mercredi 29 avril 2015

Un temps de saison

1231 -


Vent d'est /sud-est. Ciel gris. Température : 12° sous abri à dix heures du matin. La pluie s'installe doucement. C'est ce qu'on appelle banalement un temps de saison. Il paraît que, là-haut, les Parigots têtes de veaux marinent dans une chaleur estivale. Tant pis pour eux. A la télé, le présentateur météo à tête de veau marin s'extasie sur les foules vacancières venus faire en avril leur bronzette de juillet du côté de Dunkerke. A quelque chose malheur est bon.

C'est le même qui, quelques minutes plus tard, vient nous annoncer que le mois de mars a été le plus chaud enregistré dans le monde entier depuis les premiers relevés, vers la fin du  XIXe siècle ; selon le même, la banquise nordique a fondu, depuis la fin de l'hiver, de plus de 10% ; on attend les mesures les plus récentes de la montée du niveau des mers. La catastrophe climatique, encore rejetée avec dédain, voici moins de dix ans, par nombre de "spécialistes", tel le burlesque Claude Allègre, climatologue autoproclamé, se dessine à notre horizon, toujours plus proche. Ce n'est plus l'affaire d'un siècle, même pas d'un demi-siècle, c'est pour dans dix ou vingt ans. Ce qui attend nos enfants et petits-enfants, c'est une vie dans des mégapoles surpeuplées, sous des chapes de pollution, dans une chaleur d'étuve. C'est le progrès. Mais comme dit, je crois, Aragon, il y a prograis et prograis (ça rime avec engrais).

Voici pourtant près d'un demi-siècle, Nino Ferrer chantait : " les arbres ont disparu mais ça sent l'hydrogène sulfuré " . Ce ne sont pas les avertissements qui nous auront manqué. Qu'importe, diront les incorrigibles optimistes, nous irons nous ressourcer au Népal ou en Amazonie. Hélas, Katmandou est aujourd'hui une des villes les plus polluées de la planète et la forêt amazonienne rétrécit comme peau de chagrin. 

A propos de forêt, la profession d'avenir, c'est pompier : que ce soit en Californie, en Australie ou en Russie, il y a de quoi faire. Printemps, été, hiver, y a plus de saison pour les incendies.


Note

On l'aura sûrement remarqué, ce billet à été rédigé voici quelques semaines.  Depuis, il s'est passé des trucs du côté de Katmandou. Saison ou pas, comme le temps passe.



dimanche 26 avril 2015

Rabelais et les poupées gigognes : le "Pantagruel" de Benjamin Lazar et Olivier Martin-Salvan

1230 -


Au début du spectacle le narrateur déroule l'impressionnante et fantaisiste généalogie qui ouvre le Pantagruel : Untel engendra Untel qui engendra Untel qui [.........] Untel qui engendra Grandgousier qui engendra Gargantua qui engendra Pantagruel; ainsi Rabelais place-t-il explicitement son récit sous le signe de l'engendrement. Tout récit romanesque original est un engendrement, celui-là plus que d'autres, sans doute ; en tout cas son auteur en avait probablement une conscience particulièrement aiguë.

Donc Rabelais engendra Alcofrybas Nasier qui engendra Gargantua qui engendra Pantagruel, dans un récit qui engendre aussi Picrochole, Frère Jean, Panurge, Epistémon et beaucoup d'autres. La fin du livre (et du spectacle) met en scène l'interdépendance du créateur et de sa créature; il devient la créature de sa créature, son parasite favori, il hante ses boyaux, chie dans sa gorge et parle par sa bouche.

Une  telle oeuvre était vouée à l'inachèvement: Gargantua engendre Pantagruel qui engendre le Tiers Livre qui engendre le Quart Livre qui engendre le Cinquième Livre , qu'à sa mort l'auteur laissa inachevé : work in progress .

A la toute fin du spectacle, l'interprète de tout ce beau monde annonce que la suite est à paraître, à la prochaine foire de Francfort. Ainsi cette belle adaptation du Pantagruel  -- qui n'en est presque pas une, puisque les passages du texte retenus sont proposés  dans la langue originale, dont l'auditeur a l'occasion de goûter toute la saveur, toutes les saveurs plutôt -- ne perd jamais de vue la nature de l'oeuvre : une histoire qu'un narrateur raconte, une histoire écrite mais très proche de l'oralité, dont cette interprétation actualise superbement le dynamisme et l'expressivité. Un texte qui ne cesse de célébrer les inépuisables ressources du langage, de tous les langages. Le français d'aujourd'hui paraît pauvre, comparé à l'extraordinaire richesse du  vocabulaire rabelaisien. Langage merveilleusement protéiforme, à l'instar de Panurge, génie polyglotte et homme aux mille tours, le plus emblématique , sans doute, des personnages rabelaisiens. Hélas, Malherbe vint.

Pour dire et  vivre ce texte exceptionnel, un comédien (et un seul) exceptionnel : Olivier Martin-Salvan, capable de tout faire : des dons comiques époustouflants, une gestuelle inventive, une voix puissante aux registres variés (il ferait sans aucun doute un excellent chanteur d'opéra). Deux excellents musiciens (excellents comédiens eux aussi) l'accompagnent dans ses évolutions, Benjamin Bédouin et Miguel Henry.

Mais ce serait une lourde erreur que de voir dans ce spectacle un quasi one man's show et de croire que le metteur en scène, Benjamin Lazar, s'est contenté de mettre en valeur son comédien-fétiche. C'est tout le contraire. Certes, il fallait, pour interpréter ce texte, un comédien exceptionnel, capable de rester  au même niveau pendant près de deux heures; mais la nature du texte exigeait qu'il fût dit par un seul comédien. Alcofrybas Nasier, raconte les aventures des créatures sorties de son imagination, il les vit, il est ses créatures, dont il devient la créature. Il est le seul personnage de son histoire, unique et multiforme, comme les enfants doués pour raconter et se raconter des histoires savent faire. Il faut savoir tenir tous les rôles puisqu'on est tous les personnages à la fois.

En dépit de quelques baisses de tension, aux points de passage entre un épisode et un autre (1), le spectacle tient  le public en haleine tout du long. Tout y contribue : la puissance d'un texte qui alterne le réalisme le plus cru et le merveilleux le moins attendu, l'émotion grave et le délire le plus débridé, le burlesque franchement scatologique et la poésie ; l'interprétation contrastée, virtuose, d'un comédien inspiré ; les interventions musicales, non moins inspirées, qui nous  rappellent que la Renaissance française fut aussi une grande époque de la musique ; et une mise en scène brillante, dont le maître d'oeuvre sait que les plus belles trouvailles sont aussi les plus simples (mais encore faut-il les trouver!) : comme l'apparition de ce troupeau de méduses aériennes, simples ballons d'enfant aux mouvants rubans dorés, qu'un berger débonnaire de son bâton rassemble, inattendus  et ravissants moutons de Panurge.

Note 1 -

Les baisses de tension signalées plus haut ont peut être aussi pour origine le caractère relativement décousu des épisodes dans le Pantagruel de Rabelais. L'ouvrage, dont la publication précède de trois ans celle de Gargantua , est aujourd'hui plutôt moins lu et moins connu. Un coup d'essai qui n'est pas encore tout-à-fait le coup de maître que sera le Gargantua , mais qui célèbre puissamment ce qui est, entre toutes, la marque du génie rabelaisien : la royauté d'une verve langagière qui reste inégalée dans notre littérature. Il séduit et déconcerte à la fois son lecteur par sa diversité, par la difficulté aussi d'interpréter tel ou tel épisode , à tel point que, sur plus d'un point, les commentaires des "spécialistes" diffèrent du tout au  tout. Le montage réalisé par Benjamin Lazar laisse de côté  tel chapitre ou telle série de chapitres (la guerre contre les Dipsodes, par exemple), pourtant fort savoureux, réduit aussi l'importance  d'un personnage-clé, aussi actif que Pantagruel lui-même, Panurge. La contrainte du temps et le parti-pris de ne retenir qu'un seul comédien pour jouer tous les rôles expliquent et justifient certainement l'absence de larges zones du texte,  en dépit de leurs potentialités comiques et scéniques (le débat par signes de Panurge et de Thaumaste, entre autres). Du reste, tel épisode retenu par le metteur en scène n'est pas dans le Pantagruel : ainsi celui des paroles gelées, tiré du Quart Livre. De ce point de vue, ce spectacle, s'il constitue une excellente introduction au Pantagruel et à l'univers de Rabelais, ne saurait dispenser de la lecture du Pantagruel .


