mardi 17 mars 2015

" Enquête sur l'entendement humain " ( David Hume ) : l'effet de levier

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La création, encore bien récente, de la communauté européenne, n'a pas changé grand'chose, en France tout au moins, à l'enseignement de la littérature, trop longtemps conçu  sur des bases presque exclusivement nationales. Ayant choisi l'anglais comme première langue dès la classe de sixième, je dus attendre mes études supérieures de lettres pour découvrir et pour étudier dans le texte original quelques scènes de Shakespeare, quelques poèmes de Keats et de Shelley. Quant à la littérature allemande et aux autres littératures européennes, je les découvris seul, plus tard, au hasard de mes lectures.

Si je m'en tiens aux trois siècles qui séparent la découverte de l'Amérique de Bonaparte premier Consul, une compréhension un peu sérieuse de nos écrivains et de nos philosophes devrait pourtant supposer la connaissance des drames de Marlowe et de Shakespeare, des traités de Francis Bacon, de Locke, de Berkeley et de David Hume. A l'idéalisme cartésien, il serait indispensable d'opposer le sensualisme , l'empirisme et le scepticisme de Locke et de David Hume.

Hume est l'une des figures les plus attachantes du siècle des lumières et incontestablement l'un de ses écrivains et penseurs les plus emblématiques et les plus passionnants. Entre 1763 et 1766, il séjourne à Paris, se lie avec les Encyclopédistes, fréquente les salons; on y lit et on y commente ses oeuvres. Un temps protecteur de Rousseau, il se brouille avec lui pour des raisons que la lecture de l' Enquête sur l'entendement humain permet d'entrevoir. Ses idées, sa conception de la philosophie et ses pratiques sociales ne pouvaient guère s'accorder à celles de l'ombrageux citoyen de Genève, auteur d'une Profession de foi du vicaire savoyard que le scepticisme religieux plutôt radical de Hume ne pouvait que choquer.

Parmi les ouvrages de Hume, l'Enquête sur l'entendement humain , composée d'une série de courts essais, constitue une excellente introduction à sa pensée et à son art littéraire. Elle parut pour la première fois en 1748 ( sous un titre légèrement différent ) et fut plusieurs fois rééditée de son vivant. Elle illustre parfaitement la conception de l'enquête philosophique telle que son auteur, résolument hostile au jargon des métaphysiciens, la pratiqua : une argumentation rigoureuse et subtile dont les difficultés sont tempérées par l'art de la conversation qui la rend plus accessible à un public cultivé plus large que celui des seuls spécialistes. Les enquêtes de Hume refusent toutes les spéculations hasardeuses, non susceptibles d'être vérifiées par l'expérience, et visent à formuler une sagesse applicable dans la vie courante, utile à la vie sociale. " La seule méthode pour délivrer d'un seul coup le savoir de ces questions abstruses [ les spéculations métaphysiques ], c'est d'enquêter sérieusement sur la nature de l'entendement humain et de montrer, par une analyse exacte de ses pouvoirs et capacités, qu'il n'est apte en aucune manière à s'engager en de tels sujets lointains et abstrus. Il faut que nous nous imposions cette peine afin de vivre aisément tout le reste du temps, et que nous cultivions la véritable métaphysique avec soin pour détruire la fausse métaphysique adultérée ", écrit Hume dans l'essai liminaire (Les différentes espèces de philosophie) où il définit la visée et la méthode de sa recherche.

Pour Hume, toutes nos idées naissent de notre contact avec le réel extérieur par l'intermédiaire de nos sens, contact validé par l'accumulation des expériences  : " tout ce pouvoir créateur de l'esprit, écrit-il, ne monte à rien de plus qu'à la faculté de composer, de transposer, d'accroître ou de diminuer les matériaux que nous apportent les sens et l'expérience ".

Il distingue trois grands principes générateurs et régulateurs des connexions que notre esprit établit entre nos idées : la ressemblance, la contiguïté, la relation de cause à effet . Ils doivent leur efficacité à l'habitude , qui lui permet de donner toute leur signification et toute leur portée à des expériences semblables et souvent répétées.

