses ne rêvant que d'andouille et d'extermination, mais un vrai paladin, un preux, un défenseur de la veuve et de l'orphelin, un redresseur de torts, un gentilhomme, un grand seigneur, un fin stratège , élégant, brave, riche et spirituel ; des dizaines de fois il a imaginé son visage, le menton décidé, le front large, les dents dessinant un sourire chaleureux, une petite étincelle au coin des yeux ; des dizaines de fois il l'a revêtu de costumes impeccablement coupés, de gants beurre frais, de boutons de manchette en rubis, de perles de grand prix montées en épingle de cravate, d'un monocle, d'un jonc à pommeau d'or, mais il n'a toujours pas réussi à lui trouver un nom et un prénom qui le satisfassent.

    Le deuxième projet appartient au domaine de la métaphysique : dans le but de démontrer que, selon l'expression du professeur H.M. Tooten , " l'évolution est une imposture ", Olivier Gratiolet a entrepris un inventaire exhaustif de toutes les imperfections et insuffisances dont souffre l'organisme humain : la position verticale, par exemple, n'assure à l'homme qu'un équilibre instable : on tient debout uniquement à  cause de la tension des muscles, ce qui est une  source continuelle de fatigue et de malaise pour la colonne vertébrale laquelle, bien qu'effectivement  seize fois plus forte que si elle était droite, ne permet pas  à l'homme de porter sur son dos une charge conséquente; les pieds devraient être plus larges, plus étalés, plus spécifiquement adaptés à la locomotion, alors qu'ils ne sont que des mains atrophiées ayant perdu leur pouvoir de préhension ; les jambes ne sont pas assez solides pour supporter le corps dont le poids les fait ployer, et de plus elles fatiguent le coeur, qui est obligé de faire remonter le sang de près d'un mètre, d'où des pieds enflés, des varices, etc. ; les articulations de la hanche sont fragiles, et constamment sujettes à des arthroses ou à des fractures graves ( col du fémur ) ; les bras sont atrophiés et trop minces ; les mains sont fragiles, surtout le petit doigt qui ne sert à rien , le ventre n'est absolument  pas protégé, pas plus que les parties génitales ; le cou est figé et limite  la rotation de la tête, les dents ne permettent pas de prise latérale, l'odorat est presque nul, la vision nocturne plus que médiocre, l'audition très insuffisante ; la peau sans poils ni fourrure n'offre aucune défense contre le froid, bref, de tous les animaux de la création, l'homme, que l'on considère généralement comme le plus évolué de tous, est de tous l'être le plus démuni. "

Au  vu de ce bilan catastrophique, on mesure à quel point les réalités constatées par l'homme de science ne sont pas à la hauteur des aspirations de l'artiste, et l'on comprend mieux pourquoi  Olivier Gratiolet n'a toujours pas réussi à trouver un nom à son personnage de roman : c'est sans doute que, pour en dégoter un comme celui-là dans le monde réel, il faut se lever de bonne heure.

Moi qui ai toujours été attiré par l'expérimentation scientifique, j'ai voulu vérifier l'affirmation d'Olivier Gratiolet selon qui les dents ne permettent pas de prise latérale. Résultat : je me suis démanché la mâchoire et ai dû faire appel à mon rebouteux pour qu'il me la remette en place. Par contre, j'ai des poils au...., enfin, j'ai des poils.


Georges Perec , La Vie mode d'emploi   ( Hachette / Littérature )







 

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