Pantagruel

Conception artistique et adaptation : Benjamin Lazar et Olivier Martin-Salvan
Comédien : Olivier Martin-Salvan
Musiciens : Benjamin Bédouin (cornets et flûtes) et Miguel Henry (luth et guitare)
Composition et direction musicale : David Colosio
Lumières : Pierre Peyronnet


samedi 25 avril 2015

La blague à papa du jour

1229 -


Mon épouse Josy nous a  quittés ce matin à l'aube, après de longues souffrances. Je la regretterai car j'étais attaché à elle,  bien qu'elle fût très nunuche. D'ailleurs elle est morte d'un cancer de la nunuche. La littérature ne la passionnait pas; son  truc à elle, c'était la défense des animaux;  elle disait souvent : " à un beau livre, je préférerai toujours un veau libre ".

Par contre, moi, ce matin, je me sens en super-forme; ça doit être un effet de vaches communicantes.


Posté par : Marcel, avatar eugènique agréé )


Eugène communique - Marcel, sincères condoléances. Con vous naquîtes, con vous mourrez.

Marcel   à Eugène      - Là où y a de l'Eugène, y a pas de plaisir.




jeudi 23 avril 2015

L'Esprit des montagnes (4)

1228 -


Photo : Eugène. Cliquer sur l'image pour l'agrandir
De ce (presque) dernier bastion des Alpes, d'une altitude modeste (1567 m), vue vers le S/SO. Au second plan, l'extrémité Sud du lac de Sainte-Croix. A l'horizon, la Sainte-Baume et la chaîne de l'Etoile.

samedi 18 avril 2015

Lucrèce : millénaire modernité

1227 -


" Ce n'est pas une éloquence molle et seulement sans offense : elle est nerveuse et solide, qui ne plaît pas tant comme elle remplit et ravit les plus forts esprits. Quand je vois ces braves formes de s'expliquer, si vives, si profondes, je ne dis pas que c'est bien dire, je dis que c'est bien penser. C'est la gaillardise de l'imagination qui élève et enfle les paroles . "

              ( Montaigne, à propos de Lucrèce ( Essais III, 5 )


De l'oeuvre considérable d'Epicure nous ne connaissons que de maigres fragments , par les citations qu'en fit Diogène Laërce ou par des fragments de papyrus, essentiellement ceux retrouvés carbonisés dans la villa "de Philodème" à Herculanum, et dont le déchiffrement se poursuit encore. De son maître ouvrage, De la Nature, qui comptait 37 livres, il ne nous reste que des passages d'une douzaine d'entre eux.

De ce naufrage, les ravages du temps, aggravés par la diffusion relativement confidentielle des écrits jusqu'à la révolution de l'imprimerie, ne sont pas responsables au premier chef. On sait que les oeuvres de Platon, d'Aristote ou de Plotin y ont beaucoup mieux résisté. Dans le cas d'Epicure, la disparition de la plus grande partie de son oeuvre est imputable à la victoire du christianisme. Il est clair que la diffusion des ouvrages d'un philosophe dont la doctrine était radicalement incompatible avec les saintes écritures était le cadet des soucis des copistes qui, dans les scriptoria des abbayes médiévales, reproduisaient les textes de manuscrits antérieurs. Il n'en reste pas moins que les deux manuscrits qui nous ont transmis le texte de Lucrèce et qui datent tous les deux des environs du IXe siècle ont été copiés (plutôt soigneusement) par des moines dans des abbayes du temps. Il y a là comme un paradoxe, une énigme, dont la résolution tient peut-être à la forme du texte plus qu'à son contenu : il était peut-être plus difficile de faire disparaître un poème unanimement considérée comme un des plus hauts  chefs-d-'oeuvre littéraires de l'antiquité, de surcroît rédigé en latin, Le fait qu' Epicure, en revanche, ait écrit en grec ( langue  moins maîtrisée par les moines du haut Moyen-âge ? ) n'est peut-être pas étranger au naufrage de son oeuvre. Mais même le vénérable et savantissime Alfred Ernout n'est guère disert là-dessus. Il est intéressant, toutefois, de noter que les plus anciens manuscrits conservés de Platon datent, eux aussi, de la fin du IXe siècle : l'époque carolingienne semble avoir été un âge d'or (relatif) de la diffusion du savoir; on célèbre d'ailleurs souvent la Renaissance carolingienne. Quant à l'origine des manuscrits antérieurs, aujourd'hui perdus (Constantinople ? pays d'Islam ?), la question est sans doute vouée à rester pour toujours sans réponse. Sur ces questions compliquées, Quattrocento, le livre de de Stephen Greenblatt, apporte de précieux éclaircissements. Son livre raconte la découverte, en 1417, dans une abbaye allemande, d'un manuscrit de Lucrèce par l'humaniste italien Poggio Bracciolini, qui en fit une copie ( le manuscrit qu'il copia est aujourd'hui perdu). Pendant, près d'un millénaire en tout cas, en dépit de la présence de plusieurs manuscrits dans diverses abbayes, personne n'a lu le De rerum natura.

C'est donc au De rerum natura de Lucrèce que nous devons une part majeure de nos connaissances sur l'épicurisme. Cela ne signifie pas pour autant que le poète latin fut un disciple d'Epicure de stricte obédience, cantonné à une tâche exclusive de vulgarisation, comme nous dirions aujourd'hui. Il est probable au contraire que le De rerum natura porte la marque d'une pensée philosophique originale. Quant à la part qui revient à la forme poétique dans l'élaboration de cette pensée, elle est certainement importante mais en rendre compte est délicat. Quoi qu'il en soit, Lucrèce est un poète-philosophe ou un philosophe-poète, comme on voudra. L'un ne va pas sans l'autre; l'un est indissolublement lié à l'autre. La Petite cosmogonie portative , de Raymond Queneau, renouera avec cette approche, mais dans une perspective de vulgarisation beaucoup plus nette que chez le poète latin, dont on sent plus d'une fois que l'argumentation passionnée, souvent polémique, est de première main.

C'est pourquoi il paraît indispensable d'aborder le De rerum natura, chaque fois qu'on le peut, dans la langue d'origine. Le latin de Lucrèce est  relativement facile, dès qu'on a un tant soit peu l'habitude de la lecture des hexamètres dactyliques, mais nombre de passages restent tout de même d'un abord ardu et d'une interprétation délicate, et il est bon de faire appel, dans ces cas-là, à une traduction "autorisée". Il importe de bien la choisir. Celle du Livre de poche (Bernard Pautrat) transpose les hexamètres en alexandrins; elle donne souvent une idée convaincante du charme de la version originale, mais elle me paraît manquer plus d'une fois de la précision nécessaire, qu'on trouve davantage, à mon avis, dans la traduction de la Pléiade (Jackie Pigeaud). Le meilleur compromis me semble toutefois celui proposé par José Kany-Turpin pour GF (édition bilingue).

Lucrèce et la religion : le passage obligé

Sur le chemin de la libre réflexion philosophique et de la connaissance des choses, Lucrèce, comme avant lui Epicure, rencontre un obstacle massif et majeur : la religion. Il s'agit de faire sauter ce verrou, qui barre l'accès à la vérité. C'est pourquoi, aussitôt après la célèbre invocation à Vénus, qui ouvre l'ouvrage, le poète unit intimement l'éloge d'Epicure à la dénonciation de la religion. Héros de l'humanité, Epicure nous libère de la tyrannie qu'exerce la religion sur notre esprit, comme Ulysse libère ses compagnons de la tyrannie de Polyphème, comme Thésée libère les siens de celle du Minotaure. 

Humana ante oculos  foede cum vita jaceret
in terris, oppressa gravi sub religione
quae caput a caeli regionibus  ostendebat,
horribili super aspectu mortalibus instans,
primum Graius homo mortalis tollere contra
est oculos ausus, primusque obsistere contra;
quem neque fama deum nec fulmina nec minitanti
murmure compressit caelum, sed eo magis acrem
inritat animi virtutem, ecfringere ut arta
naturae primus portarum claustra cupiret.
Ergo vivida vis animi pervicit, et extra
processit longe flammantia moenia mundi,
atque immensum peragravit mente animoque,
unde refert nobis victor quid possit oriri,
quid nequeat, finita poestas denique cuique
quanam sit ratione atque alte terminus haerens.
Quare religio pedibus subjecta vicissim
opteritur, nos exaequat victoria caelo.

