lundi 30 mars 2015

L'Esprit des montagnes (1)

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Hautes-Alpes, juin 2010 (photo : Eugène) Cliquer sur la photo pour l'agrandir.


vendredi 27 mars 2015

Un Triangle des Bermudes provençal ? Voir la Haute Bléone et mourir

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Le 27 janvier 1948, un Dakota de l'armée américaine qui transportait une dizaine de civils, dont des enfants, s'écrasa sous le sommet de la montagne du Cheval Blanc (2323 m) qui domine la haute vallée de la Bléone (Alpes de Haute-Provence). Le 30 janvier, une forteresse volante partie à la recherche de l'épave s'écrasa à son tour, approximativement au même endroit. Les deux accidents firent au total une vingtaine de victimes. On peut encore voir, dans les ravins à l'aplomb du sommet, côté Verdon, des morceaux des carlingues.

Le 1er septembre 1953, le vol d'Air France à destination de Saïgon percuta les pentes du mont Cimet (3020 m), dans le massif du Pelat. Bilan : 42 morts, dont le violoniste Jacques Thibaud, plus son stradivarius.

Le 24 mars 2015, un Airbus A320 s'écrase à une dizaine de km à l'est de Seyne-les-Alpes, sur les pentes escarpées de la Montagne des Têtes, faisant 150 victimes.

J'ai ressorti ma carte IGN au 1/100 000e Nice/Barcelonnette et j'ai tracé les lignes reliant les sites de ces différents accidents. J'ai obtenu un triangle approximativement isocèle dont les côtés égaux mesurent chacun  +/- 19,5 cm, soit +/-  19,5 km, mais je ne dispose pas des coordonnées exactes du crash de l'A320, pas plus d'ailleurs que de celles des autres point d'impact, d'où un coefficient d'erreur minime, mais dont il faut tenir compte (1)

J'ai tracé les bissectrices de mon triangle isocèle et je suis tombé, à leur point d'intersection, à proximité des sources de la Bléone.

Ce n'est pas, à mon avis, une enquête sur la personnalité du copilote qui va beaucoup nous éclairer sur les causes du  drame. En revanche, une enquête sur les coordonnées géographiques précises des points d'impact aurait des chances d'être beaucoup plus éclairante. Fort de mon premier repérage, je me suis aventuré à échafauder l'hypothèse suivante :

l'acte du copilote est à coup sûr un acte délibéré, d'essence mystico-satanique (nique), destiné, consciemment ou non, à marquer le troisième sommet de ce qu'il n'est pas exagéré de nommer le Triangle des Bermudes Provençal.

De nombreuses coïncidences chiffrées semblent conforter mon hypothèse, Par exemple, la somme des trois côtés de mon triangle donne :

19,5 + 19,5 + 30 = 69

Ce résultat suggère un acte d'essence mystico-érotico-satanique (nique) (2).

Avouons qu'un triangle des Bermudes dans ce coin un peu perdu des Alpes, ce serait un sacré bonus pour le tourisme local ! Il y  a longtemps que les responsables du tourisme des A.-H.-P. devaient rêver, sans trop y croire, d'un coup de pub aussi fumant (3)

Trêve de plaisanteries. Mon hypothèse reste trop fragile. Pour qu'elle soit acceptée, encore faudrait-il prouver que ce copilote savait que la région avait déjà été le théâtre de deux catastrophes aériennes, anciennes de surcroît, et qu'il en connaissait les coordonnées géographiques précises. Cela paraît peu probable (4).

Mais tout à coup, en une Vision fulgurante, ce que je crois être la vérité m'est apparu. Ma première hypothèse, quelque peu farfelue, m'avait-elle mis sur le chemin de la véritable explication?  Cette nouvelle explication ouvrait, en tout cas, mon esprit sur quelque chose de beaucoup plus fascinant. Qu'on en juge.

Il n'y a pas si longtemps encore, lorsqu'un accident de montagne se produisait, il n'était pas rare de lire dans les journaux  des titres de ce genre : "La montagne a encore frappé" ou "La montagne s'est vengée". Incontestablement, ces titres laissaient transparaître le souvenir confus de très anciennes croyances, en des temps où l'on n'approchait pas la montagne sans crainte ni vénération, des temps où l'on croyait en l'existence de l'Esprit de  la montagne, où l'on redoutait sa puissance, où on lui rendait hommage sous la forme d'offrandes et de cérémonies. Quel randonneur solitaire, aventuré dans les hautes solitudes montagnardes n'a pas été souvent la proie d'un  frisson d'angoisse, d'horreur sacrée, sous les escarpements altiers de quelque crête, saisi par le sentiment de la présence de l'Être invisible , véritable maître de ces lieux retirés ?

Mais ce religieux respect s'est perdu. La mode des sports d'hiver a infligé à la montagne de cruelles offenses : alpages éventrés au bull-dozer, entassements de béton, skieurs braillards dévalant les pentes en semant leurs menus détritus. La haute montagne se voit quotidiennement narguée par des cigares métalliques volants dont les misérables occupants n'hésitent pas à larguer leurs tinettes sur les hardes de chamois !

Mais les divinités de la montagne savent se venger. Ce sont elles à la vérité qui, en 1948, puis en 1953, ont attiré à elles ces trois avions venus les narguer, ridicules pétrolettes des airs. Elles ont encore frappé le 24 mars dernier. Pourquoi justement là ? Mon triangle nous guide vers la réponse.

A proximité du croisement des bissectrices de mon triangle des Bermudes provençal, il y a les sources de la Bléone.  Les hautes pentes qui les voient naître comptent parmi les lieux les plus sauvages de ce pays. Il n'en faut point douter : l'Esprit de la montagne les hante. Il entend se protéger des intrusions toujours plus fréquentes de ces humains qui ne savent plus l'honorer, comme le faisaient leurs ancêtres. L'entreprise commence en 1948, Elle se poursuit en 1953. On dira que ces dates sont lointaines, mais qu'est-ce qu'un demi-siècle pour des forces qui se donnent libre cours sur des dizaines de millions d'années ? L'Esprit de la montagne a décidé de s'enfermer dans un triangle magique. Il reste à fixer le point qui permettra d'en tracer les lignes invisibles mais d'autant plus sacrées. Ce sera la montagne des Têtes, au nom mystérieux, prédestiné, terrifiant. La montagne des Têtes veut des têtes, elle attend le sanglant sacrifice. Il aura lieu.

Dès lors, il est vain de s'interroger sur les motivations du malheureux copilote. Il ne s'agit ni d'un suicide ni  d'un acte terroriste. Il s'agit de quelque chose de beaucoup plus terrifiant que cela, de quelque chose de bien plus inhumain, au sens précis du mot inhumain.

Au moment où l'avion atteint son altitude de croisière et met le cap droit au Nord, son sort est scellé. Les deux occupants du poste de pilotage n'agissent plus : ils sont agis par une force mystérieuse dont ils ignorent la nature et même la présence. Poussé par une force surhumaine, littéralement arraché à son siège, le pilote part pisser (5). Une fois resté seul dans le poste de pilotage, le copilote n'est plus qu'un zombie entièrement soumis, entièrement voué, sans le savoir, à la puissance qui l'habite tout entier, qui lui fait verrouiller la porte, enclencher le processus de descente de l'avion, jusqu'à ce point précis, et nul autre, celui qu'à choisi l'Esprit de la montagne pour y célébrer le sanglant sacrifice.

Tout le monde en France, ou presque, ignore que la Bléone est une des plus belles rivières de France. Après avoir tracé sa route plein Sud, à partir de sa source, sur les pentes du massif des Trois-Evêchés (tiens, à nouveau le chiffre trois), elle dessine une courbe harmonieuse en forme d'hameçon de pêcheur à la truite, avant de remonter plein nord pour traverser Digne et aller rejoindre la Durance. Quel beau, quel singulier parcours !

Qui n'a pas le sens de l'étrangeté du monde reste prisonnier des prosaïques et trompeurs discours que notre arrogante "modernité" tient sur le monde.

Un matin de juillet radieux, je partis en montagne sans avoir déposé, comme à l'habitude, sur un rocher plat, les offrandes rituelles que je n'omets jamais d'adresser à l'Esprit de la montagne : un bol de pois chiches, un carré d'agneau (de Sisteron -- Sisteron, c'est-y point carré ?), une barre de chocolat (au lait du pays alpin). Je remontais ce matin-là un vallon encadré de hautes barres culminant à plus de deux mille mètres. Soudain un épouvantable craquement retentit dans les hauteurs, et je vis dévaler d'énormes quartiers de roc dont un seul aurait pu m'aplatir comme un vulgaire mulot. Deux d'entre eux roulèrent vers moi à une vitesse terrifiante pour venir s'arrêter sur le sentier à quelques mètres, un devant, l'autre derrière, La suite de la randonnée ne se passa pas sans incidents : orage de grêle et foudre, glissades sur l'herbe détrempée de ravins, rencontres de mon crâne (une à la montée, une à la descente) avec les branches basses de l'unique arbre du secteur, un cèdre  du Liban (du  Liban! qu'est-ce qu'il foutait là ?) à l'air mauvais.

Depuis des années, je rêve de remonter à pied le cours de la Bléone, surtout dans sa partie haute, qui est une des régions les plus préservées et les plus naturelles et sauvages de France. Mais l'occasion ne s'en est pas présentée. Pas encore.

A vrai dire, la Haute Bléone n'est pas ignorée de tout le monde. Les canoëistes et kayakistes de haut niveau accourent chaque année du monde entier pour y affronter les difficultés du cours de la rivière et de ses affluents.


