mardi 25 novembre 2014

" W ou le souvenir d'enfance " , de Georges Perec : reconstruire le sens

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Il est à première vue déconcertant, ce texte. Mais il se révèle vite, à la lecture, un des plus beaux, des plus éclairants, des plus  émouvants que Georges Perec ait écrits.

Déconcertant au premier abord. Il est construit en effet sur l'alternance de deux séries de chapitres qui, à première vue, n'ont pas de rapports entre eux et sont écrits de deux manières très différentes.

La première série développe la description, à partir des souvenirs d'un narrateur, d'une société imaginaire, W , située par lui sur une île quasiment inaccessible des parages du Cap Horn, et toute entière vouée au culte et à la pratique du sport. Cette description se présente comme logiquement cohérente, frappe par son souci d'exactitude, de précision constante, presque maniaque. On y découvre progressivement les règles d'un jeu social apparemment très compliqué, mais sans doute beaucoup plus simple qu'il n'y paraît au premier abord. Son sens se précise et se dévoile progressivement, de façon continue.

La seconde série, dont les chapitres alternent régulièrement  avec ceux de la première, note des souvenirs d'enfance de l'auteur lui-même. Elle s'oppose, presque terme à terme, à la seconde, par le caractère fragmentaire et discontinu de ces souvenirs, malgré l'effort pour leur conférer la plus grande netteté possible ; en l'absence de souvenirs, l'auteur tente aussi d'y suppléer, afin de parvenir se représenter un passé qui le fuit, à l'aide de documents (photographies, par exemple). La cohésion, la continuité  de ces évocations restent approximatives. C'est une évocation pleine de trous, pleine  de silences, pleine de vides, à l'inverse de l'autre.

Un lien entre les deux séries nous est indiqué par l'auteur lui-même, une première fois vers le début du livre, puis, plus nettement, sur la fin. La fiction de la société de W  lui a  été inspirée par des séries de dessins que, dans son enfance, vers l'âge de dix/douze ans (c'est-à dire à la fin des années quarante ou au début des années cinquante), il réalisait régulièrement, en les accompagnant de quelques notes, où le monde de W était déjà esquissé. Ces dessins représentaient des sportifs, des athlètes musculeux, des sortes de surhommes, comme on pouvait en voir  sans doute dans des BD de l'époque. Rappelons que les premiers  Jeux Olympiques de l'après-guerre eurent lieu à Londres en 1948, suivis de ceux d'Helsinki en 1952. Les dessins de Perec doivent être contemporains des premiers. C'est beaucoup plus tard qu'ayant retrouvé ces dessins, ils lui ont donné l'idée de développer la description de la société de W .

La question que se pose le lecteur, et que, guidé par les singuliers contrastes entre les deux séries de textes, il ne va pas tarder à résoudre, est de savoir quels liens secrets les unissent, afin de découvrir la cohérence du sens de l'ensemble.

Perec est né à Paris en 1936, de parents juifs arrivés de Pologne au milieu des années vingt. Engagé volontaire en 1940, son père est tué au front la même année. Pour le protéger des persécutions, sa mère le fait passer en zone libre dès 1941, parmi d'autres enfants, fils et filles de soldats tués au champ d'honneur, dans un convoi de la Croix Rouge. Il n'a pas encore six ans. Il passera toute la guerre à Villard-de-Lans, avant de revenir à Paris pour y être adopté par une de ses tantes.

C'est sur le quai de la gare, au moment de monter dans le train qui l'emmène en zone libre, que Georges Perec voit sa mère pour la dernière fois. Internée à Drancy, elle sera déportée en Allemagne, où elle disparaîtra, probablement à Auschwitz,  vers 1943. " Nous n'avons jamais pu retrouver de trace ni de ma mère ni de ma soeur.", écrit Perec. " Il est possible que,  déportées en direction d'Auschwitz, elles aient été dirigées sur un autre camp ; il est possible aussi que tout leur convoi ait été gazé en arrivant ". Nacht und Nebel. De son dernier contact avec sa mère, l'enfant ne gardera qu'un souvenir flou, peut-être reconstruit, l'image d'un mouchoir blanc qu'on agite...

