vendredi 27 février 2015

Monsieur Songe et le troisième homme

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Le troisième homme ou le lecteur. Donc moi en l'occurrence. Je n'en vois pas d'autre à l'horizon.

" Tout seul à sa promenade du matin monsieur Songe dit je suis vieux plein de soucis, je perds la tête. Il me faut maintenant un domestique.
   Et il se met à chercher à tous les coins de rue. "

J'ai idée que ce domestique que se cherche monsieur Songe n'est autre que le lecteur. A première vue, prendre le lecteur pour son domestique n'est pas gentil pour lui (pour le lecteur). Mais d'un autre côté, vu la faiblesse sénile de monsieur Songe, le lecteur-domestique le sauve du néant qui le guette; voilà qu'il devient un héros et, pour peu qu'il se prenne au jeu, héraut des rêveries de monsieur Songe. Et d'ailleurs :

" Selon un certain raisonnement on pourrait dire qu'une oeuvre n'existe que par la conscience qu'en prend l'observateur. "

Voilà qui se passe de commentaire, il me semble. En tout cas, il y a là de quoi remonter le moral du lecteur domestiqué et conforter en lui le sentiment de son importance. Essentielle : sans lui l'oeuvre n'existe pas...  Terrible responsabilité, si l'on songe que, si la fidélité est l'impossible idéal de tout domestique, l'infidélité est son lot quotidien, sa manie, sa marotte.

La création littéraire comme entreprise de domestication, incessamment compromise par les résistances du lecteur, toujours plus ou moins décidé à faire devenir chèvre son auteur. Qui domestique qui ?

                                                                          *

Le lecteur troisième homme  ? Et le deuxième, alors ? Le deuxième, c'est Mortin, l'alter ego, le double ironique de monsieur Songe. Le lecteur de monsieur Songe, en somme; un premier lecteur :

" A propos de cette affaire de domestique Mortin lui dit perdre la tête perdre la tête est-ce une raison pour chercher un domestique à tous les coins de rue ? Pourquoi pas dans les poubelles ? Si tu continues de ce train ce sera moi le domestique qui te tiendrai en laisse dans nos promenades. "

                                                                          *

" Pour apprécier quelqu'un penser à sa faculté d'admiration "

Il semble que pour monsieur Songe, plus cette  faculté d'admiration est grande, plus apprécié sera  qui a le bonheur d'en est doté.

Quant à moi, je m'avise que je n'aurai admiré, au long de ma vie, que des artistes (pas leur vie, bien entendu, leurs oeuvres ) : Balzac, Perec, Vivaldi,  Berlioz, Michon, Millet, Pinget (je cite au hasard)... En somme mon admiration fut bien placée (il me semble du moins), ce qui n'est pas toujours le cas, quand on pense à tous ceux qui admirent des gens qu'il conviendrait d'approcher avec un peu plus de circonspection, tous les

- donneurs de conseils
- donneurs de leçons
- donneurs d 'ordres
- donneurs de mort.

                                                                          *

Monsieur Songe aime la nuit. Il la célèbre, dispensatrice du meilleur, le silence, propice à la méditation; la nuit, porte du rêve, seconde vie.

" C'est le plein soleil et non la nuit qui figure la mort.
   Il tue. Elle donne naissance."

Le retour du jour est une agression :

" Triste réveil.
   Par la fente du volet la lumière a tué la nuit. "

La nuit est musique, puissante, envoûtante :

" Grandes orgues de la nuit ".

Son nom lui-même est musical. Monsieur Songe se plaît à psalmodier son nom :

" La nuit. Encore la nuit.
   Qu'est-ce qu'elle t'apporte ?
   Ses deux voyelles.   
   Répéter nuit nuit. "

Il paraît que les voyelles claires du mot français nuit conviennent mal à évoquer ce qu'elles désignent. Presque pareil pour l'anglais : night . Hugo avait cru tourner la difficulté en passant par le latin : Oceano nox. Voilà du grave, voilà du sombre. Répéter Oceano nox. Mais la nuit de Monsieur Songe n'est pas la nuit hugolienne, c'est plutôt la nuit semée d'étoiles, la nuit intensément lumineuse des milliards de galaxies, la nuit transfigurée de Schoenberg, la nuit d'Henri Michaux qui, lui aussi, incante la nuit en répétant son nom :

"  Dans la nuit
   Dans la nuit
   Je me suis uni à la nuit
   A la nuit sans limites
   A la nuit.