Additum  1 -

Aux dernières nouvelles, il semble assuré que le copilote connaissait bien la région où il a "choisi" de précipiter l'avion. En particulier, il l'aurait survolée à plusieurs reprises aux commandes d'un planeur. Une de ses relations le décrit comme "obsédé par les Alpes". Moi aussi ((6). Il est probable qu'il savait très exactement où l'avion allait s'écraser. J'avance les hypothèses suivantes ( à vérifier) :

- en une Vision fulgurante, le copilote entend une Voix (ben quoi, on peut voir et entendre à la fois; moi, quand j'ai mes visions, je vois et j'entends la Vierge Marie). La Voix lui dit : tu dois écraser cet avion sur les pentes de la montagne des Têtes ! Elle lui indique même les coordonnées géographiques précises; ou bien c'est lui qui les détermine avec précision; reste à savoir s'il avait connaissance des deux accidents de 1948 et de 1953; je pose l'hypothèse que oui;

- survolant en planeur le massif des Trois Evêchés, il s'est retrouvé, à un moment ou à un autre, à l'aplomb des sources de la Bléone;

- la haute vallée de la Bléone est le siège d'anomalies gravitaires et magnétiques importantes ;

- les sources de la Bléone sont connectés avec celles du Verdon, situées approximativement à la même altitude ; on me demandera quel rapport, je répondrai qu'autant charger la barque, tant qu'on y est;

- le tracé du cours de la Bléone correspond à un système de failles cisaillant l'écorce terrestre en profondeur; il en va de même du cours du Verdon et de celui de la Durance; la similitude des trois tracés (parcours Nord/Sud suivi d'une brutale bifurcation vers l'Ouest) est frappante; enfin, moi, elle me frappe; je suis très frappé par tous les détails de cette histoire, vraiment très frappé;

- une pulsion suicidaire -- et encore moins une  motivation terroriste -- ne saurait expliquer le comportement du copilote ; ce comportement s'explique entièrement, selon moi, par l'influence -- non consciemment perçue par lui --  de puissantes Forces Telluriques qui, jaillissant du sol à la faveur des particularités géologiques du coinsteau, ont dardé un jet ( genre trou noir, troun de l'air ! ), vers l'infortuné zaviateur, le vélivoliste aventuré, le temps de le zombifier et de faire de lui leur agent totalement soumis, dès ses premiers survols du massif. Puis elles l'ont manipulé à leur guise jusqu'au tragique dénouement. De ces forces telluriques, nous ignorons encore tout, mais nous devinons qu'elles peuvent affecter l'existence de toute une collectivité ou n'agir que sur un seul individu : l'élu de leur coeur ou de leur haine.

En somme, pour comprendre ce qui s'est passé, il est plus utile de relire Homère, Virgile et Dante que s'en aller consulter quelques uns de nos doctes psychiatres. Invoquer la "folie" de l'intéressé n'apporte absolument aucune lumière tant qu'on n'a pas cerné la nature et les causes de cette "folie". Il serait en revanche plus productif de l'analyser comme un phénomène de possession. A cet égard, il serait certainement très éclairant d'établir s'il existe ou non un lien entre les premières manifestations d'un état psychique perturbé (7) et les premiers séjours du copilote dans la région du crash.

Il existe des montagnes fatales comme il existe des femmes fatales.

Parce que c'était lui, parce que c'était Elle.


Notes -

1 -  Au fur et à mesure que les information nous parviennent, elles confirment ma détermination, que je croyais d'abord très approximative, du point d'impact.


2 -  Si je prolonge vers le Nord  le côté du  triangle (crash de l'A320 - montagne du Cheval  Blanc), j'atteins le porche Sud de la cathédrale d'Embrun; si je le prolonge vers le Sud, j'atteins le choeur de l'abbaye du Thoronet ! Il s'agit manifestement d'une entreprise érotico-satanique visant à court-circuiter les fluides spirituels circulant le long de la faille tectonique (nique) de la Bléone. Ah le loustic (oui, bon) ! Prolongée encore plus au Sud, la ligne rejoint la Tour-Fondue (embarcadère pour Porquerolles). D'un fondu l'autre... Ce type en tenait, certes, mais j'aurais fait beaucoup plus fort.

3 -  Lesdits responsables ont d'ailleurs fait ouvrir une route destinée à faciliter la visite des lieux du drame. On imagine déjà l'affluence des  foules estivales.

4 -  Andreas Lubitz aurait réuni des renseignements sur des catastrophes aériennes antérieures; reste à savoir lesquelles. 

5 -  Aux dernières nouvelles, il semblerait que le copilote lui ait administré un laxatif. N'importe. Cela ne change rien à la pertinence de mon hypothèse. Depuis des années, Andreas Lubitz est agi alors qu'il croit agir.

6 -   Oui, moi aussi. Je n'ai rien à dire sur la forme de son obsession. La mienne est ancienne; elle remonte, comme la sienne, à l'enfance et à l'adolescence. Dans mon cas, c'est une obsession amoureuse, douce mais passionnée. Je m'étais dit moi aussi que, si les choses ne s'arrangeaient pas pour moi, si les petites bêtes revenaient et qu'on ne puisse plus les arrêter, j'irais rejoindre la montagne dans un endroit que j'avais, moi aussi, déjà choisi. Mais moi, je partirais seul. J'emporterais ce qu'il faudrait pour en finir tendrement, et sans souffrir. Jusqu'au jour où je m'ouvris de mon projet à mon voisin de  chambre, qui m'apprit qu'il habitait au pied de la montagne que j'avais élue, pour en avoir si souvent parcouru les sentiers, et que la piste forestière où je me proposais de garer ma voiture était leur lieu de promenade favori, à lui et à sa femme ! Je n'allais pas leur faire ça. J'espère de tout mon coeur, ami que je n'ai pas revu,  que tous les deux vous aurez pu reprendre vos promenades en ces lieux faits pour la flânerie amoureuse, ces lieux d'où le regard découvre les montagnes et les plaines de Provence, jusqu'à la mer.

7 -  A l'intention des malveillants, je précise que mes séjours à l'hôpital psychiatrique de *** n'ont strictement aucun rapport avec les hypothèses  scientifiquement plausibles que j'avance dans ce billet.


Mon vrai nom est Herlock S.


Additum  2 -

Dans le souci de contribuer aux progrès de l'enquête, j'ai reconstitué le timing du crash de l'A 320 :

t 1 : le nez de l'avion s'encastre dans la paroi de la montagne

t 2 : le copilote s'encastre dans son manche à balai

t 3 : la cloison du cockpit s'encastre dans le sous-ensemble (nez de l'avion + manche à balai + copilote)

t 4 : le pilote s'encastre dans le sous-ensemble (nez de l'avion + manche à balai + copilote + cloison)

t 5 : le premier rang de passagers s'encastre dans le sous-ensemble précédent

t 6 : le premier rang de fauteuils s'encastre dans le sous-ensemble précédent

t 7 : l'hôtesse de l'air s'encastre dans le sous-ensemble précédent

Et ainsi de suite jusqu'au moment où l'adolescent boutonneux assis au dernier rang s'encastre dans la petite blonde assise deux rangs devant par l'intermédiaire de deux fauteuils et de sa tante Artémise.

On obtient ainsi un éphémère feuilleté à la viande. Temps total de préparation : entre un dixième de seconde et un centième de seconde.

Même chez Mac Do, on aurait du mal à dépasser un pareil record dans le service.

t x : le big crunch se mue en un big splash.

t x + : les corbeaux, les renards et les fourmis commencent à déguster les miettes du feuilleté (les loups ont bon dos).

Dans l'étape suivante de ma recherche, je m'attache à reconstituer le dernier état de conscience de la tante Artémise.


Additum 3 -

Cette histoire de big crunch suivi d'un big splash m'intrigue. On sait que notre Univers est en expansion depuis le Big Bang "originel". Pour les astrophysiciens, la question de savoir si cette expansion se poursuivra éternellement ou si, au contraire, elle s'arrêtera et si l'Univers connaîtra alors une période de rétraction; cette question reste débattue. En d'autres termes, plus imagés, il s'agit de savoir si, à un Big  Bang, succédera un Big crunch, auquel succédera sans doute un nouveau  Big bang. Tout est une affaire de densité de matière dans l'Univers global; tout devrait se jouer autour de ce seuil. Il est possible que le copilote ait tenté d'expérimenter une situation qui se rapprocherait le plus possible du moment immédiatement antérieur au Big Bang. Un génie fou, mais un génie tout de même ?

Plus j'y pense, plus cette hypothèse me paraît éclairante; d'ailleurs, j'en suis tout illuminé. Sur un site que je fréquente, un autre illuminé écrit : "Andreas Lubitz, c'est l'enfant de Mai 68 : jouissance sans entrave ". J'en suis absolument convaincu. A l'approche du massif de l'Estrop, Andreas Lubitz connaît la tentation suprême du savant fou : vivre expérimentalement la mort/ renaissance de l'Univers en en mimant les conditions au plus près. Il jette l'avion contre la paroi avec l'ivresse d'un moucheron qui, juste à l'instant de la rencontre, se prendrait pour Dieu. Jouissance immense, même si elle ne dure que le temps d'une femtoseconde. Mais qu'est-ce qu'une femtoseconde ? Autant dire une éternité.

Je suis Charlie  ? Aucun intérêt. Je suis Andreas Lubitz. Un authentique enfant de mai 68.  D'ailleurs, en mai 68, j'ai intensément joui. Pas étonnant : en mai 68, ma femme et moi, nous étions déjà en 69. Autant dire que nous vivions une expérience intense d'abolition du temps.


Additum 4 -

" Quel bonheur d'être avant le commencement ! Rien ne peut nous arriver parce que nous ne pouvons pas nous arriver à nous-mêmes ", a écrit Unica Zürn dans L'Homme-Jasmin.

De l'inconvénient d'être né dans un Univers voué à l'expansion, donc à l'entropie. Arriver à moi-même, dans cet univers, c'est avancer à chaque instant vers l'état futur de moi-même le plus probable, c'est-à-dire vers  une entropie sans cesse croissante. Andreas Lubitz a vécu cela, comme tout un chacun : désordres psychiques en aggravation constante, décollement de la rétine et probable perte définitive de la vue. On comprend qu'il ait voulu arrêter ça et que, par un geste de charité sublime, il ait voulu l'épargner à 149 de ses semblables. Certes, on peut se dire qu'à condition que la densité de matière dans l'Univers le permette, nous soyons appelés à revivre notre vie à l'envers, ce qui, de toute façon, n'irait pas sans problèmes, mais c'est pas demain la veille et, de toute façon, il n'y a rien  de sûr à ce sujet.