Ce qui frappe dans l'évocation de cette enfance, c'est (du point de vue de l'enfant) le défaut de cohérence, le défaut de sens, la discontinuité. De sa mère, aucun des adultes qui l'entourent ne lui parle; on peut se demander si, bientôt, il se souvient encore qu'il a eu une mère et un père. Dans le souci de le protéger, on ne lui dit évidemment pas qu'il est Juif ; des "tantes" et des "oncles" apparaissent, puis disparaissent. La guerre elle-même, à Villard-de-Lans, paraît abstraite, à peine réelle. C'est tout juste si quelques soldats italiens, guère redoutables, puis deux officiers allemands, rappellent qu'on est dans un pays occupé.

Ainsi s'éclairent la discontinuité, le manque de cohérence, de ces souvenirs d'une enfance vécue dans le silence, le non-dit et l'absence.. On peut penser que, de retour à Paris, l'enfant ne sera pas mis par ses parents adoptifs brutalement en face de la vérité. Une vérité terrifiante sur un monde terrifiant, dont le destin de cet enfant est  le produit.

C'est cette vérité que l'histoire de W a pour fonction de rétablir. Elle est là pour dévoiler la réalité du monde où cet enfant a vécu et où il continue de vivre. Où nous continuons de vivre.

L'histoire de W est une utopie rose qui vire rapidement au noir. Sur cette île du bout du monde, où la campagne ressemble à ce qu'elle est du côté de Villard-de-Lans ou quelque part en Bavière, du côté de Nuremberg, les habitants ont imaginé d'organiser leur vie sociale autour de la pratique et du culte du seul sport, apparemment dans l'esprit des préceptes de Coubertin. Le talent de Perec, allant du registre du burlesque le plus débridé à celui du fantastique le plus inquiétant, fait merveille pour nous décrire cette société construite en totalité autour d'un seul principe, En totalité. Une société totalitaire, qu'on ne peut guère comparer qu'aux sociétés décrites par Kafka, par exemple dans le Château . L'idéal sportif dérivé de Coubertin sert d'alibi et de paravent à des pratiques collectives qui laissent loin derrière elles même les horreurs du nazisme ou du stalinisme. Le lot de presque tous y est de tenter de survivre par n'importe quel moyen, sous le regard de dirigeants inaccessibles, imprévisibles, impitoyables. Les enfants sont élevés dans l'ignorance la plus totale de ce qui les attend dès leur entrée dans le monde des adultes.

L'enfant Georges Perec aura  lui aussi vécu dans l'ignorance de l'horreur du monde où il vivait. Un monde où, si l'on avait la malchance d'être  du mauvais côté, il n'y avait plus qu'à tenter de survivre par n'importe quel moyen, avec très peu de chances de  s'en sortir. A l'instar des enfants de W qui ne découvrent qu'au dernier moment la réalité de la société où ils vont vivre, Perec ne découvrira vraiment l'horreur dont sa mère a été une des victimes que bien plus tard, devenu adulte, dans le livre de David Rousset,  L'Univers concentrationnaire , et c'est de la lecture de ce livre qu'est née la décision de développer la fiction de W , dans un sens que l'enfant qui l'avait esquissée n'avait sans doute pas envisagé. C'est cette fiction qui va lui rendre la cohérence de son destin, c'est elle qui va nous la faire appréhender.