   Mienne, belle, mienne.



   Nuit

   Nuit de naissance
   Qui m'emplit de mon cri
   De mes épis.
   Toi qui m'envahis
   Qui fais houle houle
   Qui fais houle tout autour
   Et fume, es fort dense
   Et mugis
   Es la nuit.
   Nuit qui gît, nuit implacable.
   Et sa fanfare, et sa plage
   Sa plage en haut, sa plage partout,
   Sa plage boit, son poids est roi, et tout ploie sous lui
   Sous lui, sous plus ténu qu'un fil
   Sous la nuit
   La Nuit.  "

L'ami Mortin moque cette dévotion :

" Plutôt que de ressasser la lumière me tue pourquoi ne pas t'installer dans ta cave lui dit Mortin.
      Il répond en effet il y aura toujours trop de lumière quelque part.
      L'autre n'ajoute pas pauvre vieux le cimetière n'est pas loin. "

Au fond, s'il s'écoutait monsieur Songe ne sortirait plus de sa chambre mais heureusement, la contradiction étant le moteur de la vie, il s'arrache à cette tentation mortifère :

" Je veux sortir de cette chambre c'est mon mouroir dit monsieur Songe.
   Il s'habille, se chausse, descend l'escalier, passe la porte de la rue et se fait écraser par un motocycliste saoul.
   Faut-il barrer les rues ou interdire la vente des motos ou bien enfermer les ivrognes ? "

A moins que la solution ne soit d'interdire à monsieur Songe de sortir de sa chambre, en l'attachant au besoin à l'aide d'une chaîne rivée au pied de son lit. Une solution simple du problème paraît inatteignable : " Question de vie ou de mort. On ne la résout pas sans risquer l'asile d'aliénés. "

" Tout le malheur de l'homme est de ne savoir demeurer en repos dans une chambre ", a dit Pascal. Voilà à quel sommet de stupidité mène le jansénisme. On voit bien que le Blaise n'a pas essayé le remède qu'il préconise, heureusement pour lui. Sinon, c'étaient les Petites Maisons.

Contre les tentations extrémistes de monsieur Songe, c'est Mortin qui a  raison. Ni la poésie ni la mystique ne sont sa tasse de thé. L'homme n'est pas fait pour les options radicales. Laissons donc monsieur Songe à ses contradictions mais sachons aussi en jouir , en extraire la substantificque moëlle :

" A un importun que choquent les contradictions de ses écrits monsieur Songe conseille de les lire à l'envers. "

La contradiction naît de la distance critique à l'égard de ce qu'on pense. Oui, mais. Faire le parcours inverse, c'est  retrouver la part de vérité de ce qu'on avait mis en doute.

On peut lire à l'envers les élucubrations de monsieur Songe. On peut aussi les lire en travers. de biais. en diagonale. En sautant des pages. Manières diverses de découvrir des continuités insoupçonnées. Monsieur Songe étant un adepte de l'aphorisme, la forme de son discours favorise ces errances éventuellement fécondes.

                                                                       *

" Pour oublier son propre néant se pencher sur celui d'autrui. "

C'est pas gentil pour autrui, ça. Qu'est-ce que j'en sais, après tout, du néant d'autrui ?  Hasardeux d'inférer la supposée misère de l'autre de ma propre misère. Mon semblable, mon frère ? C'est vite dit. La vérité d'autrui m'est à peu près aussi hermétique que celle de l'oiseau sur sa branche.

