mardi 18 novembre 2014

Les gros thons ne sont pas ceux qu'on pense

1177 -


" Le plus grand péril de l'existence vient du fait que la nourriture des hommes est toute entière faite d'âmes "
                 ( Le chamane Ivaluardjuk , à l'explorateur Knud Rasmussen )

" La question du sujet animal est potentiellement traumatisante pour l'humain (occidental) "
                 ( Dominique Lestel ( Les origines animales de la culture ) )

Les entreprises de pêche industrielle d'Europe et du monde entier exultent : les populations de thons rouges -- une espèce que l'on croyait, encore il y a peu, menacée d 'extinction, victime de la surpêche -- sont en nette augmentation. Et de réclamer aussitôt une révision des quotas à la hausse : et pourquoi non,  puisque les stocks se gonflent, puisque la ressource augmente ?


Les stocks, la ressource ... Même aux époques pas si lointaines où l'anthropophagie était encore une pratique relativement répandue, les hommes n'ont jamais eu l'idée d'appliquer ces catégories à d'autres hommes. Ils les réservent aux animaux et aux plantes, c'est-à-dire à tous les autres êtres vivants, qu'ils rejettent dans le domaine de la nature. Tandis que nous, les humains, n'est-ce pas, nous ne relevons pas de la nature : notre domaine privilégié, exclusif, c'est celui de la culture. Notre espèce a inventé la culture, et c'est pour cela qu'elle est unique en son genre. L'Homme a été créé pour dominer la nature et pour l'exploiter : c'est ce que nous ressassent les monothéismes bibliques.


Je suis passé un jour à proximité d'un train chargé de porcs, à l'arrêt aux portes d'un abattoir. Les cris déchirants, terrifiants des bêtes me parvenaient à des centaines de mètres de distance. Elles savaient, à n'en pas douter, à quel sort elles étaient réservées,  et elles appelaient au secours. Il y avait dans l'air comme une odeur d'Auschwitz.

Reléguer, comme nous le faisons, tous les autres êtres vivants dans le domaine de la nature, c'est nous arroger le droit d'employer, pour parler d'eux, des mots comme stocks ou comme ressources , des euphémismes qui débouchent directement sur l'univers de la mise à mort à l'échelle industrielle sans parvenir à l'escamoter. L'univers des élevages en batterie. Celui des chalutiers géants.

Même les déportés qu'on gazait dès leur arrivée à Auschwitz n'appréhendaient pas l'imminence de leur fin, comme ces porcs entassés dans ce train l'appréhendaient. La raison en était simple : ils étaient hors d'état d'imaginer que d'autres hommes seraient capables de les traiter un jour comme du bétail qu'on mène  à l'abattoir. Mais justement, pour légitimer leur entreprise de mise à mort industrielle d'autres êtres humains, les nazis avaient pris soin d'inventer la catégorie de sous-hommes, rejetant ainsi leur victime dans le camp de la nature. Le camp de la nature est un camp d'extermination.

Et si, sans le savoir, sans en avoir conscience, j'étais un thon ? un gros thon ? un foutu thon ? un bougre de thon ? Je n'irai pas jusqu'au roi des thons, par pure modestie.

Mais alors, mais alors, ça changerait tout. Si je suis thon, quand j'ouvre ma boîte de thon ( à l'huile d'olives, à la  tomate, aux aromates ), qu'est-ce que je vais manger ? Un frère, un beau-frère, un cousin, un père, un parent en tout cas. Il ne me restera plus, mon forfait perpétré, qu'à écrire un livre dont le titre sera Pourquoi j'ai mangé grand-père ... Et ce qui vaut pour les thons vaut pour les veaux, vaches, cochons,  poulets , gambas, fruits de mer, etc.. etc.. Tous, frères, soeurs, cousins, cousines. François d'Assise savait ça. Mais nous, on préfère ne pas le savoir, faire comme si on ne le savait pas. Ouarf  Ouarf  Ouarf ! On sait bien qu'on n'est pas des thons ! On est les humains, c'est-à-dire les rois du monde ! Et avec des théories à la thon comme celle-là, nous autres, les rois du monde, qu'est-ce qu'on va bouffer ? Car il s'agit de BOUFFER ! Et on est déjà plus de sept milliards d'exemplaires de l'espèce humaine sur la terre, et c'est pas parti pour diminuer. Alors, tu penses que l'avenir du thon rouge, je m'en tape. Je veux BOUFFER.  On veut BOUFFER . A BOUFFER !

