samedi 30 mai 2015

Sur la piste des Maures

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( Ce billet reprend en le complétant le contenu de trois billets précédents mis en lignes à diverses dates et intitulés "La Piste" (1, 2, 3) )


Vers le N/NO. En arrière plan : la plaine des Maures




Pour ceux qui y sont nés et y ont vécu, à mesure que les années passent, chaque quartier, chaque rue d'une ville  évoque un souvenir, une rencontre, un chagrin, un moment de bonheur. Et souvent lui-même est lié pour vous à  des souvenirs  successifs, si bien que grâce à la topographie d'une ville, c'est toute votre vie qui vous revient  à la mémoire par couches successives, comme si vous pouviez déchiffrer les écritures superposées d'un palimpseste."
                                                                            ( Patrick Modiano, Discours  de Suède )


Ce que dit là Modiano ne vaut pas seulement pour une ville, mais peut s'appliquer à tous les lieux aimés, souvent fréquentés et parcourus au long d'une vie. Dans mon cas, c'est, entre autres, une piste, une simple piste forestière, qui a joué ce rôle d' "accumulateur" de souvenirs.

J'ai vécu en la suivant, au long d'une bonne vingtaine d'années, quelques unes des plus belles heures de ma vie. Voici longtemps, déjà, que les chênes-liège et les chênes verts qui la bordent ne m'ont pas vu passer sous leurs ombrages. On ne peut pas toujours assouvir le désir de son coeur.

Il me faut la situer, tout d'abord, cette piste, et décrire un peu son parcours. Pour la rejoindre, il faut emprunter la petite route sinueuse qui relie le village des Mayons à la route qui descendant de la Garde-Freinet, permet de rejoindre le Luc ou Vidauban. Le départ est à peu près à mi-chemin de ce trajet.

Elle s'appelle la piste  des Cinq Sèdes. J'ai cherché à savoir, en vain jusqu'ici, ce que c'était que ces Sèdes : peut-être des arbres, mais lesquels? Il me semble qu'autrefois une pancarte portait le nom des "Saints Cèdes". J'ai pensé au cade, nom provençal du genévrier, mais c'est peu probable.

Aménagée pour permettre le passage des camions de pompiers, elle permet, partant de la plaine des Maures (altitude : +/- 100 m) d'atteindre l'une des crêtes principales du massif (altitude  moyenne : +/- 650 m), celle  qui porte le point culminant des Maures,  le sommet de la Sauvette, un peu à l'Est de Notre-Dame des Anges ; une petite route forestière, baptisée "route Marc-Robert", du nom d'un jeune pompier qui périt dans un incendie, au début des années soixante, relie le col des Fourches, à l'Ouest, au village de la Garde-Freinet, à l'Est. Vues imprenables, tout au long du parcours, au Sud sur tout le massif, au Sud-Est sur le golfe de Saint-Tropez, à l'Est/Nord-Est sur le Mercantour, au Nord sur les montagnes du Verdon, au Nord-Ouest sur les Luberons. A ne pas manquer, au bord de la route, le site de Rocher blanc. Rocher blanc le bien nommé est en fait un monocristal de quartz dont affleure une pointe fortement érodée, mais dont on peut suivre aisément en surface le pourtour hexagonal (longueur d'un côté : environ 2m50).

Longeant le vallon des Cinq Sèdes, la piste, serpentant dans la forêt de chênes, d'arbousiers et de pins, remonte, en un peu plus  de six kilomètres, la dénivellation de quelque 500 m entre la plaine et ses grès rouges permiens et la crête, en sinuant dans les escarpements de schistes bleutés hercyniens qui forment cette partie des Maures. Quand on regarde le massif de loin, depuis la plaine qu'il borde au Sud, il paraît noir, tant à cause de la couleur des roches que de son couvert forestier : d'où son nom.

On laisse la voiture, sous les grands chênes-liège, au départ de la piste. Une pancarte vous avertit que vous pénétrez dans un espace protégé : voici une vingtaine d'années, le Conservatoire du Littoral a racheté l'ensemble du vallon des Cinq Sèdes ( ou vallon de Saint-Daumas) à divers propriétaires privés. D'autres signalent, ça et là dans le couvert forestier, la présence (à la saison favorable) de plantes méditerranéennes caractéristiques. J'y ai cueilli des fraises des bois, suivi de gros lézards verts (de plus en plus rares), observé, à la tombée de la  nuit, tout en délaçant mes chaussures, des écureuils bondir allègrement au-dessus de ma tête, de ramure en ramure, mini-tarzans silencieux et joueurs.

