vendredi 20 février 2015

Langue fantôme

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On ne soulignera jamais assez la lourde responsabilité des médias audio-visuels dans la disparition des ancestrales saveurs du beau langage françois. C'est ainsi que, l'autre soir, au hasard du zapping (abominable anglo-saxonnisme !) vespéral, je suis tombé sur une brève séquence de  Nicolas Le Floch, série bien connue des amateurs de polar à l'ancienne. Notre subtil agent semi-secret s'y faisait vertement tancer par le ministre de la police d'un Louis quelconque ( XV probablement ) :  "Il a donc fallu que vous vous opiniâtriez ! ", lui lançait l'excellence.


Soit. le choix du passé composé autorisait cette concordance. Mais oser, oser, Joséphine, oser l'imparfait, ( ce fût été ) c'eût été trop espérer. Il n'y fallait point compter. Alors qu'un " Il fallait donc que vous vous opiniâtrassiez " vous aurait eu tout de suite une autre gueule !



Ainsi, une tournure couramment usitée par le moindre matelassier du temps de la Pompadour est aujourd'hui superbement ( c'est une façon de parler ) ignorée de tous les plâtriers du 93. "Alya akbar " tant qu'on voudra, mais "opiniâtrassiez ", inconnu au bataillon. Quelle misère. Je comprends maintenant les fureurs d'un Richard Millet dans Langue fantôme.



Il est vrai que les grammaires les mieux autorisées portent leur part de responsabilité dans l'appauvrissement programmé de notre belle langue. C'est ainsi que, depuis plus d'un demi-siècle, reste en suspens l'intéressante question de savoir s'il faut dire "Vêtez-vous " ou " Vêtissez-vous ". C'était là un point (de détail) litigieux entre  Trouscaillon et Marceline, la poule à Gabriel ; on passait tout naturellement à l'alternative " Dévêtez-vous " / " Dévêtissez-vous ". Le pandore Trouscaillon, peu intéressé par les subtilités du beau langage frantsouès, et d'ailleurs d'un naturel impatient, prétendait trancher le débat d'un péremptoire " Allez ma toute belle, à poil ! A poil ! " . Triste exemple des simplifications abusives auxquelles conduit la paresse des locuteurs. Etonnez-vous après cela que l'arabe vernaculaire progresse dans nos cités. Un Trouscaillon d'aujourd'hui s'en tirerait par un  " Ôte-moi ce niqab que je te nique ! ". Au secours Millet, ils arrivent !




 Raymond Queneau ,   Zazie dans le métro   ( Gallimard )











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