vendredi 21 novembre 2014

Je me souviens (3)

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Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

" Vastes oiseaux des mers ", déjà, c'est magnifique. mais la merveille, ce sont les deux dernier vers :

Qui suivent, indolents compagnons de voyage ...

Si tu fais bien fonctionner l'e muet-qui-ne-l'est-pas , puis si tu mets les accents d'intensité au bon endroit, tu as d'abord la glissade en vol plané, puis l'ample battement régulier des ailes...

Le navire glissant sur les gouffres amers

Alors là, la glissade, tu l'as en continu, sans compter l'épure horizontale / verticale.

A-t-on jamais rien écrit de plus beau ?

C'est là que tu vois que la lecture silencieuse est une hérésie, au moins quand il s'agit de littérature. Un texte est fait pour être dit à haute voix. C'est  ainsi qu'au début du XXe siècle encore, les amateurs de littérature avaient coutume de lire. Un texte, il faut se le mettre en bouche, lentement, longuement. Musique... Jouissance de la musique des mots.

Vers le milieu des années cinquante, un lycéen avait toutes les chances (si on peut parler de chance) de ne jamais entendre parler de Baudelaire. Trop sulfureux, sans doute, pour être étudié en classe, devaient penser la plupart des profs de lettres et l'immense majorité des parents d'élèves. Et si tu te lançais dans des études de lettres, pour peu que Baudelaire n'ait été inscrit au programme ni de la licence ni du Capes ni de l'agreg, eh bien tu sortais de tes années d'étude sans jamais avoir étudié un poème de Baudelaire ni même avoir entendu un prof parler de lui. C'est ce qui m'est arrivé.

Je me souviens d'un jeune prof de lettres de vingt-cinq ans, au milieu des années soixante, préparant sur le coin d'une table, dans un café du centre de la belle ville de Sens, ses cours sur Baudelaire et sur les Fleurs du mal , qu'il avait choisi d'étudier avec ses élèves de terminale. Dans le juke-box, Salvador chantait "Le travail c'est la santé " . Heureuse époque où le prof de lettres, en terminale, était libre de fixer son programme comme il l'entendait. C'est comme ça qu'en 58, notre prof de terminale au lycée du Mans nous avait fait découvrir Ionesco et Beckett en nous lisant, assis sur le coin du bureau, Les Chaises et Molloy. Il s'appelait Gérard Genette. Tu parles d'un luxe. Mais nous n'en savions rien. Lui non plus, peut-être.



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