lundi 23 mars 2015

" Trois dialogues entre Hylas et Philonous ", de George Berkeley : l'encombrant monsieur Dieu

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Qu'est-ce que le réel? Quels rapports entretenons-nous avec lui ? Quelle connaissance pouvons-nous en avoir ? Ces questions restent aujourd'hui aussi ouvertes qu'à l'époque où George Berkeley, futur évêque du diocèse irlandais de Cloyne, publiait ses Trois dialogues entre Hylas et Philonous (1713), même si le contexte dans lequel on peut imaginer des réponses possibles n'est plus le même qu'en ce début du XVIIIe siècle.

Pour comprendre les enjeux philosophiques de l'ouvrage, il n'est pas inutile de préciser quels y sont les adversaires de Berkeley :

 -- les matérialistes (au sens où Démocrite, Epicure et Lucrèce étaient matérialistes);

-- les athées ( implicitement associées aux précédents par Berkeley);

-- les dualistes, qui postulent l'existence de deux substances, la matière et l'esprit -- les cartésiens par exemple, mais aussi nombre de théologiens de l'époque de Berkeley;

-- les sceptiques, qui considèrent qu'on ne peut accéder à aucune connaissance certaine, hormis, peut-être, celle de notre propre conscience (c'est le cogito de Descartes)

-- divers adversaires, qui ont développé telle ou telle objection aux thèses de Berkeley, notamment :

          - ceux qui définissent sa doctrine comme un solipsisme (ou égoïsme, comme disaient certains philosophes de l'époque);

          - ceux qui considèrent ses thèses comme incompatibles avec les Saintes Ecritures, notamment avec le récit de la Création dans la Genèse.

Les trois Dialogues opposent donc deux interlocuteurs :

-- Hylas, dont le nom est proche du mot qui, en grec ancien, désigne la matière ;

-- Philonous , "l'ami de l'esprit".

Au cours de leur dialogue, Hylas défend l'existence de la matière, jusqu'à ce que Philonous l'ait convaincu qu'elle n'existe pas. Il serait cependant erroné de le définir comme un matérialiste stricto sensu . Un matérialisme conséquent, tel qu'il apparaît dans  notre tradition philosophique chez Démocrite, Epicure et les épicuriens,  est en effet un  monisme , puisqu'il postule la nature matérielle de l'esprit. En réalité, Hylas est le défenseur d'un dualisme des plus traditionnels, puisqu'au début du dialogue il affirme l'existence de la matière, tout en affirmant celle de l'esprit, substance radicalement différente. D'ailleurs, tout comme Philonous, il croit en Dieu et ne met à aucun moment son existence en doute.

La position authentiquement matérialiste n'est donc pas véritablement examinée dans ce dialogue. On peut se demander pourquoi Berkeley n'a pas choisi de faire de Hylas son défenseur. La réponse me paraît ne pas faire de doute : c'est qu'en 1713, étant données de surcroît les responsabilités ecclésiastiques de Berkeley, il n'était pas question de donner loyalement ( c'est-à-dire à armes égales) la parole à la défense d'un matérialisme radical, nécessairement athée, même pour le combattre. On voit bien, déjà, aux précautions qu'il prend pour répondre, à l'aide d'arguments à la subtilité parfois fumeuse, aux objections d'adversaires pourtant moins radicaux, qu'aborder, à l'époque, ce genre de sujet n'allait pas sans risques ; même en 1713 et même dans le Royaume Uni d'Angleterre et d'Irlande, quelque imprudence pouvait vous mener au bûcher, comme cela était arrivé, moins d'un siècle auparavant, au philosophe Lucilio Vanini, brûlé à Toulouse pour athéisme en 1619 (son nom est cité  dans le premier dialogue).

Philonous, quant à lui, est le porte-parole de Berkeley dont il présente et argumente la position. Elle peut se définir comme un sensualisme spiritualiste et un immatérialisme, pour reprendre l'expression dont il use dans les dialogues. Pour Berkeley, tout ce que nous savons du réel, nous le devons à nos perceptions sensibles. Être, c'est être perçu.  David Hume,  dans son Enquête sur l'entendement humain , reprendra cette position empiriste, mais en lui ôtant son radicalisme spiritualiste. Pour Berkeley en effet, nos perceptions sensibles et nos idées sont les seules réalités, exclusivement spirituelles, auxquelles nous ayons accès. L'existence d'une matière extérieure et antérieure à ces perceptions et à ces idées, dont elle serait la cause, est indémontrable.

Cette position semble au premier abord n'être qu'une variante de solipsisme , attitude qui consiste à nier que pour le sujet pensant, existe d'autre réalité que lui-même. Le sujet pensant est le seul phénomène dont nous ne pouvons mettre en doute l'existence, comme le montre Descartes ( Cogito ergo sum ). Dans cette perspective, le monde "extérieur" n'existe que comme une représentation dont le référent reste hypothétique et le statut incertain.

Berkeley s'attache à démontrer que sa position n'a rien d'un solipsisme. Pour lui, les choses auxquelles nos perceptions sensibles nous donnent accès existent réellement mais leur réalité est exclusivement spirituelle. Elles n'ont pas besoin de ma conscience pour exister car, lorsqu'elle ne les perçoit pas, elles sont perçues par d'autres consciences ; ces consciences et la mienne, sont de toute façon englobées dans une conscience infiniment parfaite qui est celle de Dieu, qui est en dernier ressort, le soutien éternel du monde réel, réalité exclusivement spirituelle à laquelle Dieu nous donne accès dans la mesure et selon les modes qu'il a voulus.

