samedi 15 novembre 2014

Assouline chez Caubère

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Sur son blog de la République des livres, Pierre Assouline consacre un billet enthousiaste à La Danse du diable, le spectacle que Philippe Caubère donne actuellement à l'Athénée-Louis Jouvet . Depuis plus de trente ans, les fans de Caubère peuvent suivre l'évolution du même projet théâtral, créé sous le titre de la Danse du diable au festival d'Avignon en 1981, puis développé et modifié sous le titre Le Roman d'un acteur, puis l'Homme qui danse , puis à nouveau la Danse du diable . Assouline se refuse à qualifier cette performance de one man's show ; c'en est pourtant bien un. Que peut-il y avoir de péjoratif, d'ailleurs, dans cette expression ? Tout acteur évoluant seul sur scène tout au long d'un spectacle se livre à un one man's show. Mais pour un Assouline, "one man's show", dieu que c'est vulgaire ! Et puis quel affreux anglicisme. Assouline préfère parler de "pur projet de théâtre". Comme si tout projet de théâtre n'était pas par nature, et dès le départ, voué à l'impur. Le one man's show- de Caubère dure trois heures. Il paraît que les spectateurs tiennent le coup ; l'acteur aussi : bravo. Il paraît aussi qu'à ce spectacle on rit beaucoup : tant mieux. A ce propos, Assouline note avec soulagement :

" Que c'est bon d'entendre des gens rire de bon coeur, d'un rire qui n'est pas le rire gras des shows télévisés ni le rire de dérision que Canal+ a incrusté dans les esprits. "

Bref, un rire de bon ton, de bonne compagnie, un rire pas vulgaire, pas grassement popu. Quand on va voir Caubère, on est entre gens de bonne compagnie. On rit, mais c'est un rire qui a de la classe. De là à y voir un rire de classe, cela nous entraînerait un peu trop loin, peut-être, dans une réflexion sur le choix des divertissements et les façons de rire comme stratégies de distinction, au sens où Bourdieu entendait ce mot.

Il faudrait évidemment vérifier, au long des trois heures que dure le spectacle, si le rire suscité par Caubère ne verse pas malgré tout, de temps en temps, dans le quasi gras ou dans la dérision de mauvais aloi ; pour cela, il  faudrait analyser en continu les rires dans la salle. Mais c 'est une tâche qui rejoindrait les travaux d'Hercule. Et puis, le rire étant une manifestation physiologique peu contrôlable, il suffit d'une toux un peu grasse, d'une complexion un peu bouffie... Rien de moins aisé à classifier que le rire, n'en déplaise à Assouline, qui préfère qualifier le rire caubérien de "moliéresque". Malheureusement, on sait que le rire moliéresque, dans les farces comme la Jalousie du barbouillé ou le Médecin malgré lui, n'est  pas toujours si distingué que cela, et que  la dérision n'est pas absente de ce théâtre, y compris dans les grandes comédies, comme l'Ecole des femmes ou le Misanthrope. D'ici à ce que Molière ait inspiré les amuseurs de Canal+, il n'y a pas loin. Et voilà les subtils distinguos assouliniens dans le lac. Le rire est le rire, impur et mélangé, surtout quand il est collectif.

Justement, lors d'une récente représentation de la Danse du diable, un de nos collaborateurs a pu enregistrer sur le vif un moment de théâtre édifiant :


( Dans l'obscurité de la salle de l'Athénée-Louis Jouvet, deux spectateurs de marque, le critique littéraire bien connu Piotr Tassoupline-Patchouline et son épouse Esther )


Esther Tassoupline-Patchouline , se tournant à demi vers son mari -- Pourquoi tu ris comme ça ?

Tassoupline-Patchouline -- Ben ... je ris . Pourquoi , y a un problème ?

Esther - Tu ris pas comme ça d'habitude.

Tassoupline-Patchouline -- Ah bon. Et je ris comment ?

Esther -- D'habitude, tu ris ... plus gras.

Tassoupline-Patchouline -- Et quoi encore ?

Esther -  Plus fort aussi. Rappelle-toi, au show de Bigard.

Tassoupline-Patchouline --  Oui mais là, c'est Caubère , on est entre gens de bonne compagnie. Et puis ça va faire bientôt trente ans que je vais écouter ses vannes, tu comprendras que je ne me morde pas les couilles . Je ris d'un rire plus...

Esther -- ... distinglé.

Tassoupline-Patchouline -- ... distancié.
Esther -- ... complice.
Tassoupline-Patchouline  -- ... de connivence.
Esther --- ...de complaisance.
Tassoupline-Patchouline -- Commence pas, veux-tu.
Esther -- Tu es sûr que tu te sens bien ?
Tassoupline-Patchouline --  Je t'emmerde.
Spectateur anonyme -- Dites donc, je sais bien que le spectacle est aussi dans la salle, mais si vous la fermiez un peu, hein ? On ne s'entend plus ronfler.
Tassoupline-Patchouline -- De couaille , de couaille ?
Esther -- De couaille, de couaille ?

( Pugilat. Entrée des pompiers. Sur la scène, Caubère, au bord du coma hypo-glycémique, perd son texte, enquille le monologue de Figaro, bifurque sur la tirade des nez. Il sent brusquement le poids des ans. Le sentiment de la  dérision du métier de saltimbanque l'écrase. Il s'écroule entre deux penderillons.  Seuls ses pieds émergent. On voit qu'il a des trous à ses semelles. Impitoyable, le public crie "escroc!... vieux ringard ! ... remboursez ! " Dans la salle, Esther Tassoupline-Patchouline, brandissant comme un trophée la moumoute de son mari, crie : "Rira bien gras qui rira la dernière " )







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