dimanche 1 mars 2015

Barbaries ...

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" Le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie "

                                           Claude Lévi-Strauss,  Race et histoire ( 1961 )

On peut s'étonner d'une telle assertion, formulée, avec une solide assurance, seize ans à peine après la libération du camp d'Auschwitz et, de surcroît, par un Juif. A l'époque, à ma connaissance, personne n'en avait mis en doute la pertinence.

Précisons. Dans Race et histoire, le propos de Lévi-Strauss est de dénoncer la conviction d'une bonne partie des Occidentaux de son temps d'être les représentants de LA civilisation, incarnation du Progrès, supérieure à toutes les autres cultures, ainsi que les méfaits de l'européocentrisme. De ce point de vue, en effet, la pertinence et l'utilité de sa formule ne me paraissent faire aucun doute et présenter  la même actualité et la même utilité qu'en 1961.

Lévi-Strauss reprend ici, par ailleurs, un thème illustré par Montaigne,  au moins dans deux passages célèbres des Essais, dans le chapitre De la vanité , où il se moque des préjugés de ses compatriotes, toujours prêt à taxer les moeurs étrangères de barbarie -- "Pourquoi non barbares, puisqu'elles ne sont françaises " --, et dans le chapitre Des cannibales , où, décrivant les moeurs des indigènes des Antilles, il écrit : " Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu'il n'y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu'on m'en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage ; comme de vrai, il me semble que nous n'avons autre mire de la vérité et de la raison que l'exemple  et idée des opinions et usances du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes choses. "

Aujourd'hui, plus de quatre siècles après qu'elles aient été écrites, ces lignes n'ont rien perdu de leur actualité ni de leur pouvoir dérangeant. Avouons-le : elles sont éminemment dérangeantes, pour la plupart d'entre nous.

C'est  que la question de la barbarie est plus que jamais à l'ordre du jour, au moment où, dans les régions du monde où ils sont en mesure d'agir, les représentants de l'Etat Islamique (EI) multiplient des actes qui nous paraissent en relever, qu'il s'agisse de la décapitation d'une vingtaine de civils coptes égyptiens ou de la destruction d'oeuvres antiques au musée de Mossoul, pour ne citer que deux cas dans une liste déjà très longue.

Ces actes ont suscité une indignation assez générale en Occident, tant de la part des gouvernements que des citoyens. Dans le reste du monde, qu'il s'agisse de la vaste aire musulmane ou de pays comme la Chine, l'Inde, la Russie ou les pays d'Amérique latine, il n'est pas sûr que cette indignation se soit manifestée de façon aussi déterminée et aussi vive, peut-être parce que, dans tous ces pays, la menace que représente l'Etat Islamique n'est pas perçue de façon aussi vive qu'en Occident.

Cependant, l'ONU a accusé l'EI de perpétrer dans les zones qu'il contrôle des crimes contre l'humanité. Cette condamnation est censée traduire la position commune de tous les Etats membres (pratiquement tous les pays du monde en font partie). Elle est évidemment inspirée par le respect des principes de la Déclaration des Droits de l'Homme.

Mais chacun sait que les principes de cette Déclaration sont très inégalement respectés et qu'ils sont clairement bafoués dans plus d'un pays du monde, comme la Corée du Nord, l'Arabie Saoudite ou Israël, pour des raisons idéologiques, religieuses ou  politiques. La façon dont les leaders de l'opposition russe sont traités par le pouvoir en est un autre exemple.

La création de l'ONU et la promulgation de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme ont marqué un progrès vers une éthique universelle, mais il reste énormément à faire pour que cette éthique soit universellement respectée. On peut penser qu'elle ne le sera jamais. Croire que les humains parviendront un jour à s'entendre définitivement sur des valeurs communes relève de l'illusion. Aucune vérité absolue ne nous est en effet accessible, dans quelque domaine que ce soit. Nous vivons sous le régime de l'opinion. Vérité de ce côté de la montagne ; erreur au-delà.

C'est encore Montaigne qui nous donne la clé de cette  infirmité de l'espèce : " Nous n'avons aucune communication à l'être , parce que toute humaine nature est toujours au milieu entre le naître et le mourir, ne baillant de soi qu'une obscure apparence et ombre, et une incertaine et débile opinion  ( Apologie de Raimond Sebond ) . De cette incertitude, qui touche tous les aspects de notre condition, à commencer par une définition de l'humaine nature universellement acceptable, les humains ont tenté de sortir à l'aide des croyances religieuses -- opinions maquillées en certitudes -- et des systèmes philosophiques. En vain. Ils auront seulement expérimenté la diversité des goûts et des couleurs.

En 1961, Claude Lévi-Strauss proposait une version somme toute relativement raisonnable, optimiste et rassurante, dans le contexte du vaste mouvement de décolonisation qui s'enclenchait alors, d'une pensée qui, chez Montaigne, ouvre des aperçus vertigineux sur l'humaine condition. La plupart des humains -- l'immense majorité des Occidentaux en particulier -- ignorent ou préfèrent ignorer que leurs valeurs morales sont étroitement liées à leurs usages, à leurs façons, toujours particulières, d'affronter la vie et la mort. Ainsi, tout être humain est exposé à devenir le barbare de quelqu'un. Pour la plupart d'entre nous, les islamistes radicaux de l'EI sont des barbares. Mais pour eux, les barbares, c'est nous. Face à cette insurmontable aporie, nous tâchons de nous rassurer tant bien que mal. Défendre sans états d'âme les valeurs que nous considérons comme les nôtres est peut-être la meilleure façon d'y parvenir. Combattre sans pitié les islamistes radicaux est une entreprise légitime parce que ces gens-là prétendent nous imposer leurs opinions et leurs usages par la violence. Or nous tenons à nos opinions et à nos usages, comme tout un chacun.

Nos valeurs ? mais qui est désigné au juste par ce possessif ? Quelle communauté précisément ? Combien d'individus ? Une éthique collective est-elle seulement concevable ?

Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage ...


Claude Lévi-Strauss ,  Race et histoire

Montaigne,   Essais, livre II, chapitre XII, Apologie de Raimond Sebond


1 commentaire:

Anonyme a dit…

Erogène : Philosophe grec qui était porté sur la chose (Marc Escayrol)