mercredi 10 décembre 2014

Lire Céline

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" Et Proust ! L'Homère des invertis ! Gide a droit à toute la reconnaissance des jeunes bourgeois que l'anus tracasse... un notaire aucune transe chez lui si ce n'est à la vue des fesses du petit bédouin ... Aragon singe planqué, plagiaire, quinteux, pisse-froid, amer s'il en fut... Sartre il m'aurait fait les pompes, avalé le foutre pour que je consente à aller me montrer à ses pièces sous la botte . "
                                                                  ( Lettre de Céline à Lucien Combelle)

Ah ! c'est magnifique ! C'est n'importe quoi mais c'est magnifique . Même Molière n'aurait pas imaginé un Alceste aussi déjanté que celui que Céline s'invente là pour le plus grand plaisir  de son correspondant... et pour le nôtre. Ce type aura su jouer de sa folie avec une fabuleuse maîtrise. Du pain bénit pour le comédien Denis Lavant , interprétant un montage d'extraits de la correspondance de Céline réalisé par Emile Brami dans une mise en scène d'Ivan Morane. Certes, il y a tout le talent de l'équipe. Mais il y a d'abord cette extraordinaire partition.

Dans un autre passage de sa correspondance, Céline écrit :

" Pour rendre sur la page l'effet de la vie parlée spontanée il faut tordre la langue en tout rythme, cadence, mots, et c'est cette sorte de poésie qui donne le meilleur sortilège --  l'impression, l'envoûtement, le dynamisme..."

On comprend pourquoi les textes céliniens fascinent les gens de théâtre, à commencer par les comédiens (hier, Lucchini...) . Son art, qui cherche sans cesse à capturer l'oralité, élabore des textes faits pour être dits. Tout y est en place pour cela. Pour définir cet art, Céline emploie un vocabulaire qui évoque la musique : rythme, cadence, envoûtement, dynamisme. Dynamisme, c'est le mot-clé. Il y eut une époque, pas si lointaine après tout, où l'on avait souvent coutume de lire à haute voix. C'est la meilleure façon de lire Céline (et sans doute la meilleure façon de lire tout texte littéraire de haute volée). Surtout que le lire ainsi procure une jouissance incomparable. Un texte comme celui-là, faut que ça passe par le corps, faut que ça résonne dans le corps et faut que le corps en résonne. Faut que le corps se déploie autour de cette musique, qu'il la danse, faut que le corps soit cette musique et qu'il la projette dans l'espace, qu'il en emplisse l'espace, pour d'autres corps qui se l'incorporeront à leur tour. Car l'écoute d'un texte, pas plus que sa lecture, n'est une opération passive, qui serait de pure réception. Un texte, quel qu'il soit, a besoin, pour exister, d'interagir avec le  corps d'un lecteur, d'une façon à chaque fois différente...

Cet art de capter l'oralité vivante dans un texte écrit est déjà présent dans le premier roman de Céline, Voyage au bout de la nuit  . Mais c'est dans le second roman, Mort à crédit , qu'il atteint sa maturité. Les romans qui suivront exploiteront inlassablement les ressources de cette écriture novatrice, de "cette sorte de poésie" dont parle Céline avec quelque modestie. Un roman comme Guignol's band est dans le genre, un bijou très démonstratif des possibilités de cette écriture. Céline y fait danser les mots -- la moindre des choses pour cet amateur passionné de musique, de danse... et de danseuses! -- Il me semble qu'au fil du temps, il les aura fait chanter de mieux en mieux, les mots. C'est une des raisons pour lesquelles je n'arrive toujours pas à comprendre pourquoi tout un chacun ne s'accorde pas à reconnaître dans la "trilogie" ( D'un château l'autre , Nord, Rigodon ) le sommet de son oeuvre. C'est là que Céline égale vraiment Shakespeare. C'est là qu'il invente l'autofiction, bien avant que Doubrovsky n'en fasse la théorie. Je me revois descendant de ma crête chérie, dans la lumière de l'été. Je venais de finir Rigodon, la dernière des grandes musiques céliniennes. J'étais sous le choc. Il m'aura bien fallu toute la descente pour me remettre. Je ne crois pas qu'aucun roman -- même Illusions perdues, même l'Education sentimentale, même A la recherche du temps perdu -- ait suscité en moi une émotion aussi profonde, une admiration aussi inconditionnelle, aussi éperdue.

