vendredi 13 février 2015

Le petit éthologue d'occasion

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Au temps ( lointain ?... pas si lointain ) de ma jeunesse, j'ai eu un ami. Un ami de coeur. Parce que c'était lui, parce que c'était moi. Il ne s'appelait pas Etienne. Je ne m'appelais pas Michel. Mais enfin, c'était de l'amour. En tout cas, ça y ressemblait. C'est lui qui avait pris l'initiative d'ouvrir ... les hostilités. Il me disait souvent "Je t'aime". Il se plaisait à me le répéter. J'avais plaisir à l'entendre. Je finis par me mettre au diapason. Nous roucoulions.

Nous étions cothurnes, comme on disait dans ce genre d'établissement. Cela facilitait les rapprochements, raffermissait les connivences. Un matin ensoleillé, nous commençâmes la journée par une séance de roucoulades, chacun dans son lit. Les siennes étaient si convaincantes que je fis l'inévitable ( inévitable à la longue) saut, et me retrouvai dans son lit.

Presque aussitôt ma main  gauche se trouva enserrer fermement un membre, fort conséquent ma foi, et roidement dressé. Je me disposais, avec la joie qu'on imagine, à honorer et  combler ce membre des câlins manuels et buccaux qu'on imagine aussi, tout en baisant la bouche adorée de l'élu de mon coeur.

Hélas ! un mouvement de recul dépourvu d'équivoque, un  rire un peu gêné, m'avertirent que mon partenaire n'était pas aussi disposé que moi à s'aventurer aussi loin sur les chemins du plaisir partagé. Il m'aimait, c'était une affaire entendue, mais d'un amour, somme toute, platonique. Il n'était pas question pour lui de dépasser le stade des serments et des roucoulades. Au point où j'en étais arrivé, je n'y trouvais pas mon compte.

Quoi qu'il en soit, nous nous étions tout dit.  Les deux messages s'étaient croisés avant de parvenir à leur destinataire. Je vous ai reçu 5 sur 5. La communication avait parfaitement fonctionné, sans qu'un seul mot soit prononcé.

C'est ainsi que je ne suis pas devenu pédé. L'occasion ne s'en représenta pas et comme, en plus, la vue du moindre jupon me mettait dans des états pas possibles, je fêtai bientôt ma confirmation hétérosexuelle.

Ce souvenir, doux et attendri, m'est revenu tout-à-l'heure à la lecture des lignes suivantes :

" [...] tout humain peut parler de ses relations. Il peut dire "Je t'aime" à quelqu'un. Sans doute. Mais cette personne accordera plus d'importance aux autres signes kinesthésiques et paralinguistiques qui expriment mieux cette relation. On peut préciser que [...] dans une telle situation, le discours ne porte pas sur la relation, mais qu'il l'accompagne, qu'il en est l'un des éléments, et certainement pas le plus important. "

Nous autres humains, qui sommes des animaux parmi les autres animaux, voyons dans le langage articulé une preuve parmi d'autres de notre supériorité sur toutes les autres espèces animales. Nous oublions que le langage articulé n'est  qu'un des éléments du système de communication propre à notre espèce, un système où l'expression "corporelle" ( comme on dit dans les ateliers-théâtre ) joue un rôle essentiel. Du reste, la parole, elle aussi, est une forme de cette expression. C'est le corps qui la permet, comme il permet le chant des oiseaux.

Toutes les autres espèces animales disposent, comme la nôtre, d'un système de communication qui leur est propre, Système de communication souvent sophistiqué, comme celui des oiseaux, des abeilles, des fourmis ou des cétacés. On ne voit pas, au demeurant, quel parti ces diverses espèces pourraient bien tirer du langage articulé. Nous glorifier d'être les seuls à en être dotés ne nous avance guère dès qu'il s'agit de comprendre les avantages que chaque espèce tire de son propre système de communication, ainsi que d'en saisir les complexités, les subtilités.

