jeudi 16 octobre 2014

Un écriveron nobélisé

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Le premier Modiano que j'ai lu (pas jusqu'au bout), c'est La Place de l'étoile, roman qui m'a assez rapidement lassé, dès les premières pages je dois dire, parce que j'y décelais à tort ou à raison un parti-pris de virtuosité un peu forcée, quelque chose de clinquant et de faux. C'était son premier livre, il n'avait pas encore trouvé sa manière vraiment personnelle ; il paraît d'ailleurs aujourd'hui faire bande à part dans l'ensemble de son oeuvre.

Le Modiano que j'aime, je l'ai découvert un peu plus tard en lisant Les Boulevards de ceinture et Rue des boutiques obscures, qui ont proposé une écriture, une ambiance et une thématique dont la suite de l'oeuvre ne s'est plus vraiment éloignée. Mais le chef-d'oeuvre du Modiano de ces années-là, c'est pour moi Villa triste : fragilité du souvenir , perte irrémédiable du passé, impossibilité de savoir qui sont vraiment les êtres qu'on a pourtant le plus fréquentés, le plus aimés : ce roman, dont l'action se situe à l'époque de la guerre d'Algérie, orchestre magistralement ces thèmes modianesques aujourd'hui si connus. J'ai retrouvé la même maîtrise dans Dimanches d'août, un roman paru un peu plus tard, dans une forme, m'a-t-il semblé, plus épurée.

Ces deux romans m'ont séduit par leur écriture, une  écriture simple  et limpide, où l'emploi du passé composé et de la phrase courte me paraissent jouer un rôle essentiel. Le potentiel émotionnel du passé composé me paraît faire une bonne partie de la séduction du style de Modiano : c'est sans doute parce que, lié à la voix d'un narrateur qui raconte à la première personne en s'impliquant comme personnage, ce temps grammatical exprime à merveille la proximité d'un passé encore presque présent et dont les résonances affectives sont encore grandes.

Ce narrateur qui dit "Je" confère aussi beaucoup de séduction aux récits de Modiano où il apparaît. Un narrateur plutôt modeste, pas très sûr de lui, de ce qu'il convient de penser, de ce que l'on peut arriver à savoir . Témoin surtout, acteur un peu, mais, finalement, pas beaucoup. S'il est acteur, c'est, la plupart du temps, entraîné par d'autres, second couteau. Un témoin déconcerté, dérouté, perplexe. Un regard extrêmement naïf au fond, un côté Candide. Du reste, à part le Candide de Voltaire, je ne vois pas dans la littérature l'équivalent de ce narrateur-là, sinon le Bardamu de Céline, mais sans l'ahurissement du narrateur célinien, sans l'insistance non plus de Céline à bourrer son roman de sens, à travers les expériences de son personnage. Chez Modiano, au contraire de Céline, le sens tend toujours à échapper, dans le climat général d'incertitude où baignent la plupart de ses récits.

On voit souvent en Modiano un romancier de la nostalgie. Nostalgie ? La nostalgie, c'est le désir douloureux du retour. C'est Ulysse rêvant du retour à Ithaque. Dans des romans comme Villa triste ou Dimanches d'août, je ne discerne pas de nostalgie; je les perçois plutôt comme des méditations sur l'impossibilité du retour. Et si le passé, dans les romans de Modiano, n'était évoqué que pour constater, non pas seulement l'impossibilité de le retrouver, mais surtout celle de résoudre les énigmes qu'il recèle, et donc de cerner sa vérité ? La nostalgie, d'autre part, se nourrit d'une tendresse pour le passé révolu ; or les histoires que raconte Modiano sont souvent des histoires assez sinistres, que le narrateur n'a pas vraiment envie de revivre, avec des protagonistes minables qu'il n'a pas vraiment envie de retrouver. Ses entreprises narratives apparaissent en effet comme un effort pour reconstruire un passé devenu introuvable, et,  en ce sens, on peut parler de nostalgie, mais l'ensemble de l'oeuvre, je le perçois plutôt comme une méditation plus mélancolique que nostalgique sur l'échec de la mémoire. Modiano, c'est un peu le contraire de Proust.

Je n'ai pas suivi, de livre en livre, la production de Modiano qui, d'un roman à l'autre, il faut le reconnaître, a eu tendance à exploiter une même veine explorée dès ses premiers récits. Il faut bien dire qu'un certain nombre de ses livres parus depuis le milieu des années 90 n'ont guère soulevé d'échos passionnés chez les critiques : est-ce que beaucoup de gens, en France, ont lu Voyage de noces,  Fleurs de ruines, Un cirque passe, Chien de printemps, Des inconnues, Accident nocturne ou l'Horizon ? Le Nobel est arrivé à point nommé pour faire connaître à des lecteurs trentenaires l'importance de Modiano dans le paysage littéraire français et peut-être même son existence. Dans un récent numéro du Monde des livres, paru avant la nobélisation  de l'auteur,  Eric Chevillard n'était pas tendre pour le dernier roman de Modiano, dont il pointait la relative insignifiance, au point de le qualifier sur son blog de "rond de fumée"...

Des livres relativement récents de Modiano, je n'ai  lu que Un pedigree, récit directement autobiographique qui tranche sur le reste de sa production par son parti-pris d'objectivité presque froide et fait mesurer l'importance des expériences vécues par l'écrivain dans son enfance. Et surtout, Dora Bruder, un de ses chefs-d'oeuvre, texte poignant, sans doute un des plus remarquables que la tragédie de la Shoah ait inspirés. La thématique personnelle de l'auteur y entre en résonance avec  le tragique de l'Histoire, en s'accordant , de façon bouleversante, à la quête de cette jeune fille disparue sans laisser de traces.