( Alors que sous les regards, honteusement la vie gisait
sur la terre, écrasée sous le poids de la religion
qui montrait sa tête depuis les régions du ciel,
faisant peser de là-haut sur les mortels son horrible regard,
pour la première fois un Grec, un homme, un mortel, contre elle
osa lever les yeux  et le premier osa se dresser contre elle;
ni la renommée des dieux, ni les éclairs ni le grondement menaçant du ciel ne l'arrêtèrent
mais cela ne fit que rendre plus vive l'ardeur et plus grande la vigueur de son esprit,
au point que le premier il conçut le désir de faire sauter les verrous étroitement serrés des portes
de la nature.
Ainsi la force vive de son esprit vint à bout de tout
et il s'avança loin au-delà des flamboyants remparts du monde
et parcourut le tout immense, en pensée, en esprit, 
et de là, vainqueur, il nous rapporte quelle chose peut naître,
quelle ne le  peut pas, et quelle raison enfin impose à toute chose une limite à son pouvoir et un terme profondément fiché en elle.
C'est ainsi que la religion, à son tour soumise, est foulée aux pieds
et que notre victoire fait de nous les égaux du ciel. )


On conçoit que, pendant plus de deux millénaires, les défenseurs de la religion dominante aient jugé intolérable un pareil texte ! Il faudra attendre Nietzsche pour retrouver une telle assurance, une telle pugnacité, une telle ferveur. La religion  est en effet présentée ici comme l'ennemi juré des progrès de la connaissance, non seulement parce qu'elle se pose en détentrice et dispensatrice exclusive de la vérité, mais aussi parce qu'elle entend défendre son privilège par les pires menaces : menaces de châtiments divins pendant cette vie et après la mort. Lucrèce dira  que la crainte de la mort et l'ignorance donnent une apparence de crédibilité à ces menaces.

La gloire d'Epicure, véritable héros de l'humanité en lutte contre le pouvoir écrasant de la religion, n'en est que plus éclatante : " primum Graius homo mortalis ", Pour la première fois un Grec, un homme, un mortel. Figure prométhéenne, Epicure est déjà l'homme révolté de Camus, le héros d'une révolte vitale. Car il s'agissait de rien moins que de se libérer de la conscience inhibante de sa petitesse et de sa finitude, pour faire triompher les droits de l'esprit, et pour inaugurer l'ère de la connaissance vraie. Ergo vivida vis animi pervicit . Mais sa victoire est notre victoire à tous : unde refert nobis victor . Le projet de Lucrèce est de la même nature : pédagogique, psychagogique, thérapeutique même. Il le définit en ces vers d'une altière énergie :

" Hunc igitur terrorem animi tenebrasque necessest
non radii solis neque lucida tela diei
discutiant, sed naturae species ratioque. "

( Cette terreur et ces ténèbres doivent être dissipés,
non par les rayons du soleil ni par les traits lumineux du jour,
mais par le spectacle et par la raison de la nature )


Sensus ratioque

Deux mots-clés du  De rerum natura. Il faudrait en dénombrer les occurrences, rien que dans le Chant I . On serait surpris du résultat.

Certes, il est des situations où nos sens peuvent être abusés (dans le rêve, dans des hallucinations du délire) ; il est des réalités aussi que " nostri cernere sensus nequeunt ", que nos  sens ne peuvent percevoir. Mais, pour l'essentiel, nous pouvons faire confiance au  témoignage de nos sens qui nous font découvrir le réel tel qu'il  est (au plan  macroscopique tout au moins) et qui nous mettent sur la piste de la vérité :

" Corpus enim per se communis dedicat esse
sensus ; cui nisi prima fides fundata valebit,
haud erit occultis de rebus quo referentes
confirmare animi quicquam ratione queamus ."

( Que le corps, en effet, existe bien par soi, le sens commun l'atteste; si une première confiance fondée sur lui reste invalide, nous n'aurons rien, à propos des choses cachées, à quoi nous référer pour confirmer nos raisonnements en quoi que ce soit )

Examinant la doctrine d'Héraclite, il critique une démarche qui,  partant du témoignage des sens, finit par le refuser :

" Nam contra sensus ab sensibus ipse repugnat
et labefactat eos unde omnia credita pendent "

( Car, parti des sens, le même combat le témoignage des sens
et ruine ces sens dont dépendent toutes choses crédibles ).

Les sens sont le premier et indispensable critère du vrai :

" Quo referemus enim ? Quid nobis certius ipsis
sensibus esse potest, qui vera ac falsa notemus ? "

( Où nous référer, en effet ? Est-il rien de plus certain que les sens pour nous, quand nous discernons le vrai du faux ? )

C'est donc de l'indispensable témoignage des sens que procèdent les indices (vestigia) sur lesquelles la raison, éclairée par le savoir,  va pouvoir s'appuyer pour faire avancer la connaissance :

" verum animo satis haec vestigia parva sagaci
sunt, per quae poscis cetera cognoscere tute ."

( mais à l'esprit sagace, ces indices, quoique minces, suffisent
pour avoir de tout le reste une connaissance sûre  )

Les sens, premier critère du vrai, guident le raisonnement vers l'opinion droite :

" Ergo praeter inane et corpora, tertia per se
nulla potest rerum in numero natura relinqui,
nec qua sub sensus cadat ullo tempore nostros,
nec ratione animi quam quisquam possit apisci . "

( Ainsi, outre le vide et les corps, il ne peut exister
par soi aucune tierce nature des choses
qui jamais puisse tomber sous nos sens
ni qu'aucun raisonnement puisse apercevoir  )

La discussion d'une objection de Memmius (vers 803 et suivants) fournit un exemple du travail de la raison venant éclairer et compléter le témoignage des sens.

Ainsi dès l'entrée de l'ouvrage, Lucrèce pose-t-il les bases d'une épistémologie matérialiste cohérente : au sein d'une nature matérielle de part en part, les sens -- eux-mêmes de nature matérielle --, connectés avec notre environnement matériel, fournissent à notre raison -- elle aussi de nature matérielle --, avec laquelle ils sont connectés, les matériaux de son enquête.

Les atomes, le mouvement, le vide

Dès le Chant I, Lucrèce expose les principes fondamentaux de la physique épicurienne. Ce qui fascine encore aujourd'hui à la lecture de ces pages, c'est leur actualité. Il aura fallu en effet attendre la fin du XIXe siècle et le début du XXe pour que l'hypothèse atomiste soit à nouveau prise au sérieux, avec les travaux de Ludwig Boltzmann et un célèbre article d'Alfred Einstein (1905). Quand elles nous paraissent dépassées ou discutables, les hypothèses de Lucrèce restent cependant en phase avec des questionnements encore vivants, auxquels les scientifiques d'aujourd'hui en sont encore à chercher des réponses susceptibles de faire l'unanimité (sur la question du temps par exemple).

Rien ne naît de rien, affirme Lucrèce avec force, s'inscrivant en faux contre la croyance d'Aristote dans la génération spontanée, et par avance contre les médecins adversaires de Pasteur, disciples très attardés d'Aristote. Et puisque rien ne naît de rien ( " nullam rem e nihilo gigni divinitus umquam " / rien ne naît de rien, divinement, jamais ), il s'ensuit que toutes choses naissent de corps premiers ( " corpora prima " ) , principes de la génération, éléments premiers, primordiaux ( "primordia rerum" ), de toutes choses :

" Postremo quoniam incultis praestare videmus
culta loca, et manibus melioris reddere fetus,
esse videlicet in terris primordia rerum,
quae nos fecundas vertentes vomere glebas
terraique solum subigentes cimus ad ortus . "

( Puisqu'enfin nous voyons  que les lieux cultivés sont préférables  aux terrains incultes,
et que nos mains en retirent des fruits meilleurs,
à l'évidence la terre contient des éléments premiers
des choses que, retournant les glèbes fécondes du soc de nos charrues
et travaillant le sol, nous amenons à la naissance ".)

Ces éléments premiers (les atomes) sont éternels, indestructibles, indivisibles, invisibles.

" Sunt igitur solida primordia simplicitate,
quae minimis stipata cohaerent partibus arte,
non ex illorum conventu conciliata,
sed magis aeterna pollentia simplicitate,
unde neque avelli quicquam nec deminui jam
concedit natura, reservans semina rebus. "

( Les éléments premiers sont donc d'une simplicité solide;
ils se lient en ensembles compacts, serrés, de parties minimales;
ils ne sont pas des composés issus de leur rencontre
mais ils tirent plutôt leur force de leur éternelle simplicité;
rien n'en est est jamais arraché ni diminué :
la nature ne l'a pas permis, les réservant comme semences des choses.)