Ah, si, comme l'a écrit Lucrèce, "certam finem esse viderent aerumnarum homines ", la boîte noire n'aurait pas enregistré tous ces cris d'horreur. Mais ni la lucidité ni la sérénité du sage ne sont, à l'évidence, la chose du monde la mieux partagée. D'un côté d'une cloison ô combien symbolique, la sérénité souriante du sage qui voit s'approcher "finem aerumnarum", de l'autre, l'inepte agitation de la foule des non-initiés. O miseras hominum mentes, o pectora caeca !...

On peut voir aussi dans le geste d'Andreas Lubitz la volonté de proposer aux ramasseurs de débris une expérience de  physique amusante. Il se serait agi de vérifier la corrélation entre la dimension des fragments de corps et la vitesse de l'avion : plus la vitesse de l'avion sera grande, plus les fragments seront petits. L'équation célèbre d'Einstein, E = mc2, ne s'applique pas qu'aux galaxies. D'autre part nous savons que nous sommes composés à 99,9 % de vide et que seule la force électro-faible, forçant nos atomes à cohabiter, nous rend visibles. Lucrèce -- encore lui --, écrit à ce sujet :

" Quod nunc, aeterno quia constant semine quaeque,
donec vis obiit quae res diverberet ictu
aut intus penetret per inania dissolvatque,
nullius exitium patitur natura videri "

(" Mais en réalité, puisque toutes choses sont faites de semence éternelle, tant que ne survient pas une force qui sépare les choses par le coup dont elle les frappe, ou qui les pénètre et les dissolve en s'insinuant par leurs vides, la nature ne souffre pas que soit vue la destruction d'aucune ").

Je pose comme hypothèse qu'Andreas, dans les huit dernières minutes, lisait tranquillement Lucrèce.


En Haute Bléone. L'Esprit de la montagne sait se montrer bienveillant, pour qui sait l'honorer.


jeudi 26 mars 2015

Un tableau de Caspar-David Friedrich livre ses secrets

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Ce tableau de Gaspar-David Friedrich, peint en 1819, a pour titre : Cimetière de monastère dans la neige .

Il est fort beau mais je me demande si son titre ne nous égare pas sur sa véritable signification. A moi, cette toile évoque irrésistiblement une récente publicité télévisée vantant les mérites d'un médicament facilitant le transit intestinal.

Je me suis demandé pourquoi : ce doit être à cause de ce restant de choeur gothique sortant péniblement de terre au milieu de ces arbres vaguement poilus, fichés, ou plutôt englués dans la, dans la, dans la neige.

On n'est pas dans la neige, dis donc.

Il est certain que l'interprétation correcte de certaines oeuvres a été entravée par un accrochage erroné. Suffirait-il  de retourner le tableau de Caspar-David Friedrich pour que sa signification réelle apparaisse ?

Je m'y suis incontinent ( j'adore cet adverbe ) essayé. Voici ce que ça donne :




Le résultat est étonnant : en bas, une cuvette limpide, probablement nettoyée avec soin à l'aide de javel-wc  ( en vente dans toutes les grandes surfaces ), surplombée, je dirais plutôt hermétiquement obturée par un gros, par un gros, par une paire de, une paire de...,  je cherche le mot exact. Les  arbres exhibent leur vraie nature de poils du, de poils du, j'ai des trous de mémoire ces temps-ci.

L'ogive de fusée spatiale n'est encore qu'à-demi extraite de son silo, mais grâce au médicament facilitant le transit, elle devrait rapidement tomber au fond ( du vide intersidéral ).

Cette opération de retournement dévoile l'étonnante modernité de l'oeuvre, anticipant à la fois sur la psychanalyse freudienne et sur les expéditions spatiales.

Bien interpréter une oeuvre d'art n'est pas une opération aisée. L'exégèse correcte dépend souvent de détails inaperçus jusque là, même (et surtout) des "spécialistes" de l'oeuvre.


lundi 23 mars 2015

" Trois dialogues entre Hylas et Philonous ", de George Berkeley : l'encombrant monsieur Dieu

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Qu'est-ce que le réel? Quels rapports entretenons-nous avec lui ? Quelle connaissance pouvons-nous en avoir ? Ces questions restent aujourd'hui aussi ouvertes qu'à l'époque où George Berkeley, futur évêque du diocèse irlandais de Cloyne, publiait ses Trois dialogues entre Hylas et Philonous (1713), même si le contexte dans lequel on peut imaginer des réponses possibles n'est plus le même qu'en ce début du XVIIIe siècle.

Pour comprendre les enjeux philosophiques de l'ouvrage, il n'est pas inutile de préciser quels y sont les adversaires de Berkeley :

 -- les matérialistes (au sens où Démocrite, Epicure et Lucrèce étaient matérialistes);

-- les athées ( implicitement associées aux précédents par Berkeley);

-- les dualistes, qui postulent l'existence de deux substances, la matière et l'esprit -- les cartésiens par exemple, mais aussi nombre de théologiens de l'époque de Berkeley;

-- les sceptiques, qui considèrent qu'on ne peut accéder à aucune connaissance certaine, hormis, peut-être, celle de notre propre conscience (c'est le cogito de Descartes)

-- divers adversaires, qui ont développé telle ou telle objection aux thèses de Berkeley, notamment :

          - ceux qui définissent sa doctrine comme un solipsisme (ou égoïsme, comme disaient certains philosophes de l'époque);

          - ceux qui considèrent ses thèses comme incompatibles avec les Saintes Ecritures, notamment avec le récit de la Création dans la Genèse.

Les trois Dialogues opposent donc deux interlocuteurs :

-- Hylas, dont le nom est proche du mot qui, en grec ancien, désigne la matière ;

-- Philonous , "l'ami de l'esprit".

Au cours de leur dialogue, Hylas défend l'existence de la matière, jusqu'à ce que Philonous l'ait convaincu qu'elle n'existe pas. Il serait cependant erroné de le définir comme un matérialiste stricto sensu . Un matérialisme conséquent, tel qu'il apparaît dans  notre tradition philosophique chez Démocrite, Epicure et les épicuriens,  est en effet un  monisme , puisqu'il postule la nature matérielle de l'esprit. En réalité, Hylas est le défenseur d'un dualisme des plus traditionnels, puisqu'au début du dialogue il affirme l'existence de la matière, tout en affirmant celle de l'esprit, substance radicalement différente. D'ailleurs, tout comme Philonous, il croit en Dieu et ne met à aucun moment son existence en doute.

La position authentiquement matérialiste n'est donc pas véritablement examinée dans ce dialogue. On peut se demander pourquoi Berkeley n'a pas choisi de faire de Hylas son défenseur. La réponse me paraît ne pas faire de doute : c'est qu'en 1713, étant données de surcroît les responsabilités ecclésiastiques de Berkeley, il n'était pas question de donner loyalement ( c'est-à-dire à armes égales) la parole à la défense d'un matérialisme radical, nécessairement athée, même pour le combattre. On voit bien, déjà, aux précautions qu'il prend pour répondre, à l'aide d'arguments à la subtilité parfois fumeuse, aux objections d'adversaires pourtant moins radicaux, qu'aborder, à l'époque, ce genre de sujet n'allait pas sans risques ; même en 1713 et même dans le Royaume Uni d'Angleterre et d'Irlande, quelque imprudence pouvait vous mener au bûcher, comme cela était arrivé, moins d'un siècle auparavant, au philosophe Lucilio Vanini, brûlé à Toulouse pour athéisme en 1619 (son nom est cité  dans le premier dialogue).

Philonous, quant à lui, est le porte-parole de Berkeley dont il présente et argumente la position. Elle peut se définir comme un sensualisme spiritualiste et un immatérialisme, pour reprendre l'expression dont il use dans les dialogues. Pour Berkeley, tout ce que nous savons du réel, nous le devons à nos perceptions sensibles. Être, c'est être perçu.  David Hume,  dans son Enquête sur l'entendement humain , reprendra cette position empiriste, mais en lui ôtant son radicalisme spiritualiste. Pour Berkeley en effet, nos perceptions sensibles et nos idées sont les seules réalités, exclusivement spirituelles, auxquelles nous ayons accès. L'existence d'une matière extérieure et antérieure à ces perceptions et à ces idées, dont elle serait la cause, est indémontrable.

Cette position semble au premier abord n'être qu'une variante de solipsisme , attitude qui consiste à nier que pour le sujet pensant, existe d'autre réalité que lui-même. Le sujet pensant est le seul phénomène dont nous ne pouvons mettre en doute l'existence, comme le montre Descartes ( Cogito ergo sum ). Dans cette perspective, le monde "extérieur" n'existe que comme une représentation dont le référent reste hypothétique et le statut incertain.

Berkeley s'attache à démontrer que sa position n'a rien d'un solipsisme. Pour lui, les choses auxquelles nos perceptions sensibles nous donnent accès existent réellement mais leur réalité est exclusivement spirituelle. Elles n'ont pas besoin de ma conscience pour exister car, lorsqu'elle ne les perçoit pas, elles sont perçues par d'autres consciences ; ces consciences et la mienne, sont de toute façon englobées dans une conscience infiniment parfaite qui est celle de Dieu, qui est en dernier ressort, le soutien éternel du monde réel, réalité exclusivement spirituelle à laquelle Dieu nous donne accès dans la mesure et selon les modes qu'il a voulus.

L'existence de Dieu apparaît donc comme le fondement de la théorie de Berkeley qui, dans les dialogues, entreprend de démontrer cette existence, qui lui paraît amplement prouvée par l'harmonie évidente d'un univers assimilé à un jardin anglais, décrit par lui avec des accents lyriques qui peuvent aujourd'hui prêter à sourire, dans leur préromantisme attendrissant.

Telle qu'elle est, l'explication de Berkeley ne manque pas d'élégance; elle est esthétiquement séduisante, émouvante même. Cependant, ôtez Dieu du système  et tout l'édifice s'écroule, bien qu'il ne soit pas douteux que nous n'ayons accès au monde extérieur que par nos sens et notre conscience. On mesure, en lisant les dialogues entre Hylas et Philonous à quelles acrobaties et à quelles complications le souci de sauver Dieu accule un Berkeley, mais aussi un Descartes. On est encore en un âge théologique où les gardiens du Temple font suffisamment bonne garde pour qu'une explication de nos rapports avec le monde, plus rationnelle, plus cohérente, plus conforme aux avancées de la science, puisse être ouvertement proposée. Les thèses d'un David Hume et, en France, d'un Condillac, proches encore de celles de Berkeley, peuvent cependant être considérées comme de prudentes avancées dans ce sens.

