jeudi 9 avril 2015

A quoi pense-t-on quand on ne pense à rien ?

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A quoi tu penses ?  -- A qui n'a-t-on pas posé cette question embarrassante ?  -- Interdit de répondre " à rien" . On pense toujours à quelque chose.

Que pense-t-on quand on ne pense à rien ?.Cette question posée un jour par Jean Paulhan, et que cite Clément Rosset dans L'Invisible, est d'une grande pertinence. Elle en soulève en effet immédiatement une autre : peut-on concevoir une conscience sans pensée ? La question de Jean Paulhan suggère que non : même quand je crois  ne penser à rien, je pense quand même à quelque chose. Raymond Devos en eût fait un sketch !

Peut-on donc concevoir un état psychique conscient d'où la pensée serait radicalement absente ? Bien entendu, on ne peut tenter de répondre à cette question que si on a déjà répondu à une autre question : qu'est-ce que penser ?

Si l'on considère qu'il ne peut exister de pensée authentique sans langage articulé, on admettra sans difficulté qu'une conscience d'où toute pensée serait absente est parfaitement concevable. La tradition philosophique occidentale nous porte d'ailleurs à poser sans discussion l'égalité pensée  =  langage articulé. Par exemple, le cogito cartésien n'est concevable qu'exprimé par le discours rationnel : je pense, donc je suis. Cela conduit à exclure du domaine de la pensée proprement dite toute une série de contenus psychiques : impressions, émotions, intuitions, images.

Une telle conception de la pensée conduit aussi à réserver la faculté de penser à l'espèce humaine, seule dotée du langage articulé. Cependant, si penser, c'est raisonner, de nombreuses recherches sur les comportements des animaux ont montré que plusieurs espèces animales sont capables de raisonnements relativement complexes, sans le secours des mots. Cette constatation amène à renoncer à l'idée que la pensée est inséparable des mots.

Une modeste introspection de quelques minutes nous convaincra d'ailleurs sans difficulté que, dans notre vie quotidienne, nous ne  cessons de penser sans le secours des mots. Je marche sur un sentier de forêt ; une branche épineuse me barre le passage ; pour l'écarter sans accrocher mes vêtements et reprendre mon chemin , je dois me livrer à une opération complexe qui suppose la pensée, sans aucun secours des mots. Au volant de ma voiture, tandis que je pense "à autre chose", un virage se présente que je dois négocier sous peine de finir ma trajectoire dans un champ de patates ; j'ai le choix entre la route et le champ de patates ; j'ai si peu conscience de penser le problème, tant l'opération complexe de conduire une auto me paraît régie par de mécanismes acquis par l'habitude, que je serais assez imprudemment amené à conclure que la pensée n'a rien à voir là-dedans, mais ne serait-il pas plus juste de considérer que la pensée qui gère l'acte de négocier le virage est installée, pour des raisons d'efficacité, à un niveau de conscience moins claire ? Mener plusieurs opérations rationnelles de front, un ordinateur peut le faire : ce dont un ordinateur est capable, pourquoi la pensée ne le serait-elle pas ? Dans cette perspective, la pensée peut être vue comme un "mille-feuilles" où peuvent se superposer plusieurs contenus psychiques dont le discours linguistique ne constitue qu'un feuillet, peut-être le plus mince et le moins important. Lacan dit que l'inconscient est structuré comme un langage ; on peut tout aussi bien dire que le langage est structuré comme l'inconscient.

Perceptions, impressions, intuitions, émotions, images : ces contenus psychiques sont autant de formes de la pensée ; leur richesse, leur capacité à donner du sens à l'expérience vécue, à atteindre la vérité du réel, n'ont rien à envier à la pensée qui passe par les mots. La pratique des arts et la culture artistique nous le rappellent sans cesse. Elles  nous guérissent cependant difficilement du préjugé qui veut que, tant qu'on ne formule pas une pensée par les mots, on ne pense pas du tout. On nous invite sans cesse à formuler, même l'informulable ; or il est certainement des pensées -- elles sont en fait légion --, qui sont informulables par les mots. Sans doute l'essentiel de l'expérience humaine reste-t-il inaccessible au langage articulé. Le langage des regards, celui des gestes,  ceux des formes, des couleurs, des sons, prennent alors le relais .

" A quoi tu penses ? " Cette question naïve  nous laisse souvent sans réponse : et pour  cause. Y répondre relève de la gageure.





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