L'argumentation de Lucrèce en faveur de l'existence de réalités invisibles (ce que nous appelons souvent -- à tort -- l'infiniment petit) est particulièrement inspirée, et séduisante, tout en se fondant sur les observations de l'expérience commune :

" Quin etiam multis solis redeuntibus annis,
anulus in digito subter tenuatur habendo,
stilicidi casus lapidem cavat, uncus aratri
ferreus occulte decrescit vomer in arvis,
strataque jam volgi pedibus detrita viarum
saxea conspicimus; tum portas propter aena
signa manus dextras ostendunt adtenuari
saepe salutantum tactu praeterque meantum. 
Haec igitur minui, cum sint detrita, videmus;
sed quae corpora decedant in tempore quoque,
invida praeclusit speciem natura videndi . "

( Bien plus : au fil des ans que le soleil ramène,
l'anneau passé au doigt s'amincit par dessous,
la goutte d'eau, tombant, creuse la pierre, le soc courbé de la charrue,
bien que de fer, diminue insensiblement dans la terre des champs,
et nous voyons les pavés des routes usés par les pieds de la foule :
pourtant c'est de la roche; et par devant les portes
des statues d'airain montrent leur main droite amaigrie
par le contact fréquent des saluts des passants.
Ainsi, tout cela, nous le voyons diminuer, sous l'effet de l'usure;
mais les corps qui s'en détachent à chaque instant
l'envieuse nature nous  a refusé le droit de les voir. )

Du fait que les atomes sont insécables s'ensuit l'impossibilité de la divisibilité à l'infini de la matière :

" Praeterea nisi erit minimum, parvissima quaeque
corpora constabunt ex partibus infinitis,
quippe ubi dimidiae partis semper habebit
dimidiam partem, nec res praefiniet ulla.
Ergo rerum inter summam minimamque quid escit ?
Nil erit ut distet; nam quamvis funditus omnis
summa sit infinita, tamen, parvissima quae sunt,
ex infinitis constabunt partibus aeque.
quod quoniam ratio reclamat vera negatque
credere posse animum, victus fareare necessest
esse ea quae nullis jam praedita partibus extent,
et minima constent natura. "

( De plus, faute d'un minimum,  les corps les plus petits
seront formés d'une infinité de parties,
puisque moitié d'une moitié aura toujours
une moitié, sans que rien connaisse son terme.
Du coup, quelle différence existe entre la totalité des choses et la plus petite partie ?
Il n'y en aura aucune; car si infinie que soit, fondamentalement,
la totalité de l'ensemble, pourtant les corps les plus petits
seront tous faits d'une infinité de parties.
Mais puisque contre cela la raison  droite se récrie et qu' elle nie
que l'esprit puisse le croire, il faut que, vaincu, tu avoues
qu'il existe des corps qui ne comportent aucune partie
et sont les "minima" de la  nature. )

A la fin du XIXe siècle encore, le physicien Ernst Mach, grand rival de Ludwig Boltzmann, le père de la phyique statistique et probabiliste, niait l'existence des atomes et affirmait que la matière  est divisible à l'infini. Aujourd'hui, les résultats de la physique quantique posent une limite à la divisibilité de la matière, limite correspondant à la longueur de Planck.


Les choses du monde sont animées d'un perpétuel mouvement, affectées par de perpétuels changements, en raison de l'incessante circulation des atomes qui les composent. L'évocation de ce multiforme et perpétuel mouvement, de cet élan vital puissant, toujours renouvelé, contribue grandement au charme du poème de Lucrèce, et cela dès la célèbre invocation à Vénus qui ouvre le Chant I :

" Nam simul ac species patefactast verna diei
et reserata viget genitabilis aura favoni,
aeriae primum volucres te, diva, tuumque
significant initum perculsae corda tua vi.
Inde ferae pecudes persultant pabula laeta,
et rapidos tranant amnis; ita capta lepore
te sequitur cupide quo quamque inducere pergis.
Denique per maria ac montis fluviosque rapacis,
frondiferasque domos avium camposque virentis,
omnibus incutiens blandum per pectora amorem,
efficis ut cupide generatim saecla propagent. "

( Car sitôt qu'a paru l'aspect printanier du  jour
et que, s'ouvrant, reprend vigueur le souffle fécondant du favonius,
les premiers, les oiseaux des airs, toi déesse,
te signalent, et ton entrée, par ta force frappés jusqu'au coeur.
Puis bêtes sauvages,  troupeaux, bondissent parmi les riants pâturages
et traversent à la nage les flots rapides; ainsi , par ton charme conquis,
poussé par le désir, chacun te suit où tu veux le conduire.
Enfin, par les mers et les monts, les fleuves emportés,
les demeures feuillues des oiseaux , les plaines verdoyantes,
plantant au coeur de tous le tendre amour,
à toute espèce tu inspires le désir de se perpétuer. )


Ce mouvement universel a pour condition l'existence du vide, dans lequel il se déploie, et sans lequel il serait inconcevable.

" Quapropter locus est intactus inane vacansque.
Quod si non esset, nulla ratione moveri
res possent ; namque officium quod corporis exstat,
officere atque obstare, id in omni tempore adesset 
omnibus ; haud igitur quicquam procedere posset,
principium quoniam cedendi nulla daret res.
At nunc per maria ac terras sublimaque caeli
multa modis multis varia ratione moveri
cernimus ante oculos, quae, si non esset inane,
non tam sollicito motu privata carerent
quam genita omnino nulla ratione fuissent,
undique materies quoniam stipata quiesset. "

( Ainsi donc le vide est un lieu intangible et vacant.
S'il n'était pas, les choses ne pourraient d'aucune façon se mouvoir ;
en effet la fonction qui est celle du corps,
résister, faire obstacle, cette fonction, toutes l'exerceraient à chaque instant ;
ainsi rien ne pourrait se mettre en mouvement,
puisque rien en premier ne céderait la place.
Mais en réalité, par les mers et les terres et  les hauteurs du ciel,
bien des choses se meuvent et de bien des façons, pour des raisons variées :
cela, nous l'avons sous les yeux, nous le voyons ; et si le vide n'était pas,
les choses ne seraient pas tant privées de l'inquiet mouvement,
qu' elles n'auraient absolument pas pu être engendrées, d'aucune manière,
car partout la matière compacte serait demeurée en repos. )


Que le vide existe, nous le savons depuis les expériences de Torricelli, de Boyle et de Pascal. Mais nous avons appris beaucoup plus récemment que nous-mêmes sommes faits à plus de 99% de ... vide, où circulent incessamment les atomes qui nous composent. Nous sommes des nuages d'atomes qu'unissent les force électro-forte et électro-faible. Il en est ainsi dans tout l'Univers.


L'espace et le temps

Cet espace vide où se meuvent les atomes qui, en nombre infini, créent les choses par leurs rencontres est pour Lucrèce un espace infini. Cet Univers est sans bords. Il n'a pas de centre. On pense à l'image pascalienne : une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Mais l'image de la sphère n'est pas chez Lucrèce.

" nam medium nihil esse potest, quando omnia constant
infinita. neque omnino, si iam medium sit,
possit ibi quicquam consistere eam magis ob rem,
quam quamvis alia longe ratione repelli :
omnis enim locus ac spatium, quod inane vocamus,
per medium, per non medium concedere debet
aeque ponderibus, motus quaeque feruntur.
Nec quisquam locus est, quo corpora cum venere
ponderis amissa vi possint stare in inani;
nec quod inane autem est ulli subsistere debet,
quin, sua quod natura petit, concedere pergat.
Haud igitur possunt tali ratione teneri
res in concilium medii cuppedine victae. "

( car  aucun centre ne peut exister, puisque le tout
est infini, et que, s'il existait un centre,
rien ne pourrait s'y fixer plutôt que, pour une autre raison, en être repoussé :
car tout  lieu , tout espace, que nous nommons le vide,
il faut, que ce soit par son centre ou par ce qui n'est pas son centre,
qu'il laisse également passer les corps pesants que porte leur mouvement.
Et il n'existe aucun lieu où les corps,  lorsqu'ils y  sont parvenus,
puissent se tenir immobiles dans le vide, la force de leur poids s'étant perdue;
et ce qui est le vide ne doit résister à rien
et doit continuer de céder, ce que sa nature  demande.
Donc les choses ne peuvent, par un tel moyen,
se tenir rassemblées, vaincues par le désir du centre. )

Cette conception d'un univers infini dépourvu de centre amène Lucrèce à refuser l'hypothèse stoïcienne des antipodes. Au vrai, il faudra attendre Copernic, Galilée et Newton pour que le problème soit correctement posé sur des bases scientifiques nouvelles.

La question de la réalité physique du temps reste aujourd'hui un sujet de débat; scientifiques et philosophes émettent des opinions divergentes. Pour Lucrèce, le temps n'existe pas en soi :

" Tempus item per se non est, sed rebus ab ipsis
consequitur sensus transactum quid sit in aevo,
tum quae res instet, quid porro deinde sequatur ;
nec per se quemquam tempus sentire fatendumst
semotum ab rerum motu placidaque quiete. "

( De même un temps en soi n'existe pas,
il est un sentiment qui s'attache au passage de ce qui existe dans la durée,
à ce qui est là maintenant, à ce qui vient prendre la suite ;
il faut l'avouer : on ne sent pas le temps en soi,
séparé du mouvement des choses comme de leur paisible repos . "

Lucrèce prend soin, dans ce passage, de distinguer deux mots : tempus ( le temps comme réalité physique ) et aevum (la durée perçue, réalité psychologique). Il lie le sentiment du passage du temps au mouvement des choses. Pour ma part, j'échangerais volontiers le concept einsteinien d'espace-temps pour  celui d'espace-mouvement . Pour moi, seul existe le  mouvement ; le temps n'a pas de réalité physique ; il n'est que la mesure de la quantité de mouvement. Lorsque certains physiciens contemporains posent l'existence d'une flèche du temps, on pourrait plus  justement parler, me semble-t-il, d'une  flèche du mouvement.