Berkeley n'en était pas moins bien informé des progrès récents de la connaissance scientifique, des travaux de Galilée, de Newton. Mais ces travaux ne lui paraissent pas de nature à ébranler sa thèse centrale, puisque, selon lui, ce que nous voyons au microscope (ou au télescope) est une réalité tout aussi spirituelle, quoique différente, de celle que nos yeux nous montrent. Il ne me paraît d'ailleurs pas absurde d'envisager qu'il ait vu dans ses thèses un moyen de concilier avec le dogme religieux une recherche scientifique au début de son essor .

Au vrai, il faudra attendre la seconde moitié du XIXe siècle pour que les progrès scientifiques, dans le domaine de l'électro-magnétisme notamment, associés au recul de l'influence des gens d'église, amènent à poser sur des bases entièrement nouvelles (même si elles renouent avec les intuitions d'un Démocrite) la question de la nature de la matière et de celle de la conscience, que les progrès plus récents de la neurophysiologie contribueront, à leur tout, à éclaircir.

Le monisme matérialiste, héritage des intuitions de Démocrite et d'Epicure, me paraît seul en mesure de conduire à une élucidation satisfaisante de la nature de notre conscience et de ses rapports avec le réel environnant, tout en évitant l'impasse du solipsisme. C'est parce que la nature de notre conscience est matérielle qu'elle se trouve connectée avec son environnement extérieur et avec les autres consciences, étant immédiatement assurée de l'existence de celles-ci et de celui-là. C'est cette continuité qui lui permet de connaître et de d'interpréter le monde réel. La nature matérielle de notre conscience lui permet de se  mouvoir, au sein d'un univers matériel dont elle-même fait partie, comme un poisson dans l'eau.

Seul le monisme matérialiste permet de faire l'économie de l'hypothèse de l'existence de l'encombrant et inutile monsieur Dieu, définitivement reléguée au placard des spéculations à jamais invérifiables. Bon débarras. Du moins s'il s'agit du dieu de la Bible. Les dieux existent, nous dit Lucrèce, mais il sont de nature matérielle, étant formés d'atomes, comme toutes choses. Si l'on considère que les attributs du Dieu de la Bible, éternité, infinitude, toute-puissance, sont aussi bien les attributs de la matière, il s'ensuit que la matière, c'est Dieu. Deus sive Natura, disait déjà Spinoza. Ecrivons plutôt : Deus sive Materia . Ou plutôt : Materia sive Dea . Materia / Mater : la Matière Mère .


Note 1 -

Je tombe dans ma bibliothèque sur une anthologie de textes sur la physique, de l'Antiquité à nos jours, publiée conjointement par Le Nouvel Observateur et CNRS éditions, avec une préface de Jean-Pierre Luminet. Y figurent de larges extraits d'Empédocle, de Platon, d'Aristote et de Ptolémée. Mais, à ma grande surprise, on n'y trouve aucun texte de Démocrite ni d'Epicure ni -- oubli encore plus surprenant -- aucun extrait de Lucrèce. Ainsi, les précurseurs de l'atomisme moderne sont exclus de cette singulière anthologie.

Note 2 -

Pour Berkeley, il est impossible de concevoir un esprit qui ne soit pas incessamment actif ; il le décrit par exemple comme "cette chose [...] qui pense, agit, perçoit". L'esprit, selon Berkeley, ne saurait être inerte et passif, comme le sont, selon lui, les idées qu'il conçoit et qui ne doivent pas être confondues avec lui. On confrontera ce point de vue avec celui de Werner Heisenberg, dans Physique et philosophie : " Toutes les particules élémentaires, écrit-il, pourraient se réduire à une substance universelle que nous pouvons appeler énergie ou matière  ". Synonyme d'énergie, la matière est une substance qui ne peut être conçue que comme active . L'esprit, substance matérielle, est une des manifestations de cette activité. Il est possible que, comme Berkeley le disait déjà à sa manière, l'esprit, la conscience, soit de la matière transformée en énergie pure. Un peu plus loin dans le même texte, Heisenberg rapproche les conceptions modernes de la doctrine d'Anaximandre, pour qui ce qu'il nomme l' apeiron ( ce qui est sans limites, sans bords ) est la substance primordiale qui forme le tout.

Marx disait de la philosophie de Hegel qu'elle était vraie de bout en bout, à la réserve près qu'elle marchait sur la tête. On serait tenté d'en dire autant du monisme immatérialiste de Berkeley.

Berkeley , Trois dialogues entre Hylas et Philonous, traduction et appareil critique de Geneviève Brykman et Roselyne Dégremont   ( GF Flammarion )



vendredi 20 mars 2015

L'assassinat de Jean-Paul Sartriri

1217 -


Pour trouver des moments authentiquement comiques dans l'imposant opus sartrien, il  faut chercher. A la vérité, je n'en ai repéré qu'un. C'est dans Le Diable et le Bon Dieu. Goetz y interroge un lépreux. Il lui demande comment ses compagnons d'infortune relégués dans la forêt s'y prennent pour tromper l'ennui. "On se raconte des histoires de lépreux", lui répond l'autre.

Sartre ne manquait pourtant pas d'humour mais il s'y abandonnait rarement. C'est surtout dans ses textes autobiographiques qu'on a des chances de savourer des moments d'humour sartrien. par exemple dans la célèbre préface à Aden Arabie, le livre de son ami Paul Nizan, dont il fut le cothurne à l'ENS :

" Paris fut notre lien, nous nous aimions à travers les foules de cette ville grise, sous les ciels légers de ses printemps. Nous marchions, nous parlions, nous inventions notre langage, un argot intellectuel comme en fabriquent tous les étudiants. Une nuit, les surhommes en disponibilité montèrent sur la colline du Sacré-Coeur et virent à leurs pieds une joaillerie en désordre. Nizan planta sa cigarette dans la commissure gauche de ses lèvres, tordit la bouche en une affreuse grimace, et dit simplement : " Hé ! Hé ! Rastignac. " Je répétai : " Hé ! Hé ! " comme il se devait et nos redescendîmes, satisfaits d'avoir marqué si discrètement l'étendue de nos connaissances littéraires et la mesure de notre ambition. "

Joli, non ?  Juste, émouvant et drôle. J'ai tout de même un doute à propos de la commissure gauche. La droite eût été tout aussi plausible.  Mais enfin, faisons crédit à Jean-Paul d'une minutie mémorielle à la dimension de son talent.

On rit (ou on sourit) assez souvent aussi en lisant Les Mots, récit de l'enfance d'un surdoué (ou supposé tel, surtout par le grand-père Schweitzer). Ainsi dans ce passage :

"  Mon grand-père  avait décidé de m'inscrire au Lycée Montaigne. Un matin, il m'emmena chez le proviseur et lui vanta mes mérites : je n'avais que le défaut d'être trop avancé pour mon âge. Le proviseur donna les mains à tout : on me fit entrer en huitième et je pus croire que j'allais fréquenter les enfants de mon âge. Mais non : après la première dictée, mon grand-père fut convoqué en hâte par l'administration; il revint enragé, tira de sa serviette un méchant papier couvert de gribouillis, de taches et le jeta  sur la table : c'était la copie que j'avais remise. On avait attiré son attention sur l'orthographe -- " le lapen çovache ême le ten ", -- et tenté de lui faire comprendre que ma place était en dixième préparatoire. Devant " lapen çovache ", ma mère prit le  fou-rire; mon grand-père l'arrêta d'un regard terrible. Il commença par m'accuser de mauvaise volonté et par me gronder pour la première fois de ma vie, puis il déclara qu'on m'avait méconnu; dès le lendemain, il me retirait du lycée et se brouillait avec le proviseur. "

Il est vrai qu'en ce temps-là, on prenait l'orthographe beaucoup trop au sérieux. Queneau n'avait pas encore montré les avantages de l'ortograf fonétik.

Mais enfin, à moins de considérer la Critique de la raison dialectique comme un des monuments de notre littérature farcesque, on n'a pas beaucoup d'occasions de rigoler en lisant Sartre. Il y a bien quelques moments de comique involontaire comme ce passage d'interview recueilli dans Un théâtre de situations, où, après avoir enregistré la déclaration d'athéisme de l'intéressé, l'interviouveur lui demande si l'inexistence de Dieu, c'est pour lui une conviction ou une certitude. " -- Une certitude, répond J.-P. sans se démonter.  Et d'ajouter : "Je pourrais le démontrer".  On attend toujours la démonstration.

Un Sartre comique, c'est plutôt chez quelques uns de ses contemporains qu'on le découvrira, Boris Vian en tête, avec le personnage affectueusement parodique de Jean-Sol Partre, dans l'Ecume des jours . J'ai en mémoire aussi un passage d'une comédie (musicale?)  de Jérôme Savary, vue à Chaillot, et dont le sujet était le Paris de l'immédiate après-guerre. On y voyait Sartre, installé à une table de bistrot à l'avant-scène jardin, en train de siroter un énième whisky, tandis que Beauvoir, assise à l'avant-scène cour lui disait : " Vous buvez trop, Jean-Paul ". A quoi l'intéressé répondait : "Faites pas chier, Simone ". Pour savourer tout le sel de cet authentique moment de théâtre de situations, il faut avoir à l'esprit les dimensions de la scène de Chaillot.

