lundi 15 décembre 2014

La piste (2)

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Parvenue au contact des premières pentes raides, la piste vire plein Est . C'est dans ce premier virage qu'un jour de chasse, je venais d 'entendre un coup de feu dans les fourrés en contrebas, lorsqu'un énorme sanglier traversa la piste, flageolant et tanguant, puis se perdit dans les brandes, au-dessus. Un chien blanc, du genre rase-mottes, suivit bientôt, qui disparut à son tour sur les traces du monstre. Puis ce fut au tour du chasseur, qui paraissait fort ému; il s'enquit de la direction qu'avait prise son gibier, mais, au moment de s'engager à son tour dans la pente, son chien reparut ; c'était le signe, selon son maître, que le sanglier était mort. On irait chercher son cadavre plus tard. Nous remontâmes la piste de conserve. Je compris que mon compagnon venait de faire mouche pour la première fois de sa vie; il en était tout fier, et se réjouissait d'annoncer la nouvelle à ses compagnons, postés à espaces réguliers le long de la piste. "Vous leur direz, Monsieur, combien il était gros ! Vous le leur  direz bien !" Je ne demandais pas mieux que de lui faire plaisir, si bien qu'à chaque chasseur que nous croisions, la taille de la bête augmentait. Je crois bien qu'au dernier, elle avoisinait celle d'un éléphant. Je rencontrai à nouveau mon Nemrod l'année suivante, à la même saison, deux ou trois kilomètres plus haut. Il pleuvait. J'abordais un passage où la piste est taillée dans la roche et bordée, par conséquent, d'un talus haut de quatre ou cinq mètres, presque à pic. Il pleuvait. C'est alors que j'aperçus mon loustic en train de dévaler sur le cul la pente au-dessus, le fusil entre les jambes, le canon pointé sur son menton. Arrivé au bord du talus, il s'envola gracieusement pour retomber au milieu de la piste, le fusil  toujours entre les jambes, sous les yeux de ma  chienne ébahie. "  'Tain, me dit-il, en se relevant avec quelque peine, je me suis fait mal !" Je n'en doutais pas. Il n'y avait que moindre mal : le fusil n'était pas chargé, ou bien il n'avait pas appuyé au bon moment sur la détente. Ce qu'il possédait de cervelle était donc sauf, mais pas la crosse du fusil, qu'il faudrait remplacer.

Le chemin serpente en remontant doucement, au pied des escarpements,  toujours bordé par le ruisseau encaissé qu'alimente, un peu plus  haut, une source. Un bassin, depuis longtemps abandonné, témoigne d'une tentative de captage. Fin juin, c'est un endroit où l'on cueille de grosses fraises des bois. Plus haut, les pentes dominantes sont si raides et si peu couvertes de terre qu'il n'est pas rare de tomber sur un gros chêne-liège, affalé en travers du chemin, racines à l'air, descellé par l'eau ruisselante et le vent. Un peu plus haut, sur une petite crête, une souche de chêne, probablement foudroyé, évoque à s'y méprendre une sorte de renard surdimensionné surveillant les vallons. C'était si ressemblant que, la première fois qu'elle le vit, ma chienne l'aboya furieusement depuis la piste, sans oser gravir la pente pour affronter ce bestiau inconnu d'elle. Je dus l'accompagner pour qu'elle constate sur place qu'il ne s'agissait que d'un simulacre.

Juste après cette rencontre, la piste change à nouveau brusquement de direction, cette fois vers le Sud-Ouest, pour remonter le vallon de Saint-Daumas. On domine un torrent assez bien fourni en eau (même en été), au bord duquel on aperçoit les ruines encore assez élevées d'une construction qui dut être imposante. Il s'agissait, m'ont dit des chasseurs, de la propriété d'un des fondateurs (du fondateur) de la Redoute, la célèbre entreprise de vente par correspondance. Il s'était  retiré en ces lieux bucoliques pour y passer une retraite heureuse. A sa mort, la maison est restée à l'abandon; il n'en reste que des pans  de murs. Pendant quelques années, un autre anachorète, à la barbe fleurie, s'était installé à proximité des ruines, dans une vieille caravane. C'est lui qui nous fit découvrir (à ma chienne et à moi), un jour qu'il faisait soif, une fontaine maçonnée de facture incontestablement antique (le sosie-fontaine de celle -- gallo-romaine -- de Roussivau, en forêt domaniale de l'Estérel). Je découvris d'ailleurs à proximité un fragment de tegula, preuve incontestable d'une occupation à l'époque gallo-romaine, peut-être liée à la présence des mines du pic Martin, toutes proches. Puis un jour, le vieil homme et sa caravane disparurent.

Ensuite, la piste remonte  doucement le vallon, à mi-hauteur de la pente. Pendant longtemps, j'y rencontrai un vieil homme qui gardait  ses chèvres, en contrebas. Nous causions. C'était un ancien boulanger de la Palud-sur-Verdon qui, à sa retraite, s'était reconverti en chevrier. Il  vivait, lui et ses chèvres, dans un bâtiment plutôt austère, au  bord de la route des Mayons. Un soir du printemps de l'année 1997, je regagnai ma voiture à la nuit tombante, puis repris ma route plein Nord. Je ne tardai pas à apercevoir, au-dessus des montagnes du Verdon, dans le lointain, au Nord-Ouest, un OVNI de taille respectable, fort lumineux, avec, derrière lui, une vaste traînée blanche : c'était la comète de Hale-Bopp, qui resta visible dans tout l'hémisphère Nord pendant une bonne partie du mois d'avril. Quelques jours plus tard, je retrouvai mon chevrier, fidèle à son poste, au bord de la piste.  -- Alors, lui demandai-je, tout  excité, vous l'avez vue, la comète ? ... la comète de Hale-Bopp ? ". Il me considéra, interloqué, puis, comme j'insistais, lui montrant le ciel au Nord, -- Ah oui !, me dit-il, bien sûr que je l'ai vue ! Même qu'elle est tombée là- bas dessous. C'était tout rouge... Mais je ne me suis pas approché ".

J'en suis toujours à me demander ce que, de son côté, il avait bien pu voir ; ça devait sortir de l'ordinaire. Mais dans ces bois, parfois presque impénétrables, il se passe sûrement des trucs pas très catholiques ; on n'y va pas -- sait-on jamais sur quoi on pourrait tomber --, mais avec un peu d'imagination, on peut quand même se rendre compte.

Et puis un jour, je ne vis plus mon chevrier. J'appris qu'il  avait  vendu ses chèvres et qu'il était entré en maison de retraite. Il devait avoir atteint les 70 ans. J'espère qu'il fait un beau centenaire. Si c'est le cas, qu'il reçoive ici l'assurance de mon amitié.


( Posté par : Onésiphore de Prébois , avatar eugènique agréé )

La beste des Cinq Sèdes

2 commentaires:

Tsav Barmounian a dit…

Vous êtes arménien aussi, Onésiphore ?

Eugène a dit…

Non, je ne suis pas Arménien. Pourquoi cette question ?