                                                                              *


Lisant Lucrèce, j'admire comme le choix d'une hypothèse de base vraie ( une idée lumineuse, dit Stephen Greenblatt ) conduit le poète-philosophe à construire un système d'explications cohérentes auxquelles feront écho, bien plus tard, les progrès de la science. Au temps de Lucrèce, ni la chimie ni la physique, telles que nous les concevons aujourd'hui comme disciplines scientifiques, n'existent. Un Archimède ne fait pas encore le printemps de la méthode expérimentale. Près de dix-sept siècles s'écouleront avant que les hommes ne remettent leurs pas dans le chemin tracé par Lucrèce, et, avant lui, par Epicure et Démocrite. On ne peut que s'incliner devant des génies de cette envergure. Aujourd'hui, même si la science apporte des réponses ou formule des hypothèses sensiblement éloignées de celles du De rerum natura,  lire Lucrèce reste une expérience enthousiasmante, une incomparable leçon d'observation et de réflexion.

                                                                                *

Il y a quelque chose d'aristocratique dans la démarche de Lucrèce. Il semble probable qu'il appartenait à la très patricienne gens Lucretia.  En tout cas, la question de l'accès égal de tous à la très sereine et très savante sapientum doctrina n'est pas posée dans le De rerum natura . Pour qu'elle le soit, il faudra attendre un autre matérialisme, dialectique celui-là. Le poème de Lucrèce -- dont les raisonnements sont parfois complexes et difficiles -- prend souvent un tour initiatique ; initiation à l'usage de happy few , capables d'en suivre les démonstrations  et d'en apprécier la pertinence ? Memmius, l'ami auquel Lucrèce s'adresse, pourrait être l'un d'entre eux, qu'évoquent sans doute aussi, au début du Livre II, ces vers célèbres :

" [...] cum tamen inter  se prostrati in gramine molli,
propter aquae rivum, sub ramis arboris altae,
non magnis opibus jucunde corpora curant,
praesertim cum tempestas adridet, et anni
tempora conspergunt viridantis floribus herbas . "

( [...] quand, cependant, allongés entre soi sur l'herbe tendre,
sur le bord d'un ruisseau, à l'ombre d'un grand arbre,
on fait du bien au corps avec peu de moyens,
surtout quand le temps rit, surtout quand la saison
parsème de ses fleurs les gazons verdoyants.  )

Tout des dans cet " inter se ". Amis choisis , amis d'élection, amateurs d'échanges intellectuels de haut niveau, partageant les mêmes références culturelles...

 Mais je m'avise qu'il convient de citer l'inoubliable ouverture du Chant II, si je veux faire apparaître ce dédain aristocratique de Lucrèce pour la foule, laquelle englobe, d'ailleurs, aussi bien la plèbe de base que les politiciens qui briguent ses suffrages :

" Suave, mari magno turbantibus aequora ventis,
e terra magnum alterius spectare laborem ;
non quia vexari quemquamst jucunda voluptas,
sed quibus ipse malis careas quia cernere suave est.
Suave etiam belli certamina magna tueri
 per campos instructa tua sine parte pericli.
Sed nihil dulcius est bene quam munita tenere
edita doctrina sapientum templa serena,
despicere unde queas alios passimque videre
errre, atque viam palantis quaerere vitae,
certare ingenio, contendere nobilitate,
noctes atque dies niti praestante labore
ad summas emergere opes rerumque potiri.
O miseras hominum mentes, o pectora caeca !
Qualibus in tenebris vitae quantisque periclis
degitur hoc aevi quodcumquest ! Nonne videre
nihil aliud sibi naturam latrare, nisi utqui
corpore seiunctus dolor absit, mensque fruatur
iucundo sensu cura semota metuque ? "

( Il est doux, quand sur la vaste mer les vents troublent les flots,
d'observer de la terre les grands efforts d'autrui ;
non que le spectacle des tourments des autres soit un délicieux plaisir,
mais parce qu'il est doux de voir à quels maux  soi-même on échappe.
Doux aussi est de contempler les vastes combats de la guerre,
les armées rangées dans les plaines, sans prendre sa part de danger.
Mais rien n'est plus doux qu'occuper les sanctuaires bien fortifiés
que la doctrine sereine des sages a élevés,
du haut desquels on peut apercevoir les autres çà et là
errer, et chercher le chemin d'une vie hasardeuse,
rivaliser d'ingéniosité, de noblesse,
s'efforcer nuit et jour, au prix d'un labeur colossal,
d'atteindre le faîte de la richesse et de s'emparer du pouvoir.
O misérables esprits des hommes, o coeurs aveugles !
Dans quels ténèbres, au milieu de combien de périls
se passe la vie, quelle qu'en soit la durée ! Comment ne pas voir
que la nature n'aboie après rien d'autre, absolument, que ceci :
que la douleur soit disjointe du corps, qu'elle en soit absente, et que l'esprit jouisse
de la sensation du plaisir, à l'écart du souci et de la crainte ? ) (1)


" nisi utqui / corpore seiunctus dolor absit, mensque fruatur / iucundo sensu cura semota metuque " : le bonheur défini négativement par la seule absence de douleur physique et par la sérénité d'un esprit débarrassé de tout souci et de toute crainte, et par rien d'autre. Telle est la voluptas épicurienne. Vous avez dit ataraxie ? Un tel art de vivre conserve l'intégralité de sa force subversive à une époque où il est plus que jamais de bon ton de s'avouer tourmenté par les malheurs des autres, de se proclamer solidaire des charlots de rencontre et de chercher (vainement) le bonheur et l'accomplissement de soi dans les illusions de l'amûr tûjûrs.

On me dira qu'un tel bonheur s'apparente à la bien connue sérénité du Sénégalais.  Mais après tout, qu'importe la calebasse, pourvu qu'on ait la joie.

On protestera qu'une pareille conception du bonheur est par trop entachée d'égoïsme, qu'elle ignore par trop les exigences et les contraintes de la vie en société. La réponse est imparable : c'en est la seule définition qui soit conforme à l'exigence de la nature. Au vrai, ce n'est qu'en tentant de faire taire en nous la voix de la nature que nous en perdons de vue la pertinence : c'est tout le sens (et la scélératesse) du dolorisme chrétien. " Soyez béni, mon Dieu, qui donnez  la souffrance / Comme un divin remède à nos impuretés ", écrit le très  catholique Baudelaire. Grand bien lui  fasse.

" Les hommes meurent, dit le Caligula de Camus, et ils ne sont pas heureux ". Pourtant le bonheur est à portée de main, à chaque instant, et à très peu de frais. C'est la précieuse leçon de Lucrèce. Sachons, chaque fois que c'est possible, en faire notre profit. Sachons en cultiver les fruits. S'agit-il d'apprendre à vivre autrement ? De réapprendre à vivre, bien plutôt.


                                                                          *


Il faut l'avouer : cette vision rigoureusement matérialiste d'un univers privé de toute finalité et d'une existence privée de toute espérance de survie (même sous la forme de la métempsychose, chère à Pythagore) n'était guère de nature à charmer et à consoler les foules, que séduisit bien plus aisément, un peu plus tard, la naïve cosmogonie biblique. Mais les choses ont-elles à ce point changé ? Sans doute est-il bien plus confortable d'aller à la messe que d'être un épicurien conséquent. Les masses ont besoin d'un prêt-à-penser, d'un prêt-à-croire. Mais quand les boutiques religieuses de toutes sortes continuent d'attirer tant de chalands, dont plus d'un continue de croire dur comme fer que le monde a été créé en six jours et qu'il a six mille ans d'âge, et puis court adorer le saint suaire de Turin, dont tout le monde devrait savoir que c'est un faux fabriqué au XIIIe siècle, le poème de Lucrèce, complété par quelques bons ouvrages de vulgarisation scientifique, garde toute son utilité pédagogique. Le Livre III, notamment, propose de vigoureuses démonstrations susceptibles de dessiller les yeux à tous ces gens qui continuent de croire benoîtement que ce qu'ils appellent l'âme est d'une nature différente de celle du corps, qu'elle reste étrangère à ses vicissitudes, indemne de sa décrépitude, et qu'elle lui survit après la mort. Sancta simplicitas... Nonne videre ...  ?  Bah, laissons-les se bercer de leurs illusions consolantes, quitte à tourner le dos à la réalité des faits :

" Usque adeo falsae rationi vera videtur
res occurrere, et effugium praecludere eunti "

( Tant il est vrai qu'au raisonnement faux s'oppose
la vérité de la chose et qu'elle lui coupe la retraite )

A noter au passage le magnifique, le vigoureux rejet de res .