Dominique Lestel, l'auteur des lignes que je viens de citer, écrit, à propos des travaux du grand éthologue Gregory Bateson sur les dauphins :

" Bateson caractérise la communication des dauphins comme une communication digitale qui porte sur les relations, alors que nous autres humains utilisons plutôt une communication analogique pour communiquer sur les relations. En ce sens, explique Bateson, la communication des dauphins nous est profondément étrangère. Parce que nous sommes des mammifères terrestres, il nous est difficile d'avoir la moindre empathie avec un tel système, et notre imagination rencontre vite des limites à ses représentations. "

Les réflexions de Bateson sur la distance qui nous sépare de l'univers mental et communicationnel des dauphins sont de nature à rabattre le complexe de supériorité dont tant d'individus de notre espèce sont affligés dès qu'il  s'agit de penser ce que nous avons de commun avec les autres animaux et ce qui nous sépare d'eux. S'agissant des dauphins et, probablement, de toutes les autres espèces animales (sauf, peut-être, quelques espèces de primates), nous sommes actuellement hors d'état de comprendre vraiment la substance de leur communication, et peut-être le serons-nous à jamais.

Il y a quelques mois, un chat abandonné s'est attaché à ma femme et à moi, au point qu'aujourd'hui, il nous est devenu difficile de concevoir notre existence sans lui  (peut-être en va-t-il de même pour lui, mais nous ne le saurons probablement jamais). Un gros (très gros) chat blanc aux yeux bleus (parfois verts). Nous l'avons vite jugé remarquablement intelligent. Son comportement nous évoque souvent plutôt celui d'un chien affectueux que celui d'un chat. En éthologue néophyte, je me suis pris d'intérêt pour les divers rituels installés par ce chat dans le but de réguler ses relations avec nous, pour ses divers miaulements, etc.. En somme, j'ai fait de lui l'objet de mon étude. Jusqu'au jour où je me suis avisé qu'il en allait de même pour lui. Depuis le début, lui aussi a fait de moi l'objet de son étude (objet non exclusif du reste, mon épouse, les autres chats, les oiseaux -- etc. -- accaparant aussi son intérêt). Bref, nous sommes devenus l'éthologue l'un de l'autre. Je ne sais lequel des deux tire de son observation de l'autre les conclusions les plus pertinentes. J'incline à penser que c'est lui.

En tout cas, que mon chat soit un sujet à part entière ne fait plus aucun doute pour moi. " Mon chat "... Quelle prétention de ma part vraiment, moi qui ne suis qu'un de ses principaux partenaires humains.


Additum  -

Montaigne, Apologie de Raymond Sebond :

" La présomption est notre maladie naturelle et originelle. La plus calamiteuse et frêle de toutes les créatures, c'est l'homme, et quant et quant la plus orgueilleuse. Elle se sent et se voit logée ici, parmi la bourbe et la fiente du monde, attachée et clouée à la pire, plus morte et  croupie partie de l'univers, au dernier étage du logis et le plus éloigné de la voûte céleste, avec les animaux de la pire condition des trois ; et se va plantant par imagination au-dessus des cercles de la Lune et ramenant le ciel sous ses pieds. C'est par la vanité de cette même imagination qu'il s'égale à Dieu, qu'il s'attribue les conditions divines, qu'il se trie soi-même et sépare de la presse des autres créatures, taille les parts aux animaux ses confrères et compagnons, et leur distribue telle portion de facultés et de forces que bon lui semble. Comment connaît-il, par l'effort de son intelligence, les branles internes et secrets des animaux ? par quelle comparaison d'eux à nous conclut-il la bêtise qu'il leur attribue ? Quand je me joue à ma chatte, qui sait si elle passe son temps de moi plus que je ne fais d'elle ? "

Suivent, des pages admirables sur la communication animale, sur l'intelligence des animaux, leur aptitude à raisonner, les ressources du langage corporel. Des pages que tous nos éthologues devraient connaître et méditer, qui anticipent brillamment, en tout cas, leurs observations et les conclusions qu'ils en tirent.


Dominique Lestel ,  Les Origines animales de la culture   ( Flammarion, Champs essais )

Montaigne , Essais, Livre second, chapitre XII,  Apologie de Raymond Sebond  ( Club français du livre )





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