A vrai dire, François d'Assise n'était pas le seul à savoir que les animaux (et les plantes) sont nos frères et soeurs, et proches parents, mais il faut reconnaître que, dans nos cultures d'Occident, il fut un des rares à en avoir conscience, et à le dire. Aujourd'hui, grâce à  toutes les avancées de la génétique, de la biologie, de la paléontologie, de la zoologie, nous le savons beaucoup mieux, mais nous continuons de faire comme si nous ne le savions pas : c'est que divulguer ce secret de polichinelle risquerait de nuire à la croissance, n'est-ce pas, la fameuse croissance, après laquelle tout le monde court. Le problème est que l'on a de plus en plus nettement l'impression que la  croissance des sociétés humaines se paie par la décroissance de toutes les autres formes de vie sur la terre. Depuis 1950, en un peu plus d'un demi-siècle, le nombre d'humains sur la terre est passé de 2,5 milliards à 7,3 milliards; il a pratiquement triplé. Pendant la même période, combien d'espèces animales (et végétales) ont parcouru un trajet inverse ?

Les Indiens d'Amazonie ou du  grand Nord canadien, dont parle Philippe Descola dans son livre Par-delà nature et culture , ne voient pas du tout, eux, les choses comme nous. Figurez-vous que la différence entre nature et culture, ces gens-là, ils connaissent pas. Il n'y a pas pour eux l'espèce humaine et puis tout le reste, Ils ne se sentent pas du tout les représentants d'une espèce en quoi que ce soit supérieure, en quoi que ce soit privilégiée. Ils se sentent pris dans le continuum du vivant, parmi les arbres, les plantes, les animaux, avec lesquels ils entretiennent des rapports d'interdépendance, de solidarité, de parenté et de respect. Oui, bon, d'accord,  va-t-on me répondre, mais c'est des sauvages, perdus au fin fond de leurs forêts, de leurs steppes. Eh bien, ces sauvages, si j'en crois Philippe Descola, ont développé des cosmologies autrement plus subtiles que l'idée que nous nous faisons généralement en Occident de notre place dans le monde et de notre rapport avec la nature.

Les Indiens Achuar, qui vivent de part et d'autre de la frontière entre l'Equateur et le Pérou et font partie des tribus de l'ensemble jivaro,  " disent que la plupart des plantes et des animaux possèdent une âme ( wakan ) similaire à celle des humains , une faculté qui les range parmi les "personnes" ( aents ) en ce qu'elle leur assure la conscience réflexive et l'intentionnalité, qu'elle les rend capables d'éprouver des émotions et leur permet d'échanger des messages avec leurs pairs  comme avec les membres d'autres espèces, dont les hommes ", écrit Philippe Descola. " Les singes laineux, lui explique un Achuar, les toucans, les singes hurleurs, tous ceux que nous tuons pour manger, ce sont des personnes comme nous. Le jaguar aussi c'est une personne, mais c'est un tueur solitaire ; il ne respecte rien . Nous, les " personnes complètes ", nous devons respecter ceux que nous tuons dans la forêt car ils sont pour nous comme des parents par alliance. Ils vivent  entre eux avec leur propre parentèle; ils ne font pas les choses au hasard; ils se parlent  entre  eux ; ils écoutent ce que nous disons ; ils s'épousent comme il convient. Nous aussi, dans les vendettas, nous  tuons des parents par alliance, mais ce sont toujours des parents. Et eux aussi ils peuvent  vouloir nous tuer. De même les singes laineux, nous les tuons pour manger; mais ce sont toujours des parents".

C'est pourquoi les pratiques de chasse, chez ces Indiens, s'accompagnent de rituels destinés à apaiser la colère de l'âme de l'animal qu'on a tué ainsi que le désir de vengeance de ses congénères, et en même temps à gagner leur bienveillance. La dépouille de l'animal tué n'est pas abandonnée aux prédateurs, mais fait l'objet de véritables rituels funéraires.