L'existence de Dieu apparaît donc comme le fondement de la théorie de Berkeley qui, dans les dialogues, entreprend de démontrer cette existence, qui lui paraît amplement prouvée par l'harmonie évidente d'un univers assimilé à un jardin anglais, décrit par lui avec des accents lyriques qui peuvent aujourd'hui prêter à sourire, dans leur préromantisme attendrissant.

Telle qu'elle est, l'explication de Berkeley ne manque pas d'élégance; elle est esthétiquement séduisante, émouvante même. Cependant, ôtez Dieu du système  et tout l'édifice s'écroule, bien qu'il ne soit pas douteux que nous n'ayons accès au monde extérieur que par nos sens et notre conscience. On mesure, en lisant les dialogues entre Hylas et Philonous à quelles acrobaties et à quelles complications le souci de sauver Dieu accule un Berkeley, mais aussi un Descartes. On est encore en un âge théologique où les gardiens du Temple font suffisamment bonne garde pour qu'une explication de nos rapports avec le monde, plus rationnelle, plus cohérente, plus conforme aux avancées de la science, puisse être ouvertement proposée. Les thèses d'un David Hume et, en France, d'un Condillac, proches encore de celles de Berkeley, peuvent cependant être considérées comme de prudentes avancées dans ce sens.

Berkeley n'en était pas moins bien informé des progrès récents de la connaissance scientifique, des travaux de Galilée, de Newton. Mais ces travaux ne lui paraissent pas de nature à ébranler sa thèse centrale, puisque, selon lui, ce que nous voyons au microscope (ou au télescope) est une réalité tout aussi spirituelle, quoique différente, de celle que nos yeux nous montrent. Il ne me paraît d'ailleurs pas absurde d'envisager qu'il ait vu dans ses thèses un moyen de concilier avec le dogme religieux une recherche scientifique au début de son essor .

Au vrai, il faudra attendre la seconde moitié du XIXe siècle pour que les progrès scientifiques, dans le domaine de l'électro-magnétisme notamment, associés au recul de l'influence des gens d'église, amènent à poser sur des bases entièrement nouvelles (même si elles renouent avec les intuitions d'un Démocrite) la question de la nature de la matière et de celle de la conscience, que les progrès plus récents de la neurophysiologie contribueront, à leur tout, à éclaircir.

Le monisme matérialiste, héritage des intuitions de Démocrite et d'Epicure, me paraît seul en mesure de conduire à une élucidation satisfaisante de la nature de notre conscience et de ses rapports avec le réel environnant, tout en évitant l'impasse du solipsisme. C'est parce que la nature de notre conscience est matérielle qu'elle se trouve connectée avec son environnement extérieur et avec les autres consciences, étant immédiatement assurée de l'existence de celles-ci et de celui-là. C'est cette continuité qui lui permet de connaître et de d'interpréter le monde réel. La nature matérielle de notre conscience lui permet de se  mouvoir, au sein d'un univers matériel dont elle-même fait partie, comme un poisson dans l'eau.

Seul le monisme matérialiste permet de faire l'économie de l'hypothèse de l'existence de l'encombrant et inutile monsieur Dieu, définitivement reléguée au placard des spéculations à jamais invérifiables. Bon débarras. Du moins s'il s'agit du dieu de la Bible. Les dieux existent, nous dit Lucrèce, mais il sont de nature matérielle, étant formés d'atomes, comme toutes choses. Si l'on considère que les attributs du Dieu de la Bible, éternité, infinitude, toute-puissance, sont aussi bien les attributs de la matière, il s'ensuit que la matière, c'est Dieu. Deus sive Natura, disait déjà Spinoza. Ecrivons plutôt : Deus sive Materia . Ou plutôt : Materia sive Dea . Materia / Mater : la Matière Mère .


Note 1 -

Je tombe dans ma bibliothèque sur une anthologie de textes sur la physique, de l'Antiquité à nos jours, publiée conjointement par Le Nouvel Observateur et CNRS éditions, avec une préface de Jean-Pierre Luminet. Y figurent de larges extraits d'Empédocle, de Platon, d'Aristote et de Ptolémée. Mais, à ma grande surprise, on n'y trouve aucun texte de Démocrite ni d'Epicure ni -- oubli encore plus surprenant -- aucun extrait de Lucrèce. Ainsi, les précurseurs de l'atomisme moderne sont exclus de cette singulière anthologie.

Note 2 -

Pour Berkeley, il est impossible de concevoir un esprit qui ne soit pas incessamment actif ; il le décrit par exemple comme "cette chose [...] qui pense, agit, perçoit". L'esprit, selon Berkeley, ne saurait être inerte et passif, comme le sont, selon lui, les idées qu'il conçoit et qui ne doivent pas être confondues avec lui. On confrontera ce point de vue avec celui de Werner Heisenberg, dans Physique et philosophie : " Toutes les particules élémentaires, écrit-il, pourraient se réduire à une substance universelle que nous pouvons appeler énergie ou matière  ". Synonyme d'énergie, la matière est une substance qui ne peut être conçue que comme active . L'esprit, substance matérielle, est une des manifestations de cette activité. Il est possible que, comme Berkeley le disait déjà à sa manière, l'esprit, la conscience, soit de la matière transformée en énergie pure. Un peu plus loin dans le même texte, Heisenberg rapproche les conceptions modernes de la doctrine d'Anaximandre, pour qui ce qu'il nomme l' apeiron ( ce qui est sans limites, sans bords ) est la substance primordiale qui forme le tout.

Marx disait de la philosophie de Hegel qu'elle était vraie de bout en bout, à la réserve près qu'elle marchait sur la tête. On serait tenté d'en dire autant du monisme immatérialiste de Berkeley.

Berkeley , Trois dialogues entre Hylas et Philonous, traduction et appareil critique de Geneviève Brykman et Roselyne Dégremont   ( GF Flammarion )



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