Et c'est à peu près tout. Il faut dire que si l'on se plonge dans les oeuvres complètes de l'ami et adversaire Albert Camus, on a encore moins d'occasions de s'esbaudir. L'époque, il  est vrai, ne prêtait pas vraiment à rire : on sortait tout juste (enfin, les rares survivants sortaient) d'Auschwitz pour entrer dans l'ère des guerres coloniales d'Indochine et d'Algérie. Ce n'est pas qu'on ne rencontre pas des manifestations de comique et d'humour dans la littérature de cette époque, mais elles sont plutôt dans le registre noir, comme chez Beckett et Ionesco, en attendant les aphorismes de Cioran et , bien plus tard, les romans de Houellebecq. Il n'y avait  guère qu'en lisant Queneau qu'un amateur de littérature pouvait rire de bon coeur, au tournant des années cinquante-soixante. Ses romans et ses poèmes font oublier l'excès d'esprit de sérieux où se complaisait la littérature de son temps, un peu comme font les romans d'Eric Chevillard pour les années récentes.Gloire à eux. Quand se rappellera-t-on enfin, dans ce pays en proie à la sinistrose, que le rire n'est pas l'ennemi de la profondeur  ni de la vérité? François Rabelais et Jean-Baptiste Poquelin, qu'êtes-vous devenus ? Il faut dire que la littérature mondiale, des origines à nos jours, est plutôt avare de productions comiques de haute qualité; comme si s'élever par le rire au-dessus de la tristesse générale de l'existence exigeait des réserves d'énergie exceptionnelles, ou tout au moins des dispositions très singulières associées à une lucidité hors du commun.



mardi 17 mars 2015

" Enquête sur l'entendement humain " ( David Hume ) : l'effet de levier

1216 -


La création, encore bien récente, de la communauté européenne, n'a pas changé grand'chose, en France tout au moins, à l'enseignement de la littérature, trop longtemps conçu  sur des bases presque exclusivement nationales. Ayant choisi l'anglais comme première langue dès la classe de sixième, je dus attendre mes études supérieures de lettres pour découvrir et pour étudier dans le texte original quelques scènes de Shakespeare, quelques poèmes de Keats et de Shelley. Quant à la littérature allemande et aux autres littératures européennes, je les découvris seul, plus tard, au hasard de mes lectures.

Si je m'en tiens aux trois siècles qui séparent la découverte de l'Amérique de Bonaparte premier Consul, une compréhension un peu sérieuse de nos écrivains et de nos philosophes devrait pourtant supposer la connaissance des drames de Marlowe et de Shakespeare, des traités de Francis Bacon, de Locke, de Berkeley et de David Hume. A l'idéalisme cartésien, il serait indispensable d'opposer le sensualisme , l'empirisme et le scepticisme de Locke et de David Hume.

Hume est l'une des figures les plus attachantes du siècle des lumières et incontestablement l'un de ses écrivains et penseurs les plus emblématiques et les plus passionnants. Entre 1763 et 1766, il séjourne à Paris, se lie avec les Encyclopédistes, fréquente les salons; on y lit et on y commente ses oeuvres. Un temps protecteur de Rousseau, il se brouille avec lui pour des raisons que la lecture de l' Enquête sur l'entendement humain permet d'entrevoir. Ses idées, sa conception de la philosophie et ses pratiques sociales ne pouvaient guère s'accorder à celles de l'ombrageux citoyen de Genève, auteur d'une Profession de foi du vicaire savoyard que le scepticisme religieux plutôt radical de Hume ne pouvait que choquer.

Parmi les ouvrages de Hume, l'Enquête sur l'entendement humain , composée d'une série de courts essais, constitue une excellente introduction à sa pensée et à son art littéraire. Elle parut pour la première fois en 1748 ( sous un titre légèrement différent ) et fut plusieurs fois rééditée de son vivant. Elle illustre parfaitement la conception de l'enquête philosophique telle que son auteur, résolument hostile au jargon des métaphysiciens, la pratiqua : une argumentation rigoureuse et subtile dont les difficultés sont tempérées par l'art de la conversation qui la rend plus accessible à un public cultivé plus large que celui des seuls spécialistes. Les enquêtes de Hume refusent toutes les spéculations hasardeuses, non susceptibles d'être vérifiées par l'expérience, et visent à formuler une sagesse applicable dans la vie courante, utile à la vie sociale. " La seule méthode pour délivrer d'un seul coup le savoir de ces questions abstruses [ les spéculations métaphysiques ], c'est d'enquêter sérieusement sur la nature de l'entendement humain et de montrer, par une analyse exacte de ses pouvoirs et capacités, qu'il n'est apte en aucune manière à s'engager en de tels sujets lointains et abstrus. Il faut que nous nous imposions cette peine afin de vivre aisément tout le reste du temps, et que nous cultivions la véritable métaphysique avec soin pour détruire la fausse métaphysique adultérée ", écrit Hume dans l'essai liminaire (Les différentes espèces de philosophie) où il définit la visée et la méthode de sa recherche.

Pour Hume, toutes nos idées naissent de notre contact avec le réel extérieur par l'intermédiaire de nos sens, contact validé par l'accumulation des expériences  : " tout ce pouvoir créateur de l'esprit, écrit-il, ne monte à rien de plus qu'à la faculté de composer, de transposer, d'accroître ou de diminuer les matériaux que nous apportent les sens et l'expérience ".

Il distingue trois grands principes générateurs et régulateurs des connexions que notre esprit établit entre nos idées : la ressemblance, la contiguïté, la relation de cause à effet . Ils doivent leur efficacité à l'habitude , qui lui permet de donner toute leur signification et toute leur portée à des expériences semblables et souvent répétées.

Impressions gravées dans notre esprit par l'intermédiaire des sens, expérience, habitude, ressemblance, contiguïté, relation cause /effet : telles sont les données qui permettent de rendre compte de notre faculté de connaître et de comprendre le réel  et de nous comprendre nous-mêmes par le moyen de l'élaboration des idées, y compris les plus abstraites et les plus générales. Elles nous permettent aussi d'apercevoir les limites du domaine que cette faculté de connaître nous autorise à explorer efficacement. Au-delà s'étendent les territoires mal définis des spéculations à jamais invérifiables.

La simplicité de ces quelques constatations vérifiables expliquant le fonctionnement de notre entendement leur confère toute leur efficacité : elles agissent comme un levier immédiatement capable d'ébranler tout l'édifice de l'idéalisme platonicien et cartésien  : négation (au moins implicite) des idées innées ; rejet du  dualisme corps / esprit ; rejet de l'opposition homme / animal ( l'intelligence animale, quoique plus limitée, fonctionne selon les mêmes principes que l'intelligence humaine ) ; rejet d'une liberté conçue comme un privilège métaphysique accordé à la seule créature humaine ; impossibilité de prouver l'existence d'un Dieu Créateur. Sans être résolument refusée, l'hypothèse divine apparaît comme à jamais invérifiable et, de toute façon inutile. On peut construire une sagesse, une morale, en se passant de Dieu. Les religions ne sont d'ailleurs qu'un genre particulier de système philosophique, auquel David Hume juge préférable sans conteste celui d'Epicure, auquel il prête ces paroles :

" Vous trouvez certains phénomènes dans la nature. Vous cherchez une cause ou un auteur. Vous vous imaginez que vous l'avez trouvé. Puis vous devenez si épris de cette créature de votre cerveau que vous croyez impossible qu'elle ne produise pas nécessairement quelque chose de plus grand et de plus parfait que la présente scène de choses qui est si pleine de mal et de désordre. Vous oubliez que cette intelligence et cette bienveillance du suprême degré sont entièrement imaginaires, ou, du moins, sans aucun fondement raisonnable, et que vous n'avez aucune base pour lui attribuer d'autres qualités que celles que vous voyez effectivement en exercice et révélées dans ses productions. Faites donc, philosophes, que vos dieux s'accordent avec les apparences présentes de la nature ; osez ne pas altérer ces apparences par des suppositions arbitraires pour les rendre conformes aux attributs que vous attribuez si amoureusement à vos dieux. "

De son vivant, David Hume fut dans son pays la bête noire du parti clérical et dévot, qui voyait en lui un ennemi de Dieu. En toute rigueur, il est difficile de le définir comme un athée. Cependant, pour le philosophe, l'hypothèse de l'existence de Dieu reste une hypothèse à jamais invérifiable, donc inutile en pratique. L'agnosticisme tranquille de David Hume est une arme antireligieuse tout aussi efficace que l'athéisme, et peut-être davantage.

Les religions : des systèmes philosophiques parmi les autres . L'idée est séduisante. Au fond, ce qui rend tant de fidèles de telle ou telle religion si immanquablement odieux, c'est leur certitude de détenir la vérité. On ne saurait trop leur conseiller une cure d'empirisme sceptique. Mes bien chères soeurs, mes bien chers frères, quelques pages de l'Enquête sur l'entendement humain juste avant la prière du soir devrait vous faire le plus grand bien.

Le Monde du 10 mars publiait un appel "inquiet" de responsables des cultes chrétien, juif et musulman contre la loi sur la fin de vie, actuellement débattue à l'Assemblée nationale. Soit. Chacun a le droit de faire connaitre son point de vue. Ce qui gêne, dans le cas de ces gens, c'est qu'ils sont généralement démangés du désir de donner une portée universelle à une éthique fondée sur un présupposé métaphysique inaccessible à la preuve. Les éthiques uniquement fondées en raison (celle des Epicuriens par exemple, ou celle des Stoïciens) ne souffrent pas de ce handicap, s'exposant loyalement au libre examen de tout un chacun. L'exigence, souvent formulée par les temps qui courent, des adeptes des trois religions du Livre de voir "respecter" leur croyance dissimule souvent mal leur désir de soustraire celle-ci au débat.


David Hume,  Enquête sur l'entendement humain , traduction par André Leroy revue par Michelle Beyssade  ( GF )



samedi 14 mars 2015

Andromède ou ma théorie du coup de foudre

1215 -


J'ai élaboré une théorie du coup de foudre, compatible avec les équations de Maxwell et la relativité (restreinte).

Ma théorie vise à répondre à la question que se posent, depuis la mort d'André Breton, tous les fanas de l'amour fou.

La question en question peut se formuler de la façon suivante :

A quelle distance de l'objet potentiellement aimable le coup de foudre est-il statistiquement concevable ?  

Réponse : entre 2 et 3 mètres.

Cette distance doit évidemment être raccourcie pour les myopes qui auraient oublié leurs lunettes.