" A un passereau il dit je suis léger comme toi et désireux de survoler ce marais où je m'enlise. Emmène-moi.
   Mais on ne parle pas à un oiseau. "

La légèreté, parlons-en. Un couple d'aigles glissa de conserve de la crête vers la plaine dans une gloire de lumière. Deux lignes presque imperceptibles rayaient le bleu tendre . Je béais vers eux, les pieds dans la boue. Tout petit mon ami.  Cette royauté n'est pas pour toi.  

                                                                      *

" Sortir chaque jour pour faire ses courses ne lui est plaisant que s'il rencontre un ami et qu'il passe la matinée à siroter du blanc à une terrasse.
   Il mangera des nouilles le soir en maudissant son ami. "

Songe ne sait pas ce qu'il veut, dirait sûrement son ami Mortin. Il est enfermé dans un cercle logique. Il ne sort pour faire ses courses que pour rencontrer un ami. Du coup, il en oublie de faire ses courses, et finit par maudire l'ami, dont la rencontre quotidienne le condamne au régime nouilles.

Je suis un peu comme Songe, mais seulement un peu. Sortir faire mes courses m'est d'autant plus agréable si je sais que je vais rencontrer l'amie en compagnie de laquelle je siroterai le rituel café long à notre terrasse habituelle. Mais je ne maudirai pas mon amie car j'aime aussi beaucoup faire mes courses.

Ce Songe me plonge dans la perplexité. Ses excès me troublent, m'inquiètent même. C'est qu'il y a en lui un redoutable négateur, un praticien du reniement. Passe encore qu'on nie le plaisir qu'il y a à faire ses courses. Mais en venir à maudire l'ami à qui  vous devez celui de vous être prélassé à une terrasse ensoleillée... Et quant aux nouilles, quoi de plus délicieux qu'un bon plat de nouilles, surtout quand on songe qu'on peut en varier, quasiment à l'infini, l'assaisonnement.

Je me demande si Songe aime la vie.

                                                                      *

" Des voix partout.
   Pas assez d'oreilles, pas assez d'amour. "

Comme c'est beau, comme c'est juste.
Tout le monde cause, personne n'écoute personne.
Moi moi moi.
Tu causes tu causes, c'est tout ce que tu sais faire.

Songe a raison. Sauf que, comme bavard, il se pose un peu là. C'est à peine si son ami Mortin peut en placer une. Et qu'est-ce qu'il s'écoute.
Au fond, Songe voudrait être le seul à causer, et que tout le monde l'écoute. Que d'amour.

L'ennui, c'est que le soliloque devient vite barbant.
Le salut par le duo, même si ça tourne au duel. D'où Mortin. Abel, mais pas sans Bela. Le vieux tout à son ressassement, mais pas sans son inquisiteur ( L'Inquisitoire  -- quel grand livre : l'essence même du roman ).

                                                                      *

" Comment se fait-il que l'on soit deux en écrivant tout seul ? "    

Avec le lecteur, voilà qu'on est trois.


Tout discours est fait pour être relayé, indéfiniment prolongé. L'expansion incontrôlable du plus succinct aphorisme. Un récit fait seulement semblant de s'interrompre sur la convention du mot "fin". Seule une excessive fatigue ...

" Vous rêviez au café

   Je ne sais plus

   Vous vous étiez endormi au café

   Je ne sais plus

   Vous est-il arrivé de vous endormir au café


   Répondez vous vous étiez endormi ce jour-là au café

   Je ne sais plus

   Répondez


   Oui ou non répondez

   Je suis fatigué   "

                                                                      *

" Plume esclave que dirige la main servante de la voix.
   Oreille souveraine.  "

Tout pour la musique


Note -

Les citations en italiques sont extraites de :

- Robert Pinget , Taches d'encre   ( Les Editions de Minuit )

- Robert Pinget ,  L'Inquisitoire  ( Les Editions de Minuit )

- Henri Michaux,  Plume, suivi de Lointain intérieur  ( Gallimard)

Les commentaires -- on s'en doute -- sont de moi.


Abel et Bela, mis en scène par Jean-Vincent Lombard


          
     

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