lundi 17 novembre 2014

Le ciron de ces dames

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" Il vaut mieux être animal qu'homme, insecte qu'animal, plante qu'insecte, et ainsi de suite.
  Le salut ? tout ce qui amoindrit le règne de la conscience et en compromet la suprématie. "

                                                                                     ( Cioran)


Parce que je possède une teinture de culture scientifique suffisante pour le comprendre, je sais qu'entre le monde réel et la conscience que j'en ai et que j'ai de mon rapport avec lui, la distance est immense. Certes je n'ai garde d'ignorer que mon appréhension sensorielle du monde et de mon rapport avec lui contient une part de vérité intuitivement accessible. Après tout, c'est en observant la chute d'une pomme que Newton fut mis sur le chemin des lois de la gravité. Cependant, l'essentiel, au quotidien, me reste inaccessible, comme d'ailleurs à tous mes semblables, même aux esprits scientifiques les plus éminents;  du moins, je l'imagine ainsi. Dans la vie quotidienne, Max Planck ne passait pas tout son temps à manipuler des équations et à parfaire l'hypothèse quantique, il faisait aussi de la musique, des enfants à sa femme, s'intéressait à la politique, etc.

Cependant, seule la science (et non la philosophie, encore moins la religion), à partir du moment où ses résultats sont avérés, est en mesure de m'éclairer vraiment sur la nature réelle du monde qui m'entoure, sur ma propre nature et sur les échanges que mon corps vivant entretient avec le monde. A condition d'être moi-même en mesure d'accéder à une compréhension suffisante des concepts et des démonstrations scientifiques. Ce qui, en ce qui me concerne, est loin d'être toujours le cas, je le reconnais humblement.

Je m'intéresse autant qu'un autre aux spéculations philosophiques, aux croyances, aux mythes, aux préceptes éthiques des religions. Cependant ces domaines échappent entièrement à la règle de la vérification expérimentale qui prévaut dans le champ des sciences de la nature. Personne ne prouvera jamais la vérité d'un système philosophique ou d'une religion. Seule la connaissance scientifique est soumise à la règle de la preuve.

A la lumière de la connaissance scientifique, comment puis-je me définir ? Qu'est-ce que je suis ? Un être vivant, c'est-à-dire  -- comme tous les organismes vivants, de la bactérie à l'éléphant -- un système thermodynamique ouvert échangeant incessamment de la matière et de l'énergie avec son milieu -- un milieu compatible avec le maintien de son existence, pour une période plus ou moins brève. Le moment de la mort est celui où ces échanges nécessaires au maintien de la vie cessent définitivement. Pouètte.

Qu'est-ce que ma conscience ? Une fonction (elle n'est pas la seule) adaptative assumant (partiellement) la régulation du système. Il est plus que probable qu'à la mort cette fonction s'interrompt définitivement. Pfffuitt.

Qu'est-ce que je suis ? Un nuage d'atomes provisoirement associés par des liaisons électromagnétiques et qui finiront (souvent bien après la mort physique) par se dissocier entièrement.

Insignifiant animalcule perdu à la surface d'une dérisoire machine ronde perdue au fin fond d'un trou du cul galactique de l'immense Univers. Sous-ciron pascalien. A peine plus gros que la moindre bactérie  et combien moins efficient.

" Ce matin, écrit Cioran, après avoir entendu un astronome parler de milliards de soleils, j'ai renoncé à faire ma toilette : à quoi bon se laver encore ? "

A quoi bon se laver encore ? A quoi bon se lever encore ?

On peut trouver mieux, pour garder le moral, que ce que nous révèlent de notre condition les vérités scientifiques les mieux établies. Ce sont elles qui suscitent le "à quoi bon ?" de Cioran.   Elles m'aident cependant à accueillir plus sereinement l'idée de la délivrance qu'est la mort inéluctable, dans la mesure où elles me font comprendre que je vis dans une conscience superficielle et presque totalement illusoire de la réalité. Burlesque à force d'être superficielle et illusoire. Je crache sur cette conscience, poussif véhicule de lieux communs de toutes sortes, de préoccupations utilitaires de bas niveau (qu'est-ce qu'on bouffe à midi ? ai-je bien chié ce matin ?), de curiosités infantiles, le tout nageant dans un bain-marie de peurs et d'angoisses dégradantes. Peut-être est-elle un peu plus complexe et performante que celle de l'amibe ou que celle de mon chat, mais rien ne m'en assure vraiment. D'ailleurs, si je ne me fais pas une haute idée de la conscience de l'amibe, j'ai en revanche la plus grande estime pour la conscience de mon chat, même si je ne l'ai jamais vu résoudre la moindre équation ; mais qu'est-ce que je sais de ce qui se passe dans sa tête ?

Max Planck (qui croyait en Dieu) était soutenu dans son travail de chercheur par l'ambition d'atteindre à la connaissance de l'absolu. Mais aucun homme, fût-il le plus génial des chercheurs, n'atteindra jamais à cette connaissance. Cependant la recherche scientifique fait reculer chaque jour les bornes de nos connaissances vraies -- même si elles restent partielles --, résultat qu'aucun philosophe ni aucun prophète n'a jamais obtenu ni n'atteindra jamais. Mais elle ne nous consolera jamais de l'inconvénient d'être nés. Et d'ailleurs, à quoi bon la connaissance scientifique, si c'est pour nous désespérer davantage ? Décidément, Cioran avait raison, la conscience est la merde des merdes. Vienne, vienne la mort ! Que la mort m'en délivre !


Additum -

Eh ben dis-donc ! J'étais plutôt remonté (est-ce le bon qualificatif ?) quand j'ai écrit ça. Depuis, mon point de vue sur Cioran et l'utilité de le lire a quelque peu évolué. Faudra que j'en parle.


Max Planck et la physique quantique, par Alberto Tomas Pérez Izquierdo ( collection Grandes idées de la science )

Cioran ,  Aveux et anathèmes   ( Gallimard / Arcades )

Cioran ,  De l'inconvénient d'être né  ( Folio /essais )







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