" Dans  l'esprit des Indiens, poursuit Philippe Descola, le savoir-faire technique est indissociable de la capacité à créer un milieu intersubjectif où s'épanouissent des rapports réglés de personne à personne : entre le chasseur , les animaux et les esprits maîtres du gibier , et entre les femmes, les plantes du jardin et le personnage mythique qui a engendré les espèces cultivées et continue jusqu'à présent d'assurer leur vitalité. Loin de se réduire à des lieux prosaïques pourvoyeurs de pitance, la forêt et les essarts de culture constituent les théâtres d'une sociabilité subtile où, jour  après jour, l'on vient amadouer des êtres que seuls la diversité des apparences et le défaut de langage distinguent en vérité des humains. "

Ainsi tend à s'effacer la frontière et la distinction entre un monde humain de la culture et une nature inhumaine et "sauvage". " A mille lieues du " dieu féroce et taciturne " de Verlaine, écrit Descola, la nature n'est pas ici une instance transcendante ou un objet à socialiser, mais le sujet d'un rapport social ; prolongeant le monde de la maisonnée, elle est véritablement domestique jusque dans ses réduits les plus inaccessibles ".

De semblables conceptions cosmologiques, ainsi  que les pratiques qui en découlent, se retrouvent sur un vaste espace géographique allant de la haute Amazonie à la Sibérie en passant par les steppes du grand Nord canadien. Mais on en retrouve l'équivalent dans d'autres régions du monde.

 " Les rites de chasse et de naissance inuit, écrit Descola, témoignent de ce que les âmes et les chairs, si rares et si précieuses, circulent sans trêve entre  différentes composantes de la biosphère définies par leurs positions relatives et non par une essence donnée de toute éternité ; de même qu'il faut du gibier pour produire les humains -- comme aliment, certes, mais aussi parce que l'âme des phoques harponnés, renaît dans les enfants --, de même il faut des humains pour produire certains animaux -- les restes des défunts sont abandonnés aux prédateurs, le délivre est offert aux phoques et l'âme des morts retourne parfois vers l'esprit qui régit le gibier marin ". Les thons, par exemple...

Comme nous voilà loin, nous autres Occidentaux "civilisés", de ces merveilleux et subtils échanges ! Il y a bien longtemps que nous avons rompu avec cette compréhension fine de rapports harmonieux, équilibrés, mesurés, tempérés, entre l'homme et son environnement. Comme l'idée que nous nous faisons de la "nature" paraît lourdement grossière, confrontée aux conceptions de ces "primitifs" ! Le pire est que ce dualisme sommaire, appauvrissant, mortifère, est aujourd'hui en passe -- urbanisation et démographie galopantes aidant -- d'être adopté par des pans de l'humanité de plus en plus vastes. De jour en jour, les hommes détruisent davantage l'écosystème global et mondialisé dont ils sont pourtant partie intégrante et solidaire, et dont leur existence dépend. Comportement immodeste, irresponsable et suicidaire. Celui d'une sacrée bande de thons ? Respect pour les thons. Respect.


Philippe Descola ,  Par-delà nature et culture  ( Gallimard / Bibliothèque des sciences humaines )

Dominique Lestel,  Les origines animales de la culture  ( Flammarion, Champs essais )


Note -

Les premières pages de Par-delà nature et culture, où l'auteur expose les enseignements de ses observations d'ethnologue, notamment chez les Indiens Achuar, sont essentielles et décisives pour suivre le propos et la cohérence d'un livre dense (et difficile, en raison de son haut degré d'abstraction et de généralité), où les enjeux philosophiques, épistémologiques et existentiels apparaissent indissolublement liés. Mais j'avoue que j'ai eu du mal à suivre Descola dans sa critique de certains aspects des thèses de Lévi-Strauss dans son Anthropologie structurale . Pour y parvenir, encore eût-il fallu que je... que j'eusse... Ah mon dieu qu'c'est embêtant d'être à ce point ignare, Ah mon dieu qu'c'est  embêtant d'être si ignorant ... Et pourtant j'y ai eu mis le nez dans l'Anthropologie structurale, du grand Claude, mais c'était il y a bien longtemps.



2 commentaires:

Albrecht von Fürstemberg a dit…

Ça marche ? C'est sûr ?
Bon, le temps de lire quelques spams et je reviens.

Eugène a dit…

ça marche