Se voir décerner le Nobel est-il ce qui peut arriver de pire à un écrivain ? Quand on pense aux dégâts qu'ont pu causer certains prix moins prestigieux, tels que le Goncourt, sur la suite  de la carrière de tel ou tel écrivain, on est tenté de  répondre par l'affirmative. C'était, je crois, le sentiment de Samuel Beckett qui laissa son éditeur se rendre à Stockholm récupérer le prix à sa place. Le lauréat risque fort, en effet, de se retrouver confiné, et surtout confit, dans le statut de Grrrrand écrivain, international de surcroît, statut qui eut son heure de gloire à l'époque de Victor Hugo et d'Anatole France, mais qui peut sembler passablement ringard aujourd'hui. Laissons donc ce genre de béatification à l'Eglise catholique romaine. Raymond Queneau, lui, pensait qu'un écrivain n'est jamais qu'un écriveron, néologisme savoureux qui suggère à merveille ce qu'il entre d'artisanat, de bricolage et de jeu dans toute entreprise d'écriture, et qui nous incite à modérer nos extases abusives. Je ne suis pas sûr que Modiano refuserait l'appellation, tant la création littéraire, chez lui, s'apparente à un artisanat modestement exercé et lentement perfectionné. Quant au Grrrrand écrivain dûment estampillé tel à Stockholm, il se retrouve piégé, empesé, dans le rôle officiel de représentant de la Khulture avec un grand Q et  d'ambassadeur de sa tribu. A lui, les conférences, les discours, les visites officielles, les dîners présidentiels et en ville, le baise-main à la reine-mère. Autant de perdu pour le travail de création, l'expérimentation, le renouvellement. Peu de chance, désormais, pour voir le nobélisé se renouveler. Il lui reste à glisser sur son erre jusqu'à la darse où il achèvera de pourrir doucement, jusqu'au tombeau d'Anatole. Il est vrai que le jury Nobel distingue généralement des gens qui, ayant largement dépassé la soixantaine (c'est le cas de Claude Simon, de Le Clézio et de Modiano), ont dit depuis longtemps ce qu'ils avaient à dire et ne songent plus, depuis longtemps déjà, à se renouveler, en admettant qu'ils conservent les forces intellectuelles et physiques pour le tenter. Tout le monde n'a pas la vitalité  d'un Verdi accouchant d'un génial Falstaff au soir de sa vie. Mais enfin, l'essentiel est peut-être qu'aujourd'hui la France compte un quinzième (ou seizième ?) nobélisé, ce qui ajoute certainement au prestige que lui valaient déjà ses trois cents mètres de Tour Eiffel et ses quatre mille huit cent sept mètres de Mont Blanc, comme disait à peu près Jacques Prévert.

Sur son blog de la République des livres, Perre Assouline estime d'ailleurs que, grâce à ce Nobel, "avec Patrick Modiano, le monde va découvrir une certaine France". A quoi fait écho un de ses lecteurs qui estime que  " Modiano représente un certain esprit français ". Tel n'est pas mon avis. Tout en reconnaissant qu'un écrivain est toujours tributaire d'un environnement et d'une culture, je pense que cette identification, favorisée par l'attribution du Nobel, d'un écrivain à la culture de son pays aboutit à gommer la singularité de son témoignage et de sa voix. Quand j'ai découvert mes premiers romans de Modiano , je n'ai pas eu du tout le sentiment d'y retrouver " un certain esprit français ", mais j'ai été sensible, au contraire, à l'extrême singularité de cette voix, à l'extrême originalité de ce regard. Dans un roman comme Villa triste , cette singularité m'a paru éclatante. Par la suite, malheureusement, on s'est habitué , on a commencé à entendre la rengaine "Modiano écrit toujours le même livre" ( ce qui dispensait de prendre conscience de la diversité de l'oeuvre ) , la saveur d'originalité de son art s'est affadie , même pour certains de ses plus fidèles lecteurs . Pour autant, Modiano ne représente pas du tout " un certain esprit français ". Sa singularité fait de lui, au contraire, un étranger parmi nous . C'est le lot, du reste, de tout artiste profondément original .


Il me semble qu'on ne devrait jamais perdre cela de vue : un artiste original est toujours un étranger parmi nous ; même s'il parle notre langue, il la parle autrement (la différence est subtile chez Modiano, dont la langue paraît au premier abord si simple et si limpide, mais elle existe) ; même s'il vit dans le même monde que nous, il le voit, le ressent, l'interprète autrement.  Proust l'a dit bien mieux que moi, et il n'y a pas à revenir sur cette vérité. Mais ensuite vient le redoutable, laminant, uniformisant travail social de récupération collective, scolaire, médiatique, officielle,travail dont participe le rituel des prix littéraires : la tribu cherche à faire rentrer dans son sein le fils prodigue, qui d'ailleurs, se prête souvent volontiers au jeu. L'attitude exemplaire reste celle de Samuel Beckett, lui qui un jour, à la question rituelle " Pourquoi écrivez-vous ? ", répondit en toute modestie : " Bon qu'à ça ". La  "distinction " du Nobel, il la vécut comme une catastrophe. La vraie distinction pour un artiste, en tant qu'il est artiste, c'est ce qui le distingue irrévocablement de tous les autres.




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