samedi 14 mars 2015

Andromède ou ma théorie du coup de foudre

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J'ai élaboré une théorie du coup de foudre, compatible avec les équations de Maxwell et la relativité (restreinte).

Ma théorie vise à répondre à la question que se posent, depuis la mort d'André Breton, tous les fanas de l'amour fou.

La question en question peut se formuler de la façon suivante :

A quelle distance de l'objet potentiellement aimable le coup de foudre est-il statistiquement concevable ?  

Réponse : entre 2 et 3 mètres.

Cette distance doit évidemment être raccourcie pour les myopes qui auraient oublié leurs lunettes.

Au-delà de 3 m, le coup de foudre devient, à mesure que la distance augmente, de moins en moins probable.

Voici pourquoi (comme disait Balzac quand, dans un de ses romans, il se lançait dans une de ses explications foireuses ) :

A une distance de 100 mètres, en effet, vous ne distinguez plus que très vaguement les détails du physique de la personne de moins en moins potentiellement aimable.

L'autre après-midi, baguenaudant sur ma crête favorite, je fis halte pour contempler un village situé en contrebas, à environ 3 km à vol d'oiseau.

Il m'apparut que, si un objet potentiellement aimable avait poussé la porte de sa cahute pour prendre le soleil, je n'aurais aperçu, au mieux, qu'un objet minuscule, aux caractéristiques radicalement indiscernable, bien plus petit que le bousier qui crapahutait à ce moment-là entre mes croquenauds. Et comment tomber amoureux d'un animalcule de la taille d'un bousier ? On a sa dignité.

Plus la distance augmente, plus l'objet potentiellement aimable rapetisse au point de devenir insignifiant, et plus la portion du total de la lumière ré-émise par lui qui nous parvient diminue. Et comme toute l'information qui nous parvient du monde extérieur est véhiculée par les ondes électro-magnétiques (dans l'expérience quotidienne, essentiellement la lumière visible), moins la quantité d'informations sur l'être qu'aurait pu être aimé en d'autres circonstances est importante.

Il en va d'ailleurs de l'être potentiellement aimable comme de la galaxie d'Andromède, située à deux millions d'années-lumière de la nôtre. L'autre nuit, au fond du ciel pur, j'avais repéré un vague nuage faiblement lumineux ; eh bien, c'était elle. Or cette galaxie doit émettre une gigantesque débauche de lumière, mais la plus grande partie s'en perd dans tous les azimuts de l'espace intersidéral; il ne nous en parvient que des miettes. Pour en revenir à l'objet potentiellement aimable, qui vous assure que la très désirable Andromède ne se muera pas, à mesure qu'on s'en rapprochera, en une épouvantable maritorne ?

L'adage bien connu, loin des yeux loin du coeur, résume parfaitement tout ce que je viens de dire. On m'objectera sans doute qu'en ce cas c'était pas la peine tout ce bavardage, je répondrai que peut-être mais maintenant c'est scientifique.

Poursuivant ma réflexion, j'ai fini par conclure que le coup de foudre, même entre deux et trois mètres, était, de toute façon, une illusion. En effet, l'information sur l'objet potentiellement aimable est véhiculée par la  lumière. Or celle-ci a une vitesse : environ 300 000 km /seconde.

Par conséquent, lorsque je vois l'objet potentiellement aimable à trois mètres devant moi , je ne le vois pas tel qu'il est mais tel qu'il était il y a environ un cent millionième de seconde. En somme quand je m'avance vers lui les bras tendus et le sourire au lèvres, je vais à la rencontre de l'image rémanente de ce que fut l'être potentiellement cher, à la rencontre de son passé. Un passé irrémédiablement révolu.

On me dira que, lorsque je le tiens enfin dans mes bras, j'ai complètement remonté le temps et que nous nous étreignons dans un présent commun.

Pas du tout. En effet, la sensation de le tenir dans mes bras ne parvient à ma conscience qu'après avoir parcouru la distance qui sépare mes terminaisons nerveuses de mon cerveau, disons environ 60 cm, soit un laps de temps de deux milliardièmes de seconde.

On me dira que deux milliardièmes de seconde (deux nanosecondes), c'est vraiment pas beaucoup. Ce serait oublier que le temps est infiniment divisible, et que deux nanosecondes, c'est un laps de temps gigantesque, comparé à deux femtosecondes ( deux millionièmes de milliardièmes de seconde). Quasiment une éternité !

J'ai donc renoncé à connaître un jour le coup de foudre authentique. J'ai même renoncé à l'amour : quand on croit tenir dans ses bras l'être aimé, on n'étreint jamais que son fantôme ! La communion des amants : du pipeau.

Poussant plus loin ma  réflexion je suis parvenu à la conclusion que l'amour n'est pas seul concerné par ce que je ne crains pas de nommer la catastrophe électromagnétique : j'aurai vécu, comme tout un chacun sur cette Terre, toute mon existence parmi les faux-semblants, les illusions, les spectres, plus ou moins lumineux. J'aurai été la poste restante des messages d'outre-tombe qu'un "réel" (???) incessamment défunt m'aura expédiés. La métaphore vaut ce qu'elle vaut, mais elle me plaît. Toujours ça.

Ce matin au réveil, dans le couloir, entre ma chambre et la salle de bains, je me suis avisé que la sensation de démangeaison au bout de mon nez parvenait à ma conscience avec un retard de 0,5 milliardième de seconde, tandis que celle du contact entre le pouce et l'index de ma main droite y parvenait avec un retard d'un milliardième de seconde, et qu'il fallait deux milliardièmes de seconde pour que celle du contact de la plante de mes pieds avec la moquette y surgisse (ou y surgît ). Autrement dit, outre le fait que je n'avais accès qu'à mon passé, je n'étais pas synchrone à moi-même. Tout se passait comme si j'étais plus vieux à la hauteur des chevilles et plus jeune à hauteur de nez. Déjà qu'avec l'accélération de la pesanteur, je pèse beaucoup plus lourd au niveau des pieds qu'au niveau  du sommet de mon crâne d'oeuf et que je suis étiré entre les forces de marée contradictoires de l'attraction terrestre et de l'attraction lunaire ; ce n'est pas encore le trou noir mais je m'y achemine. Certes, l'espace-temps einsteinien me garantit une certaine continuité, relativement fluide, mais si j'envisage sa structure granulaire discontinue selon les équations de la mécanique quantique, que devient l'unité de ma personne en particulier et et celle de la personne humaine en général ?


Carlo Rovelli ,  Par-delà le visible , la réalité du monde physique et la gravité quantique  ( Odile Jacob )



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