                                                                      *

Il faut lire ou relire, à la fin du livre III , l'admirable prosopopée de la Nature et les considérations qui la suivent pour prendre la mesure de ce que doivent quelques uns de nos plus grands écrivains à ces développements qui comptent parmi les sommets de la littérature universelle : un La Fontaine qui, dans La Mort et le mourant, paraphrase brillamment Lucrèce, un Pascal, pour  sa peinture du divertissement, plus près de nous un Cioran.  

Allez, tiens, pour la route, le divertissement pascalien dix-huit siècles avant Blaise :

" Si possent homines, proinde ac sentire videntur
 pondus inesse animo quod se graviter fatiget,
e quibus id fiat causis quoque noscere, et unde
 tanta mali tamque moles in pectore constet,
haud ita vitam agerent, ut nunc plerumque videmus
quid sibi quisque velit nescire, et quaerere semper
commutare locum, quasi onus deponere possit.
Exit saepe foras magnis ex aedibus ille,
esse domi quem pertaesumst, subitoque revertit,
quippe foris nihilo melius qui sentiat esse.
Currit agens mannos ad villam praecipitanter,
auxilium tectis quasi ferre ardentibus instans.
Oscitat extemplo tetigit cum limina villae,
aut abit in somnum gravis atque oblivia quaerit,
aut etiam properans urbem petit atque revisit .
Hoc se quisque modo fugit, at, quem scilicet, ut fit,
effugere haud potis est , ingratis haeret et odit,
propterea morbi quia causam non tenet aeger;
quam bene si videat, iam rebus quisque relictis
naturam primum studeat cognoscere rerum,
temporis aeterni quoniam, non unius horae,
ambigitur status, in quo sit mortalibus omnis
aetas, post mortem quae restat cumque, manenda. "

( Si les hommes pouvaient, tout aussi bien qu'ils sentent
présent, dans leur esprit, un poids qui les épuise,
en connaître  les causes et savoir d'où provient
une si énorme masse de malheur pesant en permanence sur leur poitrine,
il ne vivraient pas comme si souvent on les voit vivre,
sans savoir ce qu'ils veulent pour eux-mêmes, cherchant sans cesse
à changer de séjour, comme s'ils pouvaient y déposer ce fardeau.
Celui-ci ne cesse de quitter sa magnifique demeure pour vaquer ailleurs,
dégoûté de rester chez lui, et soudain le voilà revenu,
car il sent que, dehors, il n'y a rien de mieux.
Il court, il pousse devant lui ses poneys, il se précipite à sa villa,
comme s'il se hâtait de porter secours aux bâtiments en flammes.
Mais il bâille aussitôt qu'il  a touché le seuil,
ou bien s'évade dans un sommeil lourd et y cherche l'oubli,
ou encore il se hâte de regagner la ville et de la revoir.
C'est ainsi que chacun se fuit et comme, d'évidence,
on ne le peut, on reste collé à soi et on se hait,
car la cause de son mal échappe au malade;
or s'il la voyait bien, quitterait tout le reste
pour mettre en premier tout son zèle  à la connaissance de la nature;
car ce qui est en jeu, ce n'est pas l'état d'une heure seulement,
mais celui de l'éternité où les mortels
passeront tout le temps qui les attend, après la mort. )

Chez Lucrèce comme plus tard chez Pascal, le diagnostic est le même, la thérapie se ressemble fort; il n'y a que les remèdes qui soient de nature radicalement opposée.

Que c'est beau (en latin), tout de même. J'en ai comme des frissons d'admiration. Il est vrai que pour moi, même prostratus " in gramine molli, propter aquae rivum, sub ramis arboris altae " , sans un beau livre, la  voluptas n'est pas ce qu'elle serait avec. Un veau libre ne vaudra jamais pour moi un beau livre.

Note 1 -

Ce passage, l'un des plus célèbres du De rerum natura , témoigne des difficultés de donner du texte de Lucrèce une traduction française satisfaisante. Tout traducteur se trouve en effet pris entre deux exigences souvent incompatibles : serrer au plus près le sens et ne pas trop abîmer la beauté des vers; on est plus d'une fois contraint de  sacrifier l'une à l'autre. Le français dilue presque toujours la densité incomparable des hexamètres de Lucrèce.

Cela commence dès le premier mot, qui ouvre le Livre II : suave . Il est probable qu'il y avait pour Lucrèce une nuance de sens entre cet adjectif et dulce, qu'il emploie (au comparatif) un peu plus loin. Mais cette nuance, pour nous, est perdue. En désespoir de cause, on  traduit généralement les deux mots par le même mot français, doux . Le français suave ne semble pas convenir, compte tenu des connotations de ce mot, parfois presque péjoratives selon le contexte. C'est pourtant le choix du traducteur de la Pléiade.  De son côté, José Kany-Turpin jongle : " Douceur, lorsque les vents..." ; puis " il plaît aussi". L'ennui, c'est que Lucrèce, lui, se sert du même mot, suave...

Plus loin : " Sed nil dulcius est bene quam munita tenere
                    edita doctrina sapientum templa serena "...

On peut voir dans edita l'adjectif qui signifie "élevé", mais aussi le  participe passé du verbe edere ("mettre au jour"), et faire de doctrina son complément d'agent; le premier choix est le plus fréquent, mais Bernard Pautrat choisit, lui, la seconde solution. On aboutit à deux sens nettement différenciés.
Le dernier pied de l'hexamètre dactylique pouvant être indifféremment un spondée (longue + longue) ou un trochée (longue + brève), la scansion ne permet pas de dire si serena est un accusatif pluriel (épithète de templa) ou un ablatif singulier (épithète de doctrina). C'est cette dernière solution que je choisis, bien que l'association templa serena, surtout en fin de vers, plaide pour la première solution. Je trouve que trois épithètes ou participes associés au même mot, cela fait sans doute un de trop.

Plus loin "mensque fruatur / iucundo sensu cura semota  metuque " pose d'autres problèmes : Ernout traduit iucundo sensu par "sentiment de bien-être"; Pautrat préfère "sentiment de joie; Kany-Turpin traduit "sensations heureuses" et Jackie Pigeaud "sensation de jouissance"...A chaque fois, on ne parle plus tout-à-fait de la même chose. Pour ce qui est de semota, la scansion, cette fois, est formelle : ce ne peut être qu'un nominatif accordé à mens. La traduction de Pautrat, " une fois chassés la peur et le souci ", semble pourtant traiter le groupe cura semota metuque comme un ablatif absolu, ce qui est un contresens, même s'il ne se voit pas trop...
                            

Additum -

Lucrèce aurait certainement approuvé la célèbre analyse que Jean-Jacques fait de sa rêverie au bord du lac de Bienne dans la cinquième Promenade des Rêveries du promeneur solitaire. Cependant aucune référence, ni au poète latin, ni à l'épicurisme, n'est décelable dans ce texte. Il n'en va pas de même dans cet admirable passage de la Correspondance de Diderot, où l'influence de la sagesse exposée dans le De rerum natura est manifeste :


" J'avais apporté ici une âme serrée, un esprit obscurci de vapeurs noires. Il me semble que je suis un peu mieux. Les sensations douces, lorsqu'elles sont continues, calment, sans qu'on s'en aperçoive, les mouvements les plus violents. On ne se défend pas de cette paix de la nature qui règne sans cesse autour de soi. On s'en défend d'autant moins qu'elle agit imperceptiblement. Ce n'est point une éloquence qu'on entende, c'est une persuasion qu'on respire ; c'est un exemple auquel on se conforme par une pente naturelle à se mettre à l'unisson avec  tout ce qu'on voit. L'immobilité des arbres nous arrête ; l'étendue d'une plaine égare nos yeux et notre âme ; le bruit égal et monotone des eaux nous endort. [...].
Au milieu d'une foule qui s'inquiète, qui s'agite, d'instinct on se met à rouler son tonneau. C'est pour faire comme les autres. Ici d'instinct on s'assied, on se repose, on regarde sans voir, on abandonne son coeur, son âme, son esprit, ses sens à toute leur liberté : c'est-à-dire qu'on ne fait rien pour être au ton de tous les êtres. Ils sont et l'on est. Tout est utile, tout sert, tout concourt, tout  est bon, on n'est rien sans y tâcher. Est bien mal né, est bien méchant, est bien profondément pervers, celui qui médite le mal au milieu des champs. Il lutte contre l'impression de la nature entière qui lui répète à voix basse et sans cesse, qui lui murmure à l'oreille : demeure en repos, demeure en repos, reste comme tout ce qui t'environne, dure comme tout ce qui t'environne, jouis doucement comme tout ce qui t'environne, laisse aller les heures, les journées, les années, comme tout ce qui t'environne et passe comme tout ce qui t'environne : voilà la leçon continue de la nature. "


Lucrèce, De rerum natura , traduction, présentation et notes par José Kany-Turpin  (GF bilingue)

Lucrèce, De la nature des choses , introduction et notes par Alain Gigandet,  traduction par Bernard Pautrat  ( Le Livr de poche / les classiques de la philosophie ).