Au-delà de 3 m, le coup de foudre devient, à mesure que la distance augmente, de moins en moins probable.

Voici pourquoi (comme disait Balzac quand, dans un de ses romans, il se lançait dans une de ses explications foireuses ) :

A une distance de 100 mètres, en effet, vous ne distinguez plus que très vaguement les détails du physique de la personne de moins en moins potentiellement aimable.

L'autre après-midi, baguenaudant sur ma crête favorite, je fis halte pour contempler un village situé en contrebas, à environ 3 km à vol d'oiseau.

Il m'apparut que, si un objet potentiellement aimable avait poussé la porte de sa cahute pour prendre le soleil, je n'aurais aperçu, au mieux, qu'un objet minuscule, aux caractéristiques radicalement indiscernable, bien plus petit que le bousier qui crapahutait à ce moment-là entre mes croquenauds. Et comment tomber amoureux d'un animalcule de la taille d'un bousier ? On a sa dignité.

Plus la distance augmente, plus l'objet potentiellement aimable rapetisse au point de devenir insignifiant, et plus la portion du total de la lumière ré-émise par lui qui nous parvient diminue. Et comme toute l'information qui nous parvient du monde extérieur est véhiculée par les ondes électro-magnétiques (dans l'expérience quotidienne, essentiellement la lumière visible), moins la quantité d'informations sur l'être qu'aurait pu être aimé en d'autres circonstances est importante.

Il en va d'ailleurs de l'être potentiellement aimable comme de la galaxie d'Andromède, située à deux millions d'années-lumière de la nôtre. L'autre nuit, au fond du ciel pur, j'avais repéré un vague nuage faiblement lumineux ; eh bien, c'était elle. Or cette galaxie doit émettre une gigantesque débauche de lumière, mais la plus grande partie s'en perd dans tous les azimuts de l'espace intersidéral; il ne nous en parvient que des miettes. Pour en revenir à l'objet potentiellement aimable, qui vous assure que la très désirable Andromède ne se muera pas, à mesure qu'on s'en rapprochera, en une épouvantable maritorne ?

L'adage bien connu, loin des yeux loin du coeur, résume parfaitement tout ce que je viens de dire. On m'objectera sans doute qu'en ce cas c'était pas la peine tout ce bavardage, je répondrai que peut-être mais maintenant c'est scientifique.

Poursuivant ma réflexion, j'ai fini par conclure que le coup de foudre, même entre deux et trois mètres, était, de toute façon, une illusion. En effet, l'information sur l'objet potentiellement aimable est véhiculée par la  lumière. Or celle-ci a une vitesse : environ 300 000 km /seconde.

Par conséquent, lorsque je vois l'objet potentiellement aimable à trois mètres devant moi , je ne le vois pas tel qu'il est mais tel qu'il était il y a environ un cent millionième de seconde. En somme quand je m'avance vers lui les bras tendus et le sourire au lèvres, je vais à la rencontre de l'image rémanente de ce que fut l'être potentiellement cher, à la rencontre de son passé. Un passé irrémédiablement révolu.

On me dira que, lorsque je le tiens enfin dans mes bras, j'ai complètement remonté le temps et que nous nous étreignons dans un présent commun.

Pas du tout. En effet, la sensation de le tenir dans mes bras ne parvient à ma conscience qu'après avoir parcouru la distance qui sépare mes terminaisons nerveuses de mon cerveau, disons environ 60 cm, soit un laps de temps de deux milliardièmes de seconde.

On me dira que deux milliardièmes de seconde (deux nanosecondes), c'est vraiment pas beaucoup. Ce serait oublier que le temps est infiniment divisible, et que deux nanosecondes, c'est un laps de temps gigantesque, comparé à deux femtosecondes ( deux millionièmes de milliardièmes de seconde). Quasiment une éternité !

J'ai donc renoncé à connaître un jour le coup de foudre authentique. J'ai même renoncé à l'amour : quand on croit tenir dans ses bras l'être aimé, on n'étreint jamais que son fantôme ! La communion des amants : du pipeau.

Poussant plus loin ma  réflexion je suis parvenu à la conclusion que l'amour n'est pas seul concerné par ce que je ne crains pas de nommer la catastrophe électromagnétique : j'aurai vécu, comme tout un chacun sur cette Terre, toute mon existence parmi les faux-semblants, les illusions, les spectres, plus ou moins lumineux. J'aurai été la poste restante des messages d'outre-tombe qu'un "réel" (???) incessamment défunt m'aura expédiés. La métaphore vaut ce qu'elle vaut, mais elle me plaît. Toujours ça.

Ce matin au réveil, dans le couloir, entre ma chambre et la salle de bains, je me suis avisé que la sensation de démangeaison au bout de mon nez parvenait à ma conscience avec un retard de 0,5 milliardième de seconde, tandis que celle du contact entre le pouce et l'index de ma main droite y parvenait avec un retard d'un milliardième de seconde, et qu'il fallait deux milliardièmes de seconde pour que celle du contact de la plante de mes pieds avec la moquette y surgisse (ou y surgît ). Autrement dit, outre le fait que je n'avais accès qu'à mon passé, je n'étais pas synchrone à moi-même. Tout se passait comme si j'étais plus vieux à la hauteur des chevilles et plus jeune à hauteur de nez. Déjà qu'avec l'accélération de la pesanteur, je pèse beaucoup plus lourd au niveau des pieds qu'au niveau  du sommet de mon crâne d'oeuf et que je suis étiré entre les forces de marée contradictoires de l'attraction terrestre et de l'attraction lunaire ; ce n'est pas encore le trou noir mais je m'y achemine. Certes, l'espace-temps einsteinien me garantit une certaine continuité, relativement fluide, mais si j'envisage sa structure granulaire discontinue selon les équations de la mécanique quantique, que devient l'unité de ma personne en particulier et et celle de la personne humaine en général ?


Carlo Rovelli ,  Par-delà le visible , la réalité du monde physique et la gravité quantique  ( Odile Jacob )



mercredi 11 mars 2015

" Pompée " (Pierre Corneille) : car c'est ne régner pas ...

1214 -


L'année de ma terminale, notre prof de philo, quand il était fatigué de nous expliquer Berkeley, Kant ou Platon, s'adonnait à un divertissement particulier, auquel nous nous prêtions volontiers, et qui consistait à écrire au tableau quelques contrepèteries, telles que "J'ai traversé tous les ponts de Cologne", "L'Aspirant habite Javel" ou "Colette sur son pliant papote sur le tennis". Puis, les bras croisés, dans un coin de la salle de classe, il attendait, imperturbable, que nous ayons résolu l'énigme, sans jamais nous y aider, sans paraître même savoir qu'un sens crypté se dissimulait sous l'énoncé en apparence anodin.

C'est à un jeu semblable que Pierre Corneille s'est plus d'une fois livré dans ses tragédies en y introduisant, ici ou là, un alexandrin-calembour, Par exemple " Je suis romaine hélas puisque mon époux l'est " (ce qui en fait deux dans le même vers d'Horace), ou le célèbre "Et le désir s'accroît quand l'effet se recule", dans Polyeucte, tragédie chrétienne (!!!).

Je ne sache pas que Corneille ait jamais reconnu avoir volontairement glissé ces facétieux énoncés dans ses textes, mais tout porte à croire que c'était le cas. Ce jeu avec son propre texte introduit en tout cas une distance teintée d'humour  à l'égard de celui-ci, distance qui est certainement une de ses marques les plus personnelles. On n'imagine pas un Racine, surtout le Racine frotté de jansénisme, ménager dans le texte de Phèdre ou d'Athalie de semblables ambiguïtés farceuses.

On trouve, dans La Mort de Pompée , tragédie rebaptisée plus tard Pompée , un énoncé de ce genre. Corneille le prête à Photin, le (mauvais) conseiller de Ptolémée (ou Ptolomée, tel que l'orthographie Corneille). Le voici  ( Acte I, scène III, vers 232 ) :

                                 Car c'est ne régner pas qu'être deux à régner.

Si Corneille était parfaitement conscient du contenu facétieux des vers que j'ai cités plus haut, il est en revanche très invraisemblable que les personnages auxquels il les fait prononcer en aient eu conscience eux aussi. Mais ce n'est pas nécessairement toujours le cas, et l'on est en droit, après tout, de considérer que Photin est conscient du calembour contenu dans cet énoncé. C'est, me semble-t-il, le choix qu'a fait Brigitte Jaques-Wageman dans sa mise en scène. Du reste, le calembour fait ici sens, par l'image dont il est porteur, celle d'une toile (le champ où s'exerce le pouvoir royal) dont on n'imagine pas qu'elle puisse être le territoire de plus d'une araignée. Ptolémée et sa soeur-épouse Cléopâtre sont censés se partager le pouvoir royal mais sont en réalité comme deux araignées enfermées dans un même pot, dont on se dit que l'une finira par bouffer l'autre.

Ce choix est peut-être de plus grande conséquence qu'on ne serait tenté de le penser, au point que ce vers à double sens, dit par Photin comme l'acteur qui l'incarne le disait hier soir, m'apparaît comme emblématique d'un parti-pris de mise en scène décisif. Il induit tout d'abord un type de rapports bien particulier entre le roi et son conseiller. Les échanges entre l'un et l'autre se font sur le mode d'un cynisme volontiers blagueur et rigolard, même s'il s'agit de fomenter un crime assez abominable (l'assassinat de Pompée). Ces relations sont d'autant plus crédibles que Ptolémée XIII était un adolescent à peine sorti  de l'enfance (il n'avait, à sa mort, que quatorze ou quinze ans). Il apparaît d'ailleurs, dans cette mise en scène, comme assez conscient de son immaturité et de son inexpérience, et d'être lancé dans un jeu, dangereux certes, mais un jeu, qui le conduit, un peu estomaqué tout de même par sa propre audace, de projeter de liquider Jules César.  Photin est sans doute son aîné, mais (dans la mise en scène de Brigitte Jaques-Wageman) de quelques années seulement; une complicité assez trouble les unit, du moins dans cette mise en scène. Choisir de nous montrer un Ptolémée discrètement amoureux de son conseiller et un Photin à peine plus âgé que son roi, avec les effets de sens qui en découlent, n'est nullement dicté par le texte de Corneille, qui ne dit rien sur l'âge du conseiller, dont le titre de  " Chef du Conseil d'Egypte ", donné au début de la pièce dans la liste des personnages, suggère cependant plutôt un homme dans la force de l'âge. De tels choix, qui peuvent concerner de nombreux paramètres, tels que l'âge, le physique, la voix d'un acteur sont déterminants pour la tonalité, la signification d'un spectacle. Dans la mesure où ils ne sont pas contredits de façon expresse par des indications du texte, ils font partie du domaine où l'imagination du metteur en scène peut légitimement se donner libre cours, à condition de formuler un ensemble de propositions cohérentes et porteuses de sens, ce qui me paraît être le cas dans cette mise en scène de Brigitte Jaques-Wageman. Son travail démontre, une fois de plus, qu'il n'existe pas UNE vérité du texte de théâtre, dont le statut est celui d'un livret, ingrédient important, certes, mais ni nécessaire ni suffisant, de la représentation qui, seule, lui donnera un sens, d'ailleurs éphémère et sans cesse changeant. Notre fétichisme de l'oeuvre littéraire et de l'auteur fait encore trop souvent obstacle à la compréhension du fait théâtral, de sa richesse et de sa complexité dans ce qu'elles ont de plus spécifique.