Impressions gravées dans notre esprit par l'intermédiaire des sens, expérience, habitude, ressemblance, contiguïté, relation cause /effet : telles sont les données qui permettent de rendre compte de notre faculté de connaître et de comprendre le réel  et de nous comprendre nous-mêmes par le moyen de l'élaboration des idées, y compris les plus abstraites et les plus générales. Elles nous permettent aussi d'apercevoir les limites du domaine que cette faculté de connaître nous autorise à explorer efficacement. Au-delà s'étendent les territoires mal définis des spéculations à jamais invérifiables.

La simplicité de ces quelques constatations vérifiables expliquant le fonctionnement de notre entendement leur confère toute leur efficacité : elles agissent comme un levier immédiatement capable d'ébranler tout l'édifice de l'idéalisme platonicien et cartésien  : négation (au moins implicite) des idées innées ; rejet du  dualisme corps / esprit ; rejet de l'opposition homme / animal ( l'intelligence animale, quoique plus limitée, fonctionne selon les mêmes principes que l'intelligence humaine ) ; rejet d'une liberté conçue comme un privilège métaphysique accordé à la seule créature humaine ; impossibilité de prouver l'existence d'un Dieu Créateur. Sans être résolument refusée, l'hypothèse divine apparaît comme à jamais invérifiable et, de toute façon inutile. On peut construire une sagesse, une morale, en se passant de Dieu. Les religions ne sont d'ailleurs qu'un genre particulier de système philosophique, auquel David Hume juge préférable sans conteste celui d'Epicure, auquel il prête ces paroles :

" Vous trouvez certains phénomènes dans la nature. Vous cherchez une cause ou un auteur. Vous vous imaginez que vous l'avez trouvé. Puis vous devenez si épris de cette créature de votre cerveau que vous croyez impossible qu'elle ne produise pas nécessairement quelque chose de plus grand et de plus parfait que la présente scène de choses qui est si pleine de mal et de désordre. Vous oubliez que cette intelligence et cette bienveillance du suprême degré sont entièrement imaginaires, ou, du moins, sans aucun fondement raisonnable, et que vous n'avez aucune base pour lui attribuer d'autres qualités que celles que vous voyez effectivement en exercice et révélées dans ses productions. Faites donc, philosophes, que vos dieux s'accordent avec les apparences présentes de la nature ; osez ne pas altérer ces apparences par des suppositions arbitraires pour les rendre conformes aux attributs que vous attribuez si amoureusement à vos dieux. "

De son vivant, David Hume fut dans son pays la bête noire du parti clérical et dévot, qui voyait en lui un ennemi de Dieu. En toute rigueur, il est difficile de le définir comme un athée. Cependant, pour le philosophe, l'hypothèse de l'existence de Dieu reste une hypothèse à jamais invérifiable, donc inutile en pratique. L'agnosticisme tranquille de David Hume est une arme antireligieuse tout aussi efficace que l'athéisme, et peut-être davantage.

Les religions : des systèmes philosophiques parmi les autres . L'idée est séduisante. Au fond, ce qui rend tant de fidèles de telle ou telle religion si immanquablement odieux, c'est leur certitude de détenir la vérité. On ne saurait trop leur conseiller une cure d'empirisme sceptique. Mes bien chères soeurs, mes bien chers frères, quelques pages de l'Enquête sur l'entendement humain juste avant la prière du soir devrait vous faire le plus grand bien.

Le Monde du 10 mars publiait un appel "inquiet" de responsables des cultes chrétien, juif et musulman contre la loi sur la fin de vie, actuellement débattue à l'Assemblée nationale. Soit. Chacun a le droit de faire connaitre son point de vue. Ce qui gêne, dans le cas de ces gens, c'est qu'ils sont généralement démangés du désir de donner une portée universelle à une éthique fondée sur un présupposé métaphysique inaccessible à la preuve. Les éthiques uniquement fondées en raison (celle des Epicuriens par exemple, ou celle des Stoïciens) ne souffrent pas de ce handicap, s'exposant loyalement au libre examen de tout un chacun. L'exigence, souvent formulée par les temps qui courent, des adeptes des trois religions du Livre de voir "respecter" leur croyance dissimule souvent mal leur désir de soustraire celle-ci au débat.


David Hume,  Enquête sur l'entendement humain , traduction par André Leroy revue par Michelle Beyssade  ( GF )



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