Pour moi, la somme romanesque que constitue la "trilogie" est un ensemble exceptionnel, dont l'envergure ne peut guère se comparer qu'au roman proustien. On a voulu souvent y voir, à tort, une chronique plus ou moins romancée (notamment pour des raisons de prudence) des tribulations de Céline en Allemagne. Ce contresens perdure encore aujourd'hui. Il empêche de rendre compte d'aspects essentiels de l'oeuvre, par exemple la place importante qu'y tient le fantastique et le statut très particulier du narrateur-personnage principal, au long de ces trois volumes qui, dans l'esprit de l'auteur, ne constituaient en fait qu'un seul roman. Les aléas de la publication et la mort de Céline ont contribué à perpétuer la confusion. Mais l'originalité et la puissance de l'oeuvre ne se révèlent qu'au lecteur qui accepte sans réserve son statut de roman,  qu'à la faveur d'une lecture, si possible en continu, des trois volets, dans l'ordre voulu par l'auteur.

Le cas de Céline me fait souvent penser à cette revendication contradictoire de singularité irréductible et d'exemplarité à l'usage de tous qu'on trouve dans l'avis au lecteur des Confessions. L'homme Céline fascine, autant que l'oeuvre. C'est le syndrome Rousseau. Il y a cette puissante singularité. Et il y a cette  exemplarité, indissociable de cette implacable lucidité présente partout dans l'oeuvre. Jusque dans ses moins supportables errements, Céline est l'homme de son temps. son temps a fait de lui ce qu'il est. Aux détracteurs de l'homme Céline, j'ai toujours envie, paraphrasant (de loin) l'incipit des Confessions, de faire la proposition suivante : "Et si tu veux savoir, lecteur, pourquoi je suis cet homme-là, interroge mon temps. Car c'est lui qui m'a fait. " Son temps. Un temps terrible en effet. On ne comprend rien au génie (aussi bien qu'à la folie) de Céline si on l'abstrait de son temps. Sans 14/18, sans 39/45, Céline est inconcevable. Il  a vécu, il est mort, en ce temps-là, et non en un autre. Il n'est pas transposable, lui et son génie particulier, singulier, non-reproductible, dans un improbable avatar qui vivrait à Paris du temps de François Hollande.

Le temps de Céline éclaire l'oeuvre de Céline. Il en éclaire aussi les à-côtés : les pamphlets, la correspondance. Le problème, pour qui veut lire et aimer les romans de Céline, comprendre le génie qu'il y déploie et sa portée, ce sont les pamphlets antisémites. S'il ne les avait pas écrits, s'il n'y avait aujourd'hui à lui reprocher que d'avoir vaguement collaboré, personne ne lui contesterait sa place parmi les plus grands écrivains du siècle passé. Mais il les a écrits. Il ne manque pas de gens à qui l'existence des pamphlets et la connaissance qu'ils avaient de leur contenu a coupé définitivement l'envie de lire Céline, rendu impossible toute forme de plaisir à Céline. Je le comprends parfaitement. Quant à moi, j'ai eu la chance de découvrir Voyage au bout de la nuit à dix-sept ans (le roman venait d'être réédité pour la première fois depuis la guerre dans le Livre de poche) sans rien savoir des pamphlets antisémites. Autant dire que rien n'est venu gâcher la sidération, l'ahurissement (très semblables à ceux que je découvris plus tard chez le narrateur de Mort à crédit) qui s'emparèrent de l'adolescent que j'étais et qui ne m'ont plus quitté lorsque, dans les années qui suivirent, j'ai lu les autres romans. Le pli était pris, et rien ne pouvait plus gâcher mon plaisir à Céline romancier. Le plaisir qu'on prend aux romans de Céline a beaucoup à voir avec l'esprit d'enfance, qu'il s'agisse de la fascination qu'exercent sur l'esprit ses évocations hallucinées ou de l'énormité d'un comique qui n'a pas son équivalent dans la littérature française ni, peut-être, mondiale. Pour lire Céline, il faut être un peu Candide, le Candide de Voltaire auquel ressemblent tant le Bardamu du Voyage au bout de la nuit et -- surtout -- le jeune narrateur de Mort à crédit

Quant aux pamphlets, j'ai trouvé assommantes les redites ressassées de Bagatelles pour un massacre, au service d'un argumentaire antisémite inepte, et je crois me rappeler qu'un autre m'est tombé des mains au bout de quelques pages. J'y découvrais un autre Céline, qui ne m'intéressait guère.

Je ne partage pas l'opinion de ceux qui refusent de séparer les pamphlets et la correspondance de Céline de son oeuvre romanesque et qui prétendent y discerner une continuité, sous le seul prétexte, au fond, que c'est le même homme qui les a écrits. C'est évident que c'est le même homme, et c'est tout aussi évident que ce n'est pas le même. En prétendant que le même "génie" devrait s'exprimer dans tous les textes qu'il a écrits, quel que soit leur statut, on refuse de prendre en compte le changement de perspective radical, de point de vue, de climat, que le passage des textes non romanesques aux romans implique. L'homme qui a écrit les pamphlets, c'est l'homme engagé dans les polémiques de son temps. l'homme ordinaire. Celui qui écrit les romans, c'est l'artiste. Céline, qui n'aimait pas Proust, est le meilleur exemple de la thèse proustienne qui affirme que, dans l'oeuvre d'art, s'exprime un moi radicalement différent du moi qui s'exprime à l'occasion des affaires courantes de la vie personnelle  et de la vie de la cité. Les problématiques auxquelles s'affrontent l'homme "ordinaire" et l'artiste (lesquels, chez l'écrivain, cohabitent dans la même enveloppe corporelle), les enjeux qu'ils se fixent, ne sont absolument pas du même ordre. Ils se meuvent, à cet égard, dans deux univers séparés, même si l'artiste emprunte à la vie de l'homme ordinaire et à son époque une partie des matériaux de son oeuvre.

Ce n'est peut-être qu'une question de commodité de vocabulaire, mais il me semble que, depuis fort longtemps, règne une confusion dommageable sur ce qu'on appelle l'oeuvre d'un écrivain. Elle aboutit à mélanger les torchons avec les serviettes. en traitant à égalité avec l'oeuvre d'art les textes qui ne relèvent pas de cette appellation. Quel que soit leur intérêt et leur qualité littéraire, Racine et Shakespeare de Stendhal ou la correspondance de Flaubert ne sont pas des oeuvres au sens où  Le Rouge et le noir et Madame Bovary sont des oeuvres. Leur nature, leur place dans la hiérarchie des textes produits par la même personne, leur degré de dignité, leur prestige, leur portée, ne sont pas les mêmes. Encore une fois, la clé pour sortir de cette confusion me paraît avoir été fournie par Proust, avec sa fameuse distinction entre les deux moi de l'écrivain, celui de l'homme ordinaire et celui qui ne trouve à s'exprimer, qui n'apparaît au grand jour, que dans l'oeuvre d'art. Il me semble qu'il faut garder à l'esprit cette rupture, ce changement radical de nature, quand on aborde l'ensemble des textes produits par un écrivain. C'est aussi un bon moyen de classer les écrivains (et les artistes) : au sommet, le tout petit nombre de ceux qui ont été capables de donner la parole, dans une oeuvre d'art, à ce moi autrement inaccessible et invisible. C'est , à mon avis, ce qui nous aide à comprendre la transformation, dans la dernière somme romanesque de Céline, de l'auteur en un narrateur-personnage de fiction. Peu importe, dès lors, le degré de ressemblance entre le détail des événements de la vie d'un Stendhal ou d'un Céline et le traitement qu'ils leur font subir en les incorporant dans une oeuvre d'art qui les transfigure. Il y a, entre l'une et les autres, un changement radical de statut ontologique.


Faire danser les alligators sur la flûte de Pan, d'après la correspondance de Louis-Ferdinand Céline, avec Denis Lavant  ( Théâtre de l'Oeuvre )












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