Calembour emblématique d'un parti-pris de mise en scène décisif ? Je n'exagère pas un peu, là ? Non, me semble-t-il, dans la mesure où toute l'interprétation et la mise en scène exhibent la distance qui sépare les discours tenus par les personnages de la réalité des choses. Elle est d'autant plus grande que leur position est plus élevée. Les seuls dont le discours coïncide avec ce qu'ils ressentent et pensent vraiment sont les confidents et les serviteurs ( Achorée, Philippe). Ajoutons-y les conseillers et exécuteurs des basses oeuvres, tels que Photin, dont les tirades sont des moments assez irrésistibles de machiavélisme parfaitement cohérent et intensément jubilatoire. Les maîtres drapent, quant à eux, la réalité plutôt sordide de leurs sentiments, de leurs pensées et de leurs intentions dans les oripeaux d'un discours noble et pompeux (sans jeu de mots) (1). L'hypocrisie des échanges entre Jules César et Ptolémée lancés tous deux dans un numéro de faux-culs virtuoses (acte III, scène II), est caractéristique du rôle qu'ils font jouer au langage, quand les enjeux sont presque toujours des enjeux de pouvoir. L'un s'invente après coup des justifications et des motivations auxquelles il n'avait pas pensé avant d'agir. L'autre se pose en vengeur d'un adversaire dont l'exécution sert trop bien ses intérêts, tout en se disposant à liquider les exécuteurs devenus gênants. On voit là ce que l'art de Corneille doit à l'expérience du discours d'avocat rompu à l'art de plaider le faux pour maquiller le vrai. Pour autant, les personnages ne sont pas nécessairement pleinement conscients de l'hypocrisie de leurs paroles, et c'est une des réussites du travail de Brigitte Jaques-Wageman et de ses comédiens que d'en faire percevoir l'ambiguïté. Le même Jules César tient à Cléopâtre des propos d'amoureux transi, dont la noblesse est contredite par la fureur d'une étreinte à même le tapis ! Le personnage de Cléopâtre est particulièrement intéressant par sa complexité, partagée qu'elle est entre son amour pour César et sa reconnaissance à Pompée, entre son ambition et son souci de ménager un frère qui ne l'a pourtant guère ménagée. Héroïne passionnée et partagée, on pourrait voir en elle le personnage central (ce qui n'était pas vraiment le cas dans cette mise en scène; affaire de choix d'une interprète et d'une interprétation).

Ce n'est pas exactement que les propos tenus par les uns et les autres soient à double sens; c'est plutôt que le sens proposé par le réel double celui des discours qu'on tient sur lui, comme un envers double un endroit. Ainsi, la noblesse convenue du discours "tragique" versifié cache mal la médiocrité, tout au moins l'humanité prosaïque, de personnages s'efforçant en vain de se hausser à la grandeur. Ce serait d'ailleurs intéressant, histoire de voir ce que cela peut donner scéniquement, de tenter une "traduction" en prose de ce texte par trop engoncé et corseté dans ses alexandrins. De tous les personnages, Ptolémée est peut-être le plus sympathique dans la mesure où il semble avoir conscience de sa propre médiocrité. Mais, encore une fois, le jeu de l'acteur peut suggérer ce que la lecture du texte ne suggère pas forcément. Il faut s'y faire : l'idée et l'objectif d'une fidélité au texte ne peuvent être légitimement défendues que s'il s'agit d'éviter d'introduire dans l'incarnation scénique des éléments manifestement incompatibles avec le contenu du texte. Le respect dû au texte et à son auteur s'arrête là, avec cette réserve que ce texte doit être dit et articulé pour être parfaitement audible et compréhensible dans son intégralité  -- mission très bien assurée par les onze acteurs de la Compagnie Pandora. Le lecteur peut ainsi faire la liaison entre ce qu'il entend et ce qu'il voit, et porter un jugement motivé.

Discours "tragique" ? En apparence seulement. Corneille a classé Pompée parmi ses tragédies. Elle me paraît pourtant relever plutôt du genre mixte de la tragi-comédie : la mort de Pompée intervient au début de la pièce, celle de Ptolémée/Ptolomée ne marque pas le dénouement et sert plutôt à favoriser une sorte de happy end (le couronnement de Cléopâtre), et surtout le statut d'un discours presque toujours en décalage avec la réalité dont il n'offre qu'un faux-semblant l'expose incessamment à générer des effets comiques.

Brigitte Jaques-Wageman puise d'ailleurs dans la nature foncièrement hybride de la pièce et du texte pour légitimer et faire accepter du spectateur des aspects assez hilarants de sa mise en scène. C'est ainsi que Jules César et ses acolytes sont affublés de semi-uniformes apparemment inspirés de ceux des troupes coloniales (françaises ? italiennes ?) et ne font pas mystère de leur mépris de Romains imbus de leur supériorité sur les "indigènes",  fussent-ils pharaons. Marc-Antoine apparaît comme un lieutenant de César particulièrement gratiné, trempant sans vergogne (mais très efficacement pour la signification de la scène) un doigt dans la crème ( anglaise ? ) et engloutissant les petits fours tandis qu'au premier plan Jules César et Ptolémée débattent. Le même Marc-Antoine, très impressionné (on s'en doute) par sa première entrevue avec Cléopâtre, s'en vient faire à Jules César un rapport enthousiaste tout en rectifiant ses mèches gominées du même doigt qu'il trempe dans les sauces. La représentation s'achève sur l'image d'un Jules César saisi par la tentation de la débauche, c'est-à-dire de se coiffer de la couronne oubliée sur place par une Cléopâtre pressée de se rendre à la cérémonie de son couronnement...sans couronne. Il parvient à la vaincre, mais de justesse !

Cette image finale d'un Jules César sur le point de succomber à la tentation fait pressentir que l'authentique dénouement tragique de la pièce n'interviendra que quatre ans plus tard, avec l'assassinat d'un César accusé par ses ennemis d'aspirer à la royauté. Pompée est bien une tragédie  ( ou plutôt le premier volet d'une tragédie dont le second volet est seulement esquissé) dans la mesure où la pièce décrit un processus tragique qui s'ouvre avec la mort d'un des deux protagonistes et se clôt avec la mort de l'autre, ou, peut-être même, avec la mort de Cléopâtre et de Marc-Antoine. L'aspect le moins intéressant de cette oeuvre relativement peu connue et peu jouée de Corneille n'est pas sa prise en compte du temps, d'un temps passé aidant à comprendre l'évolution d'un César hanté à la fois par les souvenirs de Pharsale et par ceux de ses premiers rapports avec Cléopâtre, et d'un temps futur préfiguré par les annonces de Cornélie, la veuve de Pompée, ou par la présence d'un Marc-Antoine déjà très favorablement impressionné par la reine d'Egypte. Mais la dramaturgie cornélienne, verrouillée par le respect des trois unités, ne bénéficiait pas de la liberté dramaturgique d'un Shakespeare, qui seule lui aurait permis de traiter de façon vraiment efficace, dans le cadre d'une seule pièce, un processus tragique étalé dans le temps.

Mais la vérité d'une oeuvre dramatique inspirées par des événements historiques ne saurait correspondre, de toute façon, à la vérité de l'historien. C'est pourquoi le système aristotélicien des trois unités est, d'un point de vue exclusivement artistique, aussi légitime et productif que le système shakespearien. Dans son Examen, Corneille revendique assez clairement les droits de l'imagination, en se justifiant des libertés (grandes) qu'il a prises avec la vérité historique. " A bien considérer cette pièce, écrit-il, je ne crois pas qu'il y en ait sur le théâtre, où l'Histoire soit plus conservée, et plus falsifiée tout ensemble ". Commentant telle modification imposée par lui  aux événements historiquement attestés concernant Cornélie, il écrit : " La diversité des lieux où les choses se sont passées, et la longueur du temps qu'elles ont consumé dans la vérité Historique, m'ont réduit à cette falsification pour les ramener dans l'unité de jour et de lieu. "


Note 1 -

En revanche, dans son Examen de sa pièce, Corneille dit de son style : " ce sont sans contredit les Vers les plus pompeux que j'aie faits " !!! Incorrigible, décidément.


Pompée, de Pierre Corneille . Mise en scène : Brigitte Jaques-Wageman.  Collaboration artistique : François Regnault. Compagnie Pandora.





dimanche 8 mars 2015

Discrimination ethnique

1213 -


On peut dauber tant qu'on voudra sur la fièvre obsidionale qui tourmente les Finkielkraut, Renaud Camus et autres Richard Millet. N'empêche que nous sommes bel et bien envahis par tous ces étrangers au point de ne  plus savoir qui est qui.

Tiens, pas plus tard qu'à matin, je passe devant la boutique d'un couple expert, en principe, dans le repérage des plus fines particularités ethniques : forcément, ils sont encadreurs. La porte est ouverte. Je surprends le bout de dialogue suivant :

Elle -  Ah, non, non, c'était pas des Suédois.