André Comte-Sponville , L'être-temps (in Le temps et sa flèche / Flammarion Champs/sciences)

Carlo Rovelli , Par-delà le visible (Odile Jacob)

Stephen Greenblatt ,  Quattrocento     ( Flammarion / libres Champs )

Michel Serres , La Naissance de la physique dans le texte de Lucrèce  ( Minuit )

Gilles Deleuze ,  Logique du sens  ( Minuit )


N.B. -  Les traductions de Lucrèce sont de moi.





mercredi 15 avril 2015

L'Esprit des montagnes (3)

1226 -



Photo : Eugène. Cliquer sur l'image pour l'agrandir

J'ai vu des asphodèles pour la première fois dans le massif de l'Estérel. La plante (asphodelus albus) était alors parée pour moi d'un prestige qu'elle devait à sa place dans la mythologie grecque (la prairie d'asphodèles aux Enfers) et à un vers de Victor Hugo dans Booz endormi :

" Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèles. ". 

C'est,dans Booz endormi, un des deux vers (au moins) qui dévoilent le côté escroc de Totor, l'autre étant le fameux  " Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth " , la fameuse localité de Jérimadeth n'ayant jamais existé que dans ce vers, pour les besoins de la rime, et au prix d'un affreux jeu de mots; le plus étonnant est que cela sonne plus vrai que nature.

Dans le cas des asphodèles, Hugo repassera pour le frais parfum. J'ai plus d'une fois respiré de près des asphodèles en fleurs, elles ne  dégagent absolument aucun parfum. Il paraîtrait en plus qu'elles attirent les mouches, amis de la poésie champêtre bonsoir.

Le vers de Hugo suggère des fleurettes de la taille des violettes ; en réalité, au moment de la floraison les asphodèles dardent des hampes d'un bon mètre de haut, qui se terminent  par un manchon noir.  Je suppose que c'est lui qui attire les mouches. Amis de la poésie florale bonsoir. Manifestement Hugo n'avait jamais vu d'asphodèles.

J'ai longtemps pris l'asphodèle pour une fleur exclusivement méditerranéenne, jusqu'au jour où j'en ai rencontré dans les Hautes-Alpes, vers 1800 m (voir la photo), et sur le bord d'un fossé d'une route de Vendée.


dimanche 12 avril 2015

David Fray joue Bach et Schubert : musique et temps

1225 -


David Fray semble fort peu se préoccuper de l'effet qu'il fait sur le public; sa mise, sa démarche, ses gestes, semblent exprimer le souci de donner à son apparence le caractère le plus neutre possible; quand il joue, son masque reste impassible. Il nous signifie qu'il est là pour jouer, pas pour faire son beau. Or faire son beau, il le pourrait sans difficulté, pour le plaisir d'une grande partie du public féminin, pour les autres aussi, car il est jeune et beau garçon. Mais ce soir, rien que la musique, tout pour la musique. Ne tirez pas sur le pianiste, oubliez-le.

C'est ce que j'ai fait. J'ai passé le plus clair du temps du concert les yeux fermés. Rien que la musique. Expérimenter cette façon d'écouter en concert a tôt fait de vous prouver à quel point ce qu'on voit, dès qu'on ouvre les yeux, vous distrait de la musique, qui seule devrait compter. Il suffit de refermer les yeux pour qu'elle règne à nouveau en maîtresse exclusive, qui exige de vous une attention de tous les instants, une qualité de concentration qui tâche de ne pas être tout-à-fait indigne de celle  du pianiste. Regarder l'instrumentiste soliste pendant qu'il joue est un divertissement mondain. Il me semble qu'il en va différemment dès qu'on écoute un groupe, même s'il s'agit d'une petite formation, trio ou quatuor. Ceci est vrai pour la musique classique. Il en va tout autrement du jazz, où le corps des musiciens ne se laisse pas aussi facilement oublier.

En première partie de son concert, David Fray jouait les huit premiers préludes et fugues du livre I du Clavier bien tempéré (BWV 846-893), à commencer par le célébrissime prélude et fugue n° 1 en ut majeur, qui a inspiré à Maurane une de ses plus belles chansons, hommage à Bach et à Glenn Gould. Le jeu de piano de David Fray est bien tempéré; la main gauche, notamment, s'abstient de manifester sa présence de façon par trop excessive et spectaculaire, que permettrait l'instrument, un Steinway; elle préfère une discrétion veloutée.

Au fur et à mesure que le concert avance, je m'aperçois que cette musique de Bach, jouée de cette façon, me fait vivre une expérience du temps bien particulière et, je dois dire, plutôt envoûtante. Tout se passe comme si, tout au long de son déroulement, cette musique s'effaçait incessamment, ne laissant absolument aucun souvenir de ce qu'elle était l'instant d'avant : seul existe l'instant exactement présent; l'auditeur avance dans la musique au rythme, au tempo exact des doigts du pianiste, Seule existe la musique dans son moment présent, et cela, même dans les mouvements lents. Grâce à elle,  on vit une expérience du temps réduit au seul présent; l'instant immédiatement passé tombe dans le néant aussitôt qu'il a été vécu, l'instant immédiatement futur n'est pressenti ni annoncé d'aucune façon. 

J'attribue la possibilité de cette expérience à la nature de la musique de Bach dans Le Clavier  bien tempéré. C'est une musique sans réminiscences, une musique qui n'exhibe pas ses sources, qui semble n'être l'héritage de rien,  ne s'inscrire dans aucune tradition, une musique sans passé; autrement dit, une musique qui, à chaque instant, s'invente absolument, se réinvente à chaque instant en s'oubliant à chaque instant; une exploration de l'inconnu, une mise à jour incessante de l'inconnu, de l'inouï, au sens premier du mot. Du coup, on ne dispose plus -- sur le moment du moins -- de critères pour juger de la qualité de cette musique, ou plutôt, le seul critère, c'est la présence ou l'absence de jouissance, et son degré d'intensité. Musique paradoxale, par ailleurs : l'aventure la plus libre indissolublement liée à l'écriture la plus rigoureuse et, apparemment, la plus contraignante qui soit. Je ne connais d'équivalents de cette musique-là que chez le Beethoven des Variations Diabelli, de la sonate opus 106 "Hammerklavier" et des derniers quatuors. Cette musique de Bach ne fait aucune place au temps, elle ignore toute nostalgie, elle se place toute entière sous le signe de la royauté du Nombre.

Autant dire que David Fray la joue exactement comme il faut la jouer. Ou, du moins, qu'il la joue comme je sens qu'il faut la jouer, au moment où il la joue.

La seconde partie du concert était consacrée à deux sonates de Schubert (D 566 et op. 143). La musique de Schubert réintroduit la continuité du  temps, par diverses formules, telles les reprises de phrases, l'usage du refrain, comme si le modèle de musiques populaires n'était pas loin. Autrement, Schubert y apparaît comme le moins extraverti des compositeurs romantiques, aux antipodes d'un Beethoven ou d'un Schumann, capable de raffinements exquis, inventeur de paysages musicaux éphémères et ravissants, aussi bouleversants qu'insaisissables, impressionniste avant la lettre.

C'est dans les mouvements lents que la qualité de l'interprétation de David Fray se révèle. Là, j'ai ouvert les yeux. Je ne voyais pas les mains du pianiste, son visage en revanche, trahissant la recherche de la perfection du moindre détail, semblant inventer à chaque instant cette musique qu'évidemment il connaît par coeur. Et c'est cela sans doute, ce devrait être cela, l'idéal de tout interprète : se retrouver dans la situation d'inventer une musique que, pourtant, il connaît par coeur ; paradoxe fascinant. Serkin, en concert, dans la sonate Hammerklavier, arrivait à ça.

Au total, ce concert où, à chaque instant, l'interprète semblait s'effacer pour laisser toute la place à la musique, était à chaque instant marqué du sceau de la personnalité de cet interprète, tant par le choix d'oeuvres si complémentaires, accordant l'une et l'autre la place majeure à l'invention, que par la qualité d'un jeu raffiné au service de partitions qui ne le sont pas moins, et par ce que l'interprétation révélait de la qualité d'une méditation des partitions incessamment soumise à l'expérimentation pianistique.

David Fray interprète

Bach, Le Clavier bien tempéré BWV 846-893, extraits du Livre I :

- Prélude et fugue n° 1 en ut majeur
- Prélude et fugue n° 2 en ut mineur
- Prélude et fugue n° 3 en ut dièse majeur
- Prélude et fugue n° 4 en ut dièse mineur
- Prélude et fugue n° 5 en ré majeur
- Prélude et fugue n° 6 en ré mineur
- Prélude et fugue n° 7 en mi bémol majeur
- Prélude et fugue n° 8 en mi bémol mineur

Schubert

- Sonate D 566

- sonate op. 43


jeudi 9 avril 2015

A quoi pense-t-on quand on ne pense à rien ?

