samedi 20 décembre 2014

Le prosélytisme : un vilain défaut ?

1187 -


Les mots prosélyte et prosélytisme n'ont pas trop bonne presse. Ce n'est pas nouveau. Paul Valéry (Variété V) écrivait déjà :

" Je dirai, par exemple, que je ne me suis jamais connu le souci de faire partager aux autres mes sentiments sur quelque matière que ce soit. Ma tendance serait plutôt toute contraire. Le goût puissant "d'avoir raison", de convaincre, de séduire ou de réduire les esprits, de les exciter pour ou contre quelqu'un ou quelque chose, m'est essentiellement étranger, si ce n'est odieux. Comme je ne puis souffrir que l'on veuille me changer les idées par les voies affectives, je suppose à autrui la même intolérance. Rien ne me choque plus que le prosélytisme et ses moyens, toujours impurs .  Je  me persuade que l'apologétique a finalement beaucoup plus nui aux  religions qu'elle ne les a servies, -- du moins, si l'on a égard à la qualité des captures. "

A l'instar de Valéry, il est certainement beaucoup de gens pour qui les mots prosélyte et prosélytisme sonnent quasiment comme des mots obscènes. L'une des raisons, à laquelle Valéry fait allusion, est l'abus que les adeptes de telle ou telle religion (les trois religions monothéistes en particulier), ont fait de la prédication dans leur zèle de convaincre autrui et de le rallier à ce qu'ils considèrent  comme la seule Vérité admissible. Les militants de telle ou telle cause, de tel ou tel parti politique sont familiers, eux aussi, de tels abus, dont on sait à quelles insupportables dérives ils conduisent.

Quand je pense à l'angélique patience dont j'ai souvent fait preuve au cours de ma vie pour écouter les discours et les "raisons" d'un tas de Mormons, de Témoins de Jéhovah et d'autres hurluberlus et foutraques fermement convaincus qu'en un tournemain ils allaient me convertir à leurs salades, je me fais l'effet d'un saint. Cela a dû commencer l'année de mes dix-sept ans, le jour où, de l'autre côté de la porte à claire-voie du jardin, l'un des deux jeunes Amerlauds (des Mormons, sans doute) venus me prêcher leur bonne parole, me dit, sur un ton d'incrédulité scandalisée : "Comment, vous ne croyez même pas en Dieu ?" . Sur ma réponse négative, ils baissèrent la tête, voûtèrent les épaules, et je sentis que j'avais déclenché en eux une intense souffrance. Ils s'éloignèrent en marmonnant d'obscures imprécations. Une autre fois, j'eus la faiblesse d'ouvrir ma porte à deux spécimens de la même espèce qui, n'étant pas parvenus à me convertir la première fois, revinrent à la charge. Une fois installés autour de la table du séjour, l'un d'eux me révéla qu'il avait reçu, la nuit même, la visite de Dieu soi-même, qui lui avait enjoint de me convertir. Pendant ce temps, le petit dernier, planqué sous la table, me pinçait les mollets pour me signifier que l'entretien n'avait que trop duré. J'obtempérai et pris congé. Quelques temps plus tard , un ami, zélateur inconditionnel du communisme tendance Staline, s'installa à la même table pour me vanter la supériorité du régime soviétique et le bonheur inconnu dans l'Occident capitaliste, que connaissaient les habitants de l'U.R.S.S. Malheureusement pour lui, c'étaient les débuts de l'ère Gorbatchev, ça partait décidément en couille, et puis j'avais lu Soljénytsine et quelques autres. En somme, j'avais développé une grave allergie.

Ce qui manque évidemment à beaucoup trop de prosélytes, c'est la capacité d'écouter l'autre, d'entrer véritablement dans ses raisons, éventuellement de les accepter, ce qui suppose, à mon avis, la conviction qu'on ne saurait être seul à avoir raison, que l'autre a, lui aussi ses bonnes raisons, et qu'en somme il n'y a pas de vérité absolue accessible à l'esprit humain. A ces conditions, un véritable échange, un véritable dialogue peut se développer. C'était la conviction qu'exprimait Richard Feynman, dans le texte de lui que j'ai cité dans un précédent billet.

Mais la plupart des prosélytes -- des mauvais prosélytes -- vous servent un discours verrouillé qu'ils vous somment d'accepter sans autre forme de procès. On n'aura pas de peine à repérer de mauvais prosélytes ailleurs que dans les champs de la religion ou de la politique,  dans tous les domaines de la vie sociale, à commencer par celui de la vie de famille.

