vendredi 20 mars 2015

L'assassinat de Jean-Paul Sartriri

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Pour trouver des moments authentiquement comiques dans l'imposant opus sartrien, il  faut chercher. A la vérité, je n'en ai repéré qu'un. C'est dans Le Diable et le Bon Dieu. Goetz y interroge un lépreux. Il lui demande comment ses compagnons d'infortune relégués dans la forêt s'y prennent pour tromper l'ennui. "On se raconte des histoires de lépreux", lui répond l'autre.

Sartre ne manquait pourtant pas d'humour mais il s'y abandonnait rarement. C'est surtout dans ses textes autobiographiques qu'on a des chances de savourer des moments d'humour sartrien. par exemple dans la célèbre préface à Aden Arabie, le livre de son ami Paul Nizan, dont il fut le cothurne à l'ENS :

" Paris fut notre lien, nous nous aimions à travers les foules de cette ville grise, sous les ciels légers de ses printemps. Nous marchions, nous parlions, nous inventions notre langage, un argot intellectuel comme en fabriquent tous les étudiants. Une nuit, les surhommes en disponibilité montèrent sur la colline du Sacré-Coeur et virent à leurs pieds une joaillerie en désordre. Nizan planta sa cigarette dans la commissure gauche de ses lèvres, tordit la bouche en une affreuse grimace, et dit simplement : " Hé ! Hé ! Rastignac. " Je répétai : " Hé ! Hé ! " comme il se devait et nos redescendîmes, satisfaits d'avoir marqué si discrètement l'étendue de nos connaissances littéraires et la mesure de notre ambition. "

Joli, non ?  Juste, émouvant et drôle. J'ai tout de même un doute à propos de la commissure gauche. La droite eût été tout aussi plausible.  Mais enfin, faisons crédit à Jean-Paul d'une minutie mémorielle à la dimension de son talent.

On rit (ou on sourit) assez souvent aussi en lisant Les Mots, récit de l'enfance d'un surdoué (ou supposé tel, surtout par le grand-père Schweitzer). Ainsi dans ce passage :

"  Mon grand-père  avait décidé de m'inscrire au Lycée Montaigne. Un matin, il m'emmena chez le proviseur et lui vanta mes mérites : je n'avais que le défaut d'être trop avancé pour mon âge. Le proviseur donna les mains à tout : on me fit entrer en huitième et je pus croire que j'allais fréquenter les enfants de mon âge. Mais non : après la première dictée, mon grand-père fut convoqué en hâte par l'administration; il revint enragé, tira de sa serviette un méchant papier couvert de gribouillis, de taches et le jeta  sur la table : c'était la copie que j'avais remise. On avait attiré son attention sur l'orthographe -- " le lapen çovache ême le ten ", -- et tenté de lui faire comprendre que ma place était en dixième préparatoire. Devant " lapen çovache ", ma mère prit le  fou-rire; mon grand-père l'arrêta d'un regard terrible. Il commença par m'accuser de mauvaise volonté et par me gronder pour la première fois de ma vie, puis il déclara qu'on m'avait méconnu; dès le lendemain, il me retirait du lycée et se brouillait avec le proviseur. "

Il est vrai qu'en ce temps-là, on prenait l'orthographe beaucoup trop au sérieux. Queneau n'avait pas encore montré les avantages de l'ortograf fonétik.

Mais enfin, à moins de considérer la Critique de la raison dialectique comme un des monuments de notre littérature farcesque, on n'a pas beaucoup d'occasions de rigoler en lisant Sartre. Il y a bien quelques moments de comique involontaire comme ce passage d'interview recueilli dans Un théâtre de situations, où, après avoir enregistré la déclaration d'athéisme de l'intéressé, l'interviouveur lui demande si l'inexistence de Dieu, c'est pour lui une conviction ou une certitude. " -- Une certitude, répond J.-P. sans se démonter.  Et d'ajouter : "Je pourrais le démontrer".  On attend toujours la démonstration.

Un Sartre comique, c'est plutôt chez quelques uns de ses contemporains qu'on le découvrira, Boris Vian en tête, avec le personnage affectueusement parodique de Jean-Sol Partre, dans l'Ecume des jours . J'ai en mémoire aussi un passage d'une comédie (musicale?)  de Jérôme Savary, vue à Chaillot, et dont le sujet était le Paris de l'immédiate après-guerre. On y voyait Sartre, installé à une table de bistrot à l'avant-scène jardin, en train de siroter un énième whisky, tandis que Beauvoir, assise à l'avant-scène cour lui disait : " Vous buvez trop, Jean-Paul ". A quoi l'intéressé répondait : "Faites pas chier, Simone ". Pour savourer tout le sel de cet authentique moment de théâtre de situations, il faut avoir à l'esprit les dimensions de la scène de Chaillot.

Et c'est à peu près tout. Il faut dire que si l'on se plonge dans les oeuvres complètes de l'ami et adversaire Albert Camus, on a encore moins d'occasions de s'esbaudir. L'époque, il  est vrai, ne prêtait pas vraiment à rire : on sortait tout juste (enfin, les rares survivants sortaient) d'Auschwitz pour entrer dans l'ère des guerres coloniales d'Indochine et d'Algérie. Ce n'est pas qu'on ne rencontre pas des manifestations de comique et d'humour dans la littérature de cette époque, mais elles sont plutôt dans le registre noir, comme chez Beckett et Ionesco, en attendant les aphorismes de Cioran et , bien plus tard, les romans de Houellebecq. Il n'y avait  guère qu'en lisant Queneau qu'un amateur de littérature pouvait rire de bon coeur, au tournant des années cinquante-soixante. Ses romans et ses poèmes font oublier l'excès d'esprit de sérieux où se complaisait la littérature de son temps, un peu comme font les romans d'Eric Chevillard pour les années récentes.Gloire à eux. Quand se rappellera-t-on enfin, dans ce pays en proie à la sinistrose, que le rire n'est pas l'ennemi de la profondeur  ni de la vérité? François Rabelais et Jean-Baptiste Poquelin, qu'êtes-vous devenus ? Il faut dire que la littérature mondiale, des origines à nos jours, est plutôt avare de productions comiques de haute qualité; comme si s'élever par le rire au-dessus de la tristesse générale de l'existence exigeait des réserves d'énergie exceptionnelles, ou tout au moins des dispositions très singulières associées à une lucidité hors du commun.



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