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A quoi tu penses ?  -- A qui n'a-t-on pas posé cette question embarrassante ?  -- Interdit de répondre " à rien" . On pense toujours à quelque chose.

Que pense-t-on quand on ne pense à rien ?.Cette question posée un jour par Jean Paulhan, et que cite Clément Rosset dans L'Invisible, est d'une grande pertinence. Elle en soulève en effet immédiatement une autre : peut-on concevoir une conscience sans pensée ? La question de Jean Paulhan suggère que non : même quand je crois  ne penser à rien, je pense quand même à quelque chose. Raymond Devos en eût fait un sketch !

Peut-on donc concevoir un état psychique conscient d'où la pensée serait radicalement absente ? Bien entendu, on ne peut tenter de répondre à cette question que si on a déjà répondu à une autre question : qu'est-ce que penser ?

Si l'on considère qu'il ne peut exister de pensée authentique sans langage articulé, on admettra sans difficulté qu'une conscience d'où toute pensée serait absente est parfaitement concevable. La tradition philosophique occidentale nous porte d'ailleurs à poser sans discussion l'égalité pensée  =  langage articulé. Par exemple, le cogito cartésien n'est concevable qu'exprimé par le discours rationnel : je pense, donc je suis. Cela conduit à exclure du domaine de la pensée proprement dite toute une série de contenus psychiques : impressions, émotions, intuitions, images.

Une telle conception de la pensée conduit aussi à réserver la faculté de penser à l'espèce humaine, seule dotée du langage articulé. Cependant, si penser, c'est raisonner, de nombreuses recherches sur les comportements des animaux ont montré que plusieurs espèces animales sont capables de raisonnements relativement complexes, sans le secours des mots. Cette constatation amène à renoncer à l'idée que la pensée est inséparable des mots.

Une modeste introspection de quelques minutes nous convaincra d'ailleurs sans difficulté que, dans notre vie quotidienne, nous ne  cessons de penser sans le secours des mots. Je marche sur un sentier de forêt ; une branche épineuse me barre le passage ; pour l'écarter sans accrocher mes vêtements et reprendre mon chemin , je dois me livrer à une opération complexe qui suppose la pensée, sans aucun secours des mots. Au volant de ma voiture, tandis que je pense "à autre chose", un virage se présente que je dois négocier sous peine de finir ma trajectoire dans un champ de patates ; j'ai le choix entre la route et le champ de patates ; j'ai si peu conscience de penser le problème, tant l'opération complexe de conduire une auto me paraît régie par de mécanismes acquis par l'habitude, que je serais assez imprudemment amené à conclure que la pensée n'a rien à voir là-dedans, mais ne serait-il pas plus juste de considérer que la pensée qui gère l'acte de négocier le virage est installée, pour des raisons d'efficacité, à un niveau de conscience moins claire ? Mener plusieurs opérations rationnelles de front, un ordinateur peut le faire : ce dont un ordinateur est capable, pourquoi la pensée ne le serait-elle pas ? Dans cette perspective, la pensée peut être vue comme un "mille-feuilles" où peuvent se superposer plusieurs contenus psychiques dont le discours linguistique ne constitue qu'un feuillet, peut-être le plus mince et le moins important. Lacan dit que l'inconscient est structuré comme un langage ; on peut tout aussi bien dire que le langage est structuré comme l'inconscient.

Perceptions, impressions, intuitions, émotions, images : ces contenus psychiques sont autant de formes de la pensée ; leur richesse, leur capacité à donner du sens à l'expérience vécue, à atteindre la vérité du réel, n'ont rien à envier à la pensée qui passe par les mots. La pratique des arts et la culture artistique nous le rappellent sans cesse. Elles  nous guérissent cependant difficilement du préjugé qui veut que, tant qu'on ne formule pas une pensée par les mots, on ne pense pas du tout. On nous invite sans cesse à formuler, même l'informulable ; or il est certainement des pensées -- elles sont en fait légion --, qui sont informulables par les mots. Sans doute l'essentiel de l'expérience humaine reste-t-il inaccessible au langage articulé. Le langage des regards, celui des gestes,  ceux des formes, des couleurs, des sons, prennent alors le relais .

" A quoi tu penses ? " Cette question naïve  nous laisse souvent sans réponse : et pour  cause. Y répondre relève de la gageure.





lundi 6 avril 2015

L'Esprit des montagnes (2)


Photo : Eugène. Cliquer sur l'image pour l'agrandir

vendredi 3 avril 2015

Un jeu télévisé d'avenir

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Je regarde souvent, avec plaisir je l'avoue, le jeu télévisé de Nagui, N'oubliez pas les paroles . Ambiance joyeuse , musiciens excellents. Je me demande cependant ce que coûte à France-Télévision cette émission qui nécessite le concours de nombreux professionnels, sans compter le cachet de l'animateur.  On doit atteindre une somme rondelette.

Or il se trouve que je suis l'inventeur d'un jeu télévisé poético-musical, fondé sur un principe très simple, susceptible de remplacer le jeu de Nagui, à moindres frais. Soucieux de ne pas aggraver le gaspillage des deniers publics ni de creuser davantage le déficit de France-Télévision, j'irais même jusqu'à me contenter d'un cachet (relativement) modique, à négocier.

Je l'ai dit, le principe de mon jeu est très simple : il s'agit de soumettre aux candidats le texte d'un poème (de préférence mis en musique, façon Duparc ou Léo Ferré) dont certains mots seraient effacés et qu'ils devraient restituer. Un signal sonore, un Tut ! par exemple, avertirait de la présence (si j'ose dire) du mot manquant.

Voici, sur un exemple simple, ce que cela pourrait donner :

" La  Tut ! à papa que l'on croyait perdue
C'était maman qui l'avait dans le  Tut ! "

Ou encore :

" Les Tuût!  de mon grand-père
Sont pendues dans l'escalier
Et ma grand-mère
Se désespère
De les voir se dessécher.

C'est la plus belle paire
De toutes les  Tut ! du quartier
On peut les voir, les admirer,
tous les ans au 14 juillet."

On est là au niveau de l'initiation basique, dirais-je. Mais on peut imaginer beaucoup plus compliqué. Par exemple :

" Près d'un couvent d'jeunes filles
Le cordonnier Pamphile
Etablit domicile
Et bien il s'en trouva.

Ah ah, ah ah,
Et bien il s'en trouva,
Ah ah, ah ah,
Et bien il s'en trouva.

Car la gent monastique
Jetait dans sa boutique
Les trognons et les chiques,
Restes de ses repas.

Ah ah, ah ah,
Restes de ses repas,
Ah ah, ah ah,
Restes de ses repas.

Un jour la soeur Javotte
S'asticotait la  Tuût !
Avec une carotte
Grosse comme le bras.

Ah ah, ah ah,
Grosse comme le bras,
Ah ah, ah ah,
Grosse comme le bras.

Elle s'astique la Tuûût !
Se br..  Tuût ! la  Tuûût !
Mais, quelque effort qu'elle fasse,
Le  Tuût ! ne vient pas.

Ah ah, ah ah,
Le Tuût ne vient pas,
Ah ah, ah ah,
Le Tuût ne vient pas.

Mais comme tout a un terme,
Comme quand jaillit le  Tuût !
Le  Tut ! s'ouvre et se ferme,
Enfin elle dé.. Tuût !

Ah ah, ah ah,
Enfin elle dé..Tuût !
Ah ah, ah ah,
Enfin elle dé..Tuût !

Alors toute contente
Elle retire de sa  Tuût !
La carotte écumante
Et loin elle la jeta.

Ah ah, ah ah,
Et loin elle la jeta,
Ah ah, ah ah,
Et loin elle la jeta.

Par un hasard comique
La carotte impudique
Tomba dans la boutique
Du cordonnier d'en bas.

Ah ah, ah ah,
Du cordonnier d'en bas,
Ah ah, ah ah,
Du cordonnier d'en bas.

Ah! fit-il, quelle chance,
C'est aujourd'hui dimanche,
Elle est à la sauce blanche,
Et, couic, il l'avala.

Ah ah, ah ah,
Et , couic, il l'avala,
Ah ah, ah ah,
Et, couic, il l'avala.

Cré nom, dit-il, Fifine,
Cette carotte sent  l'  Tuûût !
Elle a servi de  Tuût !
Et il la dégueula.

Ah ah, ah ah,
Et il la dégueula,
Ah ah, ah ah,
Et il la dégueula."


Outre ses incontestables potentialités télévisuelles et radiophoniques, mon jeu pourrait déboucher sur des applications pédagogiques destinées à aider nos jeunes élèves à mémoriser les plus beaux poèmes écrits dans notre belle langue frantsouèze.