dimanche 12 avril 2015

David Fray joue Bach et Schubert : musique et temps

1225 -


David Fray semble fort peu se préoccuper de l'effet qu'il fait sur le public; sa mise, sa démarche, ses gestes, semblent exprimer le souci de donner à son apparence le caractère le plus neutre possible; quand il joue, son masque reste impassible. Il nous signifie qu'il est là pour jouer, pas pour faire son beau. Or faire son beau, il le pourrait sans difficulté, pour le plaisir d'une grande partie du public féminin, pour les autres aussi, car il est jeune et beau garçon. Mais ce soir, rien que la musique, tout pour la musique. Ne tirez pas sur le pianiste, oubliez-le.

C'est ce que j'ai fait. J'ai passé le plus clair du temps du concert les yeux fermés. Rien que la musique. Expérimenter cette façon d'écouter en concert a tôt fait de vous prouver à quel point ce qu'on voit, dès qu'on ouvre les yeux, vous distrait de la musique, qui seule devrait compter. Il suffit de refermer les yeux pour qu'elle règne à nouveau en maîtresse exclusive, qui exige de vous une attention de tous les instants, une qualité de concentration qui tâche de ne pas être tout-à-fait indigne de celle  du pianiste. Regarder l'instrumentiste soliste pendant qu'il joue est un divertissement mondain. Il me semble qu'il en va différemment dès qu'on écoute un groupe, même s'il s'agit d'une petite formation, trio ou quatuor. Ceci est vrai pour la musique classique. Il en va tout autrement du jazz, où le corps des musiciens ne se laisse pas aussi facilement oublier.

En première partie de son concert, David Fray jouait les huit premiers préludes et fugues du livre I du Clavier bien tempéré (BWV 846-893), à commencer par le célébrissime prélude et fugue n° 1 en ut majeur, qui a inspiré à Maurane une de ses plus belles chansons, hommage à Bach et à Glenn Gould. Le jeu de piano de David Fray est bien tempéré; la main gauche, notamment, s'abstient de manifester sa présence de façon par trop excessive et spectaculaire, que permettrait l'instrument, un Steinway; elle préfère une discrétion veloutée.

Au fur et à mesure que le concert avance, je m'aperçois que cette musique de Bach, jouée de cette façon, me fait vivre une expérience du temps bien particulière et, je dois dire, plutôt envoûtante. Tout se passe comme si, tout au long de son déroulement, cette musique s'effaçait incessamment, ne laissant absolument aucun souvenir de ce qu'elle était l'instant d'avant : seul existe l'instant exactement présent; l'auditeur avance dans la musique au rythme, au tempo exact des doigts du pianiste, Seule existe la musique dans son moment présent, et cela, même dans les mouvements lents. Grâce à elle,  on vit une expérience du temps réduit au seul présent; l'instant immédiatement passé tombe dans le néant aussitôt qu'il a été vécu, l'instant immédiatement futur n'est pressenti ni annoncé d'aucune façon. 

J'attribue la possibilité de cette expérience à la nature de la musique de Bach dans Le Clavier  bien tempéré. C'est une musique sans réminiscences, une musique qui n'exhibe pas ses sources, qui semble n'être l'héritage de rien,  ne s'inscrire dans aucune tradition, une musique sans passé; autrement dit, une musique qui, à chaque instant, s'invente absolument, se réinvente à chaque instant en s'oubliant à chaque instant; une exploration de l'inconnu, une mise à jour incessante de l'inconnu, de l'inouï, au sens premier du mot. Du coup, on ne dispose plus -- sur le moment du moins -- de critères pour juger de la qualité de cette musique, ou plutôt, le seul critère, c'est la présence ou l'absence de jouissance, et son degré d'intensité. Musique paradoxale, par ailleurs : l'aventure la plus libre indissolublement liée à l'écriture la plus rigoureuse et, apparemment, la plus contraignante qui soit. Je ne connais d'équivalents de cette musique-là que chez le Beethoven des Variations Diabelli, de la sonate opus 106 "Hammerklavier" et des derniers quatuors. Cette musique de Bach ne fait aucune place au temps, elle ignore toute nostalgie, elle se place toute entière sous le signe de la royauté du Nombre.

Autant dire que David Fray la joue exactement comme il faut la jouer. Ou, du moins, qu'il la joue comme je sens qu'il faut la jouer, au moment où il la joue.

La seconde partie du concert était consacrée à deux sonates de Schubert (D 566 et op. 143). La musique de Schubert réintroduit la continuité du  temps, par diverses formules, telles les reprises de phrases, l'usage du refrain, comme si le modèle de musiques populaires n'était pas loin. Autrement, Schubert y apparaît comme le moins extraverti des compositeurs romantiques, aux antipodes d'un Beethoven ou d'un Schumann, capable de raffinements exquis, inventeur de paysages musicaux éphémères et ravissants, aussi bouleversants qu'insaisissables, impressionniste avant la lettre.

C'est dans les mouvements lents que la qualité de l'interprétation de David Fray se révèle. Là, j'ai ouvert les yeux. Je ne voyais pas les mains du pianiste, son visage en revanche, trahissant la recherche de la perfection du moindre détail, semblant inventer à chaque instant cette musique qu'évidemment il connaît par coeur. Et c'est cela sans doute, ce devrait être cela, l'idéal de tout interprète : se retrouver dans la situation d'inventer une musique que, pourtant, il connaît par coeur ; paradoxe fascinant. Serkin, en concert, dans la sonate Hammerklavier, arrivait à ça.

Au total, ce concert où, à chaque instant, l'interprète semblait s'effacer pour laisser toute la place à la musique, était à chaque instant marqué du sceau de la personnalité de cet interprète, tant par le choix d'oeuvres si complémentaires, accordant l'une et l'autre la place majeure à l'invention, que par la qualité d'un jeu raffiné au service de partitions qui ne le sont pas moins, et par ce que l'interprétation révélait de la qualité d'une méditation des partitions incessamment soumise à l'expérimentation pianistique.

David Fray interprète

Bach, Le Clavier bien tempéré BWV 846-893, extraits du Livre I :

- Prélude et fugue n° 1 en ut majeur
- Prélude et fugue n° 2 en ut mineur
- Prélude et fugue n° 3 en ut dièse majeur
- Prélude et fugue n° 4 en ut dièse mineur
- Prélude et fugue n° 5 en ré majeur
- Prélude et fugue n° 6 en ré mineur
- Prélude et fugue n° 7 en mi bémol majeur
- Prélude et fugue n° 8 en mi bémol mineur

Schubert

- Sonate D 566

- sonate op. 43


1 commentaire:

Anonyme a dit…

Très beau concert,toucher léger de ce pianiste que je ne connaissais pas .C'est bien de rappeler Rudolf Serkin ,qui avait enregistré -avec les Bush ,aux studios d'Abbey Road !!
(docta cum libro !)J'ai vu que D.Fray a enregistré Schubert ; Serkin me semble un peu oublié.Lola