Un "bon" prosélytisme serait-il donc impossible, inconcevable ? Valéry soulève un lièvre intéressant, quand il suggère que les discours du prosélyte empruntent ce qu'il appelle  "les voies affectives". On reconnaît là le tenant de l'esprit pur, attaché à dépassionner le raisonnement et l'argumentation . "[... comme je ne m'intéresse pas à modifier les sentiments des autres, écrit-il un peu plus loin, je me trouve, de mon côté, assez insensible à leur dessein de m'émouvoir".

On peut se demander si cette position est réellement tenable et si cette volonté de séparer "raison pure" et  affectivité n'est  pas totalement irréaliste. Comment ne pas se faire le prosélyte passionné de ce qu'on aime passionnément ? Ce serait trop triste, inconcevable du reste, à la limite. Le problème se pose, en particulier, dans la relation qu'un enseignant entretient avec ceux auxquels il transmet des connaissances, des pratiques. Tout enseignant passionné par ce qu'il enseigne est un prosélyte au meilleur sens du terme, à condition qu'il se plie à certaines règles, la principale étant, me semble-t-il, une permanente ouverture à l'autre. Prosélyte vient d'un verbe grec qui  signifie aller vers. Aller vers l'autre, dans une constante écoute de l'autre, dans une constante disponibilité aux raisons de l'autre, au questionnement qui est celui  de l'autre. Malheureusement, il est diverses façons d'aller vers l'autre : il y a le style Socrate et le style Taliban.

Il n'est pas facile d'être un bon prosélyte, quand on est enseignant. Il paraît qu'Albert Einstein, lorsqu'il faisait ses études secondaires au Luitpold-Gymnasium de Munich, s'était attiré l'hostilité de ses professeurs; l'un d'entre eux, au comble de 'exaspération, lui dit un jour qu'il serait beaucoup plus heureux si le jeune Albert cessait d'assister à ses cours. " Mais je n'ai rien fait !", protesta Albert. A quoi le professeur répondit : " Sans doute, mais vous restez assis là, au dernier rang, avec un sourire qui sape complètement le climat de respect dont un maître ne saurait se passer pour faire cours. " C'est vrai que certains sourires silencieux en disent long. Le système scolaire de l'Allemagne d'alors était imprégné, il est vrai, d'un esprit tout bismarckien.

Presque chacun d'entre nous a eu à supporter au moins un professeur dépourvu de tout don pour le bon prosélytisme éducatif, tel que je l'ai défini. Quant à moi, j'ai eu affaire, comme ça, en khâgne, à un très mauvais prosélyte, notre prof de philo. Penseur chrétien relativement renommé à l'époque ( il écrivait dans la Croix, dans Témoignage chrétien et dans Esprit, et passait pour l'idéologue officiel du M.R.P. , mais qui se souvient aujourd'hui du M.R.P. ?) , il avait a priori tous les moyens pour faire de nous des auditeurs passionnés. C'était le contraire qui se produisait, car ses cours se réduisaient à d'interminables soliloques -- négation affligeante de la méthode socratique -- dont la teneur lassait rapidement la patience des auditeurs les mieux disposés, d'autant que son débit rapide vous faisait rapidement perdre le fil d'un discours qu'il n'interrompait qu'à la sonnerie. Il en sortait épuisé, hors d'haleine, manifestement heureux de sa performance, nous laissant assommés. Circonstance aggravante : il bavait, et de gros paquets de salive s'accumulaient aux commissures de sa bouche, spectacle peu ragoûtant. Nous ne tardâmes pas à repérer qu'emporté par sa passion de convaincre (il ne parvenait malheureusement à convaincre que lui), il posait son cul sur une des tables inoccupées du premier rang et s'y balançait avec ardeur, tout en brandissant ses fiches, dans une ivresse de bonobo saisi par la débauche philosophique. Un jour, quelque diable nous poussant, nous nous mîmes en devoir de dévisser les pieds de la table. L'orateur bénéficia ce jour-là d'une attention soutenue, et même les plus enragés joueurs de morpion du dernier rang suivirent passionnément les figures de la transe magistrale, qui s'acheva sur le parquet, dans des craquements affreux. Le temps de ramasser ses fiches éparses, il avait saisi toute l'étendue de notre malignité. Il  rejoignit son bureau et s'effondra, la tête dans les mains, dans un silence profond qui dura jusqu'à la fin du cours. Je crois que nous eûmes tout de même un peu honte.


( Posté par : John Brown )


Aucun commentaire: