lundi 16 février 2015

" Caché ", de Michael Haneke : l'inexpiable négation de l'autre

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" Rien n'est plus étrange, ni plus étranger, que l'autre homme "

                                                                                    ( Emmanuel Levinas )


Je cite de mémoire, mais je crois que Levinas a écrit exactement cette phrase ( dans Difficile liberté, si je me souviens bien ).

Hier soir, à l'heure habituelle, mon beau-frère nous a téléphoné, pour avoir des nouvelles de la santé des uns et des autres. J'apprécie cette attention qu'il nous porte, cette sollicitude sincère et généreuse. Je l'aime beaucoup, mon beau-frère.

Hier soir, il a évoqué une émission qu'il venait de voir sur France 5. L'essayiste académicien Alain Finkielkraut y était interrogé, notamment sur son récent ouvrage , L'Identité malheureuse . Je lui fis part du peu d'estime que j'accordais à ce personnage, auquel je reproche de nourrir et d'accréditer les thèmes favoris d'une propagande de droite, ou plutôt d'extrême droite, notamment à propos de l'immigration et de l'islam, de concert avec un Eric Zemmour, un Richard Millet, un Renaud Camus.

J'aurais mieux fait de me taire. J'eus droit à une défense passionnée des thèses de Finkielkraut et consorts, d'où il ressortait notamment que ces auteurs se font les porte-parole d'une large fraction de la population française méprisée depuis trop longtemps par l'élite intellectuelle et par les politiciens qui se sont succédé au pouvoir depuis quelque 50 ans ; que les musulmans dédaignent l'intégration dans la communauté nationale au profit d'un communautarisme sectaire, se refusant à rien changer à leur mode de vie, otages des intégristes et des groupes maffieux, et que nous étions bel et bien entrés en guerre civile.

Mon beau-frère, quand il est lancé, n'est pas facile à interrompre. J'y parvins tout de même et lui confiai que la réalité me paraissait infiniment plus nuancée, et que, de notre côté, dans notre petite ville du Midi de la France, ma femme et moi ne nous étions pas du tout aperçus que nous étions entrés en guerre civile. Nous comptons en effet dans notre voisinage plusieurs familles d'origine maghrébine, avec lesquelles nous entretenons des relations paisibles, cordiales, amicales parfois. Des gens qui sont nos concitoyennes et concitoyens.

Mon beau-frère n'est pas le  dernier des imbéciles. Il a derrière lui une belle carrière universitaire. Il réside dans une banlieue huppée de la région parisienne et se considère lui-même comme un privilégié. Chasseur confirmé, il entretient des relations suivies avec des habitants de la Normandie rurale, paysans, artisans ou commerçants, qui tous, selon lui, en ont  ras le bol du mépris des élites parisiennes et des gens au pouvoir, et du silence dans lequel ils se sentent abusivement relégués. Il les comprend et fait sienne leur révolte. Ce qu'il m'a dit d'eux m'a troublé : ces provinciaux de condition modeste me font penser à ces petits Blancs des Etats du Sud, dans l'Amérique des années cinquante, voire des années trente. Je me suis dit aussi que son point de vue était certainement plus largement partagé dans les grandes agglomérations de notre pays ( région parisienne, Lyon, Toulouse ou Marseille ) que dans nos provinces, mais ce qu'il me dit de l'état de l'opinion dans les campagnes normandes m'amène à douter de ma propre lucidité.

Il se trouve que, le même soir, Arte rediffusait un des plus grands films de Michael Haneke, Caché . Je l'avais vu  en salle au moment de sa sortie, en 2006, et il avait produit sur moi une impression profonde. A vrai dire, j'étais sorti bouleversé de cette projection, émotion violente que j'attribue, avec le recul, au pouvoir de catharsis de ce film, tant je m'étais reconnu dans le personnage incarné par Daniel Auteuil.

L'acteur campe un bourgeois parisien, animateur vedette d'une émission de télévision consacrée à l'actualité littéraire et culturelle, marié à Anne ( Juliette Binoche ), séduisante, intelligente, exerçant une profession dans le même secteur d'activité que lui, père d'un jeune garçon qui a oublié d'être bête. On prêterait volontiers à Georges Laurent / Daniel Auteuil des opinions de gauche, libérales, généreuses. Pourtant, cet homme est un salaud -- au sens que Sartre, dans La Nausée, donne à ce mot -- ;  c'est donc un salaud qui ignore qu'il en est un, qui se refuse mordicus à admettre qu'il en est un, jusqu'à la fin du film, où une scène terrible le laisse face à face avec le souvenir qui, peut-être, secrètement, n'a cessé de le hanter. Un homme qui s'est construit sur l'oubli d'une faute inexpiable, dont il est aussi le prisonnier et la victime.

Mais ce film ne serait pas aussi dérangeant, aussi  bouleversant, aussi exemplaire, aussi éclairant sur ce qui arrive aujourd'hui à notre société, s'il ne recoupait pas l'histoire récente de notre pays. La victime de la faute commise par Georges dans son enfance, c'est son propre frère : un jeune Algérien, fils d'ouvriers agricoles employés sur leur domaine par les parents de Georges et disparus tous les deux à Paris en 1961, probablement noyés dans la Seine par les policiers de Maurice Papon. Après leur disparition, les parents de Georges ont adopté l'enfant. Georges, qui ne supporte pas de partager ses privilèges de fils unique avec cet intrus, parvient à le faire chasser du domaine. Il va le retrouver, des années plus tard, à la faveur de circonstances mystérieuses, dans une HLM de la banlieue parisienne.

Le thème-clé, le thème central de ce film, c'est donc le reniement du frère. Ce reniement violent, criminel, Georges va le renouveler en revoyant ce frère, Majid ( admirablement incarné par Maurice Bénichou  -- né en Algérie ), que ce second reniement va acculer à une fin tragique. Je meurs, puisque, pour toi, je n'existe toujours pas.

Je pense à tous ces gens obsédés par la menace mortelle que les progrès de l'islam feraient peser sur notre civilisation judéo-chrétienne. Judéo-chrétienne ? Chrétienne surtout, chrétienne d'abord . Eh bien justement, parlons-en de cette civilisation prétendument chrétienne. Quelle valeur centrale le christianisme a-t-il placée au centre de sa prédication ? L'amour. L'amour du prochain, l'amour de mon frère. Tu aimeras ton prochain comme ton frère. L'amour, inséparable de la fraternité, cette fraternité que la Révolution française a réaffirmée comme une de ses trois valeurs fondamentales. Mais le reniement de nos frères humains, la négation de la fraternité, nous en sommes devenus les spécialistes. Nos conquêtes coloniales, nos répressions coloniales, nos guerres coloniales -- la dernière avec accompagnement de tortures et d'innombrables exécutions sommaires, la relégation de nos travailleurs immigrés, Maghrébins et Noirs en priorité, dans des bidonvilles, puis dans des cités HLM, de banlieues déshéritées, le mépris permanent, l'inégalité consacrée, la ségrégation organisée, voilà comment, depuis deux siècles, notre société judéo-chrétienne bafoue quotidiennement les valeurs qu'elle prétend mettre au centre de sa culture, de son éthique. Cette faute inexpiable, nous nous étonnons, jocrisses que nous sommes, qu'elle nous revienne aujourd'hui comme un boomerang en travers de la gueule ! Comme nous trouverions naturel qu'on nous pardonne, nous qui nous sommes si aisément pardonné ! C'est vraiment un comble ! Comme si cet Occident, indécemment gorgé de richesses au sein d'une humanité qui crève de faim, n'avait pas été l'artisan obstiné de son propre malheur. Et nos réactionnaires islamophobes de crier haro sur le baudet en accusant les victimes de dérives communautaires, sectaires, islamistes. Mais la foi musulmane, même intégriste, si elle est sincère, vaut mieux que cette tartufferie où nous pataugeons depuis si longtemps, que ce massif déni de fraternité et de justice. Et si ça tourne vraiment mal, ah! comme on aura envie de crier, paraphrasant Chateaubriand : " C'est bien fait ! "

C'est cette tartufferie, cette violence dont sont victimes les plus démunis, les plus pauvres, que le film de Haneke dévoile crûment. C'est notre incapacité à accepter l'autre, avec ses différences, qui s'y trouve exposée, comme dans cette scène brutale où le couple sortant au pas de course du commissariat où il est venu porter plainte pour harcèlement manque d'être renversé par un cycliste arrivant, lui aussi, à toute allure. C'est un Noir, pas disposé à se laisser injurier, et qui rabat joliment son caquet au bourgeois qui vient de le traiter de  connard. Bref affrontement, où le bourgeois se trouve brutalement confronté au visage de l'autre, débarqué, sur sa bécane, de sa banlieue, de son HLM, tel un zombie, tel un ovni. Intolérable altérité. Dans une autre scène , Auteuil et Binoche , travaillés par l'angoisse, discutent au premier plan de leurs problèmes personnels, débat dont le spectateur se désintéresse absolument, parce que, derrière eux, sur un grand écran de télévision, défilent les informations du jour : images de la seconde guerre contre l'Irak, révélations sur les tortures du camp d'Abou Ghraib, affrontements israélo-palestiniens dans la bande de Gaza. Les entreprises militaires imbéciles et criminelles de l'impérialisme américain et de ses alliés israéliens ont pris le relais de nos piteuses guerres d'Indochine et d'Algérie : la continuité est flagrante. Ah ! comme on comprend la haine qu'ont conçue de l'Occident tant de Musulmans, en Afrique, au Moyen-Orient et jusque dans notre propre pays, dans leur propre pays. Cette haine, reflet en miroir de notre propre haine. Ce mépris, rejeton de notre propre mépris.

Pourtant, Caché se termine sur une note d'espoir. En un long plan fixe, tandis que défile le générique, nous assistons à la sortie des élèves, sur les marches du parvis d'un lycée. Parmi les groupes de jeunes devisant ou circulant, nous reconnaissons le fils de Georges et le fils de Majid, en grande conversation. Ce n'est pas des adultes enfermés dans le ressassement de leur passé, de leurs échecs, de leurs erreurs, de leurs peurs, de leurs haines, qu'on peut espérer l'effort pour changer enfin les choses, mais de leurs enfants, suffisamment libérés du poids du passé pour être capables d'inventer un avenir que leurs parents auraient été incapables d'imaginer.


Caché, film de Michael Haneke , avec Danier Auteuil,  Juliette Binoche, Maurice Bénichou

Edwy Plenel,  Pour les Musulmans   ( la Découverte )






1 commentaire:

Chesnel Jacques a dit…

je suis passé complètement à côté