Lui (péremptoire) -  C'était des Japonais !

Et des Beaucerons mâtinés de Percheron ? Non ? On en rencontre, des fois.

Rarement, mais des fois.


Additum -

A propos du titre.

Consulter le TLF est toujours instructif. A l'article "Discrimination", on lit :

" 1/ Action, fait de différencier en vue d 'un traitement séparé  (des éléments) les uns des autres en les identifiant comme distincts "

Ainsi, ce mot, latinisme de création récente (aux environs de 1870), n'implique au départ aucune idée de traitement inégal et fait figure de simple synonyme de distinction. L'idée de traitement inégal n'apparaît que dans les années 1960,  dans des contextes idéologiques, politiques ou syndicalistes.

Discliminer un Noil-Noil d'un Noil-Blanc ou un Loukoum d'un authentique Vlounzé n'implique donc a plioli aucune visée inégalitaile à connautation lacialocentliste.

La définition que j'ai citée plus haut ne se signale pas, quant à elle, par la  qualité de la mise en français, pâteuse et vasouillarde. Je ne vois pas l'utilité des parenthèses encadrant "des éléments". Indice d'une rédaction bâclée ?





mercredi 4 mars 2015

Le nouveau "Charlie hebdo "

1212 -


L'autre jour, un chien errant s'est introduit  dans le jardin, faisant une peur bleue à mon chat, qu'il s'est permis de courser et d'aboyer furieusement. Un chien perdu ou abandonné, avec autour du cou un de ces colliers rouges comme les chasseurs d'ici en mettent à leurs chiens.

Deux jours plus tard, j'ai aperçu l'intrus en train de se nourrir de détritus dans une rue voisine. Le temps de retourner chez moi pour me munir d'un gros bâton, je me suis approché de lui lentement, arborant ma mine la plus terrible. L'animal ne s'est pas trompé sur la malignité de mes intentions à son égard ni sans doute sur ses raisons et s'est enfui sans demander son reste.

J'ai retrouvé ce chien perdu, mais sans collier, sur la Une du dernier numéro (1179) de Charlie hebdo, poursuivi par une meute de forcenés acharnés à sa perte. Mais curieusement, je me suis identifié à lui. Je ne dois pas être le seul. Et du coup je me suis découvert une sympathie, jusque là relativement masquée, pour ce chien qui a fait peur à mon chat (lui même abandonné, que nous avons adopté, ou plutôt qui nous a adoptés) .

Dans un billet précédent (16/01/2015), j'avais émis des réserves à l'égard de Charlie Hebdo , que je trouvais ringard, enfermé dans des ressassements pénibles à la longue, empêtré dans un anticléricalisme rétro, peu lisible au demeurant par la faute  d'une mise en page bâclée, quelque peu  fouillis. J'avais d'ailleurs cessé de le lire depuis longtemps.

Et puis voilà ce nouveau numéro magnifique, avec sa Une hilarante ( les couvertures auxquelles on a échappé ne le sont pas moins ) , des dessins de grande qualité, souvent irrésistibles, tel cet improbable et féroce C'est pour une dédicace, ou le  Pourquoi nous continuons "Charlie" , de Riss ; des articles de haute tenue, tel l'édito du même Riss ou Le religieux et le politique, de Chahla Chafiq.

Je n'ai pas tout lu encore mais je ne doute pas que le reste soit à la même hauteur. D'ailleurs il sied de déguster ce numéro avec lenteur, à petites gorgées. On dirait que, dans l'épreuve, les dessinateurs et journalistes de Charlie hebdo , sans rien renier de leurs convictions, se sont recentrés sur le meilleur de leur inspiration. C'est cela qui explique la grande qualité de ce Charlie hebdo new look et pourtant si proche de l'ancien, même si les nouvelles facilité financières ne sont sans doute pas pour rien dans cette réussite.

Tel qu'il est en tout cas, ce nouveau Charlie hebdo se situe, dans le paysage de notre presse satirique et de notre presse tout court, en haut de l'affiche.

Longue vie à Charlie hebdo et à tous ceux qui le font (re) vivre !



dimanche 1 mars 2015

Barbaries ...

1211 -


" Le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie "

                                           Claude Lévi-Strauss,  Race et histoire ( 1961 )

On peut s'étonner d'une telle assertion, formulée, avec une solide assurance, seize ans à peine après la libération du camp d'Auschwitz et, de surcroît, par un Juif. A l'époque, à ma connaissance, personne n'en avait mis en doute la pertinence.

Précisons. Dans Race et histoire, le propos de Lévi-Strauss est de dénoncer la conviction d'une bonne partie des Occidentaux de son temps d'être les représentants de LA civilisation, incarnation du Progrès, supérieure à toutes les autres cultures, ainsi que les méfaits de l'européocentrisme. De ce point de vue, en effet, la pertinence et l'utilité de sa formule ne me paraissent faire aucun doute et présenter  la même actualité et la même utilité qu'en 1961.

Lévi-Strauss reprend ici, par ailleurs, un thème illustré par Montaigne,  au moins dans deux passages célèbres des Essais, dans le chapitre De la vanité , où il se moque des préjugés de ses compatriotes, toujours prêt à taxer les moeurs étrangères de barbarie -- "Pourquoi non barbares, puisqu'elles ne sont françaises " --, et dans le chapitre Des cannibales , où, décrivant les moeurs des indigènes des Antilles, il écrit : " Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu'il n'y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu'on m'en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage ; comme de vrai, il me semble que nous n'avons autre mire de la vérité et de la raison que l'exemple  et idée des opinions et usances du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes choses. "

Aujourd'hui, plus de quatre siècles après qu'elles aient été écrites, ces lignes n'ont rien perdu de leur actualité ni de leur pouvoir dérangeant. Avouons-le : elles sont éminemment dérangeantes, pour la plupart d'entre nous.

C'est  que la question de la barbarie est plus que jamais à l'ordre du jour, au moment où, dans les régions du monde où ils sont en mesure d'agir, les représentants de l'Etat Islamique (EI) multiplient des actes qui nous paraissent en relever, qu'il s'agisse de la décapitation d'une vingtaine de civils coptes égyptiens ou de la destruction d'oeuvres antiques au musée de Mossoul, pour ne citer que deux cas dans une liste déjà très longue.

Ces actes ont suscité une indignation assez générale en Occident, tant de la part des gouvernements que des citoyens. Dans le reste du monde, qu'il s'agisse de la vaste aire musulmane ou de pays comme la Chine, l'Inde, la Russie ou les pays d'Amérique latine, il n'est pas sûr que cette indignation se soit manifestée de façon aussi déterminée et aussi vive, peut-être parce que, dans tous ces pays, la menace que représente l'Etat Islamique n'est pas perçue de façon aussi vive qu'en Occident.

Cependant, l'ONU a accusé l'EI de perpétrer dans les zones qu'il contrôle des crimes contre l'humanité. Cette condamnation est censée traduire la position commune de tous les Etats membres (pratiquement tous les pays du monde en font partie). Elle est évidemment inspirée par le respect des principes de la Déclaration des Droits de l'Homme.

Mais chacun sait que les principes de cette Déclaration sont très inégalement respectés et qu'ils sont clairement bafoués dans plus d'un pays du monde, comme la Corée du Nord, l'Arabie Saoudite ou Israël, pour des raisons idéologiques, religieuses ou  politiques. La façon dont les leaders de l'opposition russe sont traités par le pouvoir en est un autre exemple.

La création de l'ONU et la promulgation de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme ont marqué un progrès vers une éthique universelle, mais il reste énormément à faire pour que cette éthique soit universellement respectée. On peut penser qu'elle ne le sera jamais. Croire que les humains parviendront un jour à s'entendre définitivement sur des valeurs communes relève de l'illusion. Aucune vérité absolue ne nous est en effet accessible, dans quelque domaine que ce soit. Nous vivons sous le régime de l'opinion. Vérité de ce côté de la montagne ; erreur au-delà.

C'est encore Montaigne qui nous donne la clé de cette  infirmité de l'espèce : " Nous n'avons aucune communication à l'être , parce que toute humaine nature est toujours au milieu entre le naître et le mourir, ne baillant de soi qu'une obscure apparence et ombre, et une incertaine et débile opinion  ( Apologie de Raimond Sebond ) . De cette incertitude, qui touche tous les aspects de notre condition, à commencer par une définition de l'humaine nature universellement acceptable, les humains ont tenté de sortir à l'aide des croyances religieuses -- opinions maquillées en certitudes -- et des systèmes philosophiques. En vain. Ils auront seulement expérimenté la diversité des goûts et des couleurs.

En 1961, Claude Lévi-Strauss proposait une version somme toute relativement raisonnable, optimiste et rassurante, dans le contexte du vaste mouvement de décolonisation qui s'enclenchait alors, d'une pensée qui, chez Montaigne, ouvre des aperçus vertigineux sur l'humaine condition. La plupart des humains -- l'immense majorité des Occidentaux en particulier -- ignorent ou préfèrent ignorer que leurs valeurs morales sont étroitement liées à leurs usages, à leurs façons, toujours particulières, d'affronter la vie et la mort. Ainsi, tout être humain est exposé à devenir le barbare de quelqu'un. Pour la plupart d'entre nous, les islamistes radicaux de l'EI sont des barbares. Mais pour eux, les barbares, c'est nous. Face à cette insurmontable aporie, nous tâchons de nous rassurer tant bien que mal. Défendre sans états d'âme les valeurs que nous considérons comme les nôtres est peut-être la meilleure façon d'y parvenir. Combattre sans pitié les islamistes radicaux est une entreprise légitime parce que ces gens-là prétendent nous imposer leurs opinions et leurs usages par la violence. Or nous tenons à nos opinions et à nos usages, comme tout un chacun.

Nos valeurs ? mais qui est désigné au juste par ce possessif ? Quelle communauté précisément ? Combien d'individus ? Une éthique collective est-elle seulement concevable ?

Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage ...


Claude Lévi-Strauss ,  Race et histoire

Montaigne,   Essais, livre II, chapitre XII, Apologie de Raimond Sebond