Mais ce n'est pas seulement la société aberrante mise en place par l'avènement du nazisme à quoi la fiction de W renvoie métaphoriquement. Certes, on sait quelle place privilégiée le nazisme réservait au sport. Mais c'est vers 1948, à l'époque des J.O. de Londres, que le jeune Perec dessine ses athlètes super-musclés. Né un peu plus tard que lui, j'ai participé à l'engouement que les exploits des sportifs, à l'époque des J.O. d'Helsinki ( ah! Zatopek ! ah ! Mimoun !), suscitait chez les gamins de mon âge. Il y a dans le culte du sport, de la performance, de la victoire  sportive, quelque chose qui a à voir de près avec l'esprit du totalitarisme. Et l'on sait à quelles dérives la quête de la gagne  à tout prix a donné lieu, dans toutes les disciplines sportives, et pas seulement à l'échelle des ambitions individuelles. Je ne sais pas ce que Perec, devenu adulte, pensait de la place du sport dans nos sociétés, mais je pense que le temps où l'enfant qu'il avait été voyait les athlètes comme des surhommes parés de toutes les séductions était depuis bien longtemps révolu pour lui.

Livre bien troublant que W ou le souvenir d'enfance . Perec y médite sur ce que le nazisme a fait de son enfance à lui, montre comment cette enfance a été massacrée sans même qu'il en ait conscience. Mais il nous incite aussi à méditer sur les dégâts que l'ignorance et le mensonge exercent sur toute enfance. Le monde de W, c'est le monde du nazisme et des sociétés totalitaires; mais c'est aussi, de façon larvée, et d'autant plus inquiétante, le monde où nous vivons. A la fin du livre, l'auteur rappelle qu'au début des années 70, à l'époque de la parution du roman, le régime de Pinochet avait transformé plusieurs ilots de la Terre de Feu, là où l'enfant Perec avait situé la première ébauche de W , en camps de déportation.

On comprend mieux, en lisant W ou le souvenir d'enfance , que le motif de la disparition hante l'oeuvre de Perec. Disparition, ici, des souvenirs d'enfance, une enfance qui ressemble à une maison ruinée, dont des pièces entières -- les pièces essentielles -- auraient été anéanties, comme si elles n'avaient jamais existé. Dans La Disparition, une lettre a disparu sans crier gare, sans laisser d'adresse, sans qu'on puisse s'expliquer sa disparition : la lettre e . Derrière le jeu littéraire, derrière le défi apparemment un peu  fou que se lance l'écrivain, se cache une fatalité. Le roman ne nous dit jamais que cette disparition a été programmée par l'écrivain. Tout se passe comme si elle s'était imposée à lui comme un fait, et le lecteur, quant à lui, n'en prend que progressivement conscience. Perec aura donc dû écrire son roman sans pouvoir s'appuyer sur la lettre e : e, la plus féminine des voyelles, marqueur grammatical du féminin en français, la plus blanche des voyelles, évanescente, souvent muette, élidée, incessamment menacée de disparition ... la lettre de la mère. Ce roman qui ressemble à un jeu gémit à chaque instant du manque le plus cruel, dit à chaque ligne la mutilation qui l'a engendré et qu'il est chargé, sans doute, de tenter de guérir. Il affirme en effet, dans le même mouvement qui ressasse le manque, le triomphe de la volonté de vivre : on peut écrire, on peut créer sans le e. On peut continuer à vivre sans la mère. La souffrance n'a pas détruit Perec comme elle a détruit, peut-être, un Primo Levi. L'écriture aura été pour lui un moyen de la surmonter et de se reconstruire. Retourner la souffrance du manque pour en faire une force.

Je ne crois pas que, dans le paysage littéraire français du XXe siècle, la place reconnue généralement à Georges Perec soit vraiment celle qui lui revient. Je le compte, pour ma part, parmi les plus  grands.


Georges Perec ,  W ou le souvenir d'enfance    ( Gallimard / L'Imaginaire )

Georges Perec ,  La Disparition   ( Gallimard / L'Imaginaire )



2 commentaires:

Ludovic Prunier a dit…

Alors, ces spams ?

Eugène a dit…

J'ai rouvert les commentaires à tout un chacun, sans que les spams reparaissent et sans rien faire pour ça : je n'y comprends rien. Pourvu que ça dure !