En semaine, la piste n'est guère fréquentée. Je l'ai souvent remontée sans rencontrer personne. C'est le samedi, pendant la saison de chasse, qu'on y rencontre du monde : les membres des battues au sanglier, le plus souvent des gens du Cannet-des-Maures, au Nord, la commune dont le territoire est limité  au Sud par la crête. Du  bas de la piste, on entend parfois des salves, qui retentissent beaucoup plus haut dans le vallon. Cela me valut un jour, de partir au pas de course récupérer ma grande noiraude de chienne qui avait pris le parti de regagner la maison par la route : elle avait peur des coups de fusil. Ce n'était pas qu'elle ne fût pas douée pour la chasse, mais elle préférait chasser pour son compte, comme j'eus l'occasion de m'en apercevoir, peu de temps après l'avoir adoptée.

On monte d'abord tout droit, sur quelques centaines de mètres ; sur la droite, la piste est bordée par un petit torrent profondément encaissé, témoignage de la violence des pluies d'automne et d'hiver, qui dévalent en flots brutaux les pentes raides du massif : les Maures sont une montagne jeune, née du soulèvement du soubassement hercynien sous l'effet du plissement pyrénéo-provençal, puis sous celui du plissement alpin il y a ... pas si longtemps. J'ai rédigé naguère, pour l'encyclopédie Wikipedia, un article consacré au Massif des Maures;  j'y donnais des informations plus précises sur sa géologie et son histoire tectonique; l'essentiel de ce que j'y écrivais doit toujours s'y trouver.

On parvient au pied des premières pentes; là, la piste prend la direction de l'Est; on a laissé un peu plus bas, sur la droite, les fondations de bâtiments aujourd'hui disparus, où logeaient les mineurs du petit bassin minier (plomb argentifère, barytine, fluorine) situé à l'Est, au pied des pentes, entre la piste des Cinq Sèdes et la piste du Pic Martin. Ces mines ont dû être exploitées dès l'Antiquité, et sans doute bien avant la présence romaine. Elles ont définitivement (?) fermé il y a une cinquantaine d'années.

                                                                         
Rocher blanc. Au fond (à l'Ouest), Notre-Dame-des-Anges



*


Parvenue au contact des premières pentes raides, la piste vire plein Est . C'est dans ce premier virage qu'un jour de chasse, je venais d 'entendre un coup de feu dans les fourrés en contrebas, lorsqu'un énorme sanglier traversa la piste, flageolant et tanguant, puis se perdit dans les brandes, au-dessus. Un chien blanc, du genre rase-mottes, suivit bientôt, qui disparut à son tour sur les traces du monstre. Puis ce fut au tour du chasseur, qui paraissait fort ému; il s'enquit de la direction qu'avait prise son gibier, mais, au moment de s'engager à son tour dans la pente, son chien reparut ; c'était le signe, selon son maître, que le sanglier était mort. On irait chercher son cadavre plus tard. Nous remontâmes la piste de conserve. Je compris que mon compagnon venait de faire mouche pour la première fois de sa vie; il en était tout fier, et se réjouissait d'annoncer la nouvelle à ses compagnons, postés à espaces réguliers le long de la piste. "Vous leur direz, Monsieur, combien il était gros ! Vous le leur  direz bien !" Je ne demandais pas mieux que de lui faire plaisir, si bien qu'à chaque chasseur que nous croisions, la taille de la bête augmentait. Je crois bien qu'au dernier, elle avoisinait celle d'un éléphant. Je rencontrai à nouveau mon Nemrod l'année suivante, à la même saison, deux ou trois kilomètres plus haut. Il pleuvait. J'abordais un passage où la piste est taillée dans la roche et bordée, par conséquent, d'un talus haut de quatre ou cinq mètres, presque à pic. Il pleuvait. C'est alors que j'aperçus mon loustic en train de dévaler sur le cul la pente au-dessus, le fusil entre les jambes, le canon pointé sur son menton. Arrivé au bord du talus, il s'envola gracieusement pour retomber au milieu de la piste, le fusil  toujours entre les jambes, sous les yeux de ma  chienne ébahie. "  'Tain, me dit-il, en se relevant avec quelque peine, je me suis fait mal !" Je n'en doutais pas. Il n'y avait que moindre mal : le fusil n'était pas chargé, ou bien il n'avait pas appuyé au bon moment sur la détente. Ce qu'il possédait de cervelle était donc sauf, mais pas la crosse du fusil, qu'il faudrait remplacer.

Le chemin serpente en remontant doucement, au pied des escarpements,  toujours bordé par le ruisseau encaissé qu'alimente, un peu plus  haut, une source. Un bassin, depuis longtemps abandonné, témoigne d'une tentative de captage. Fin juin, c'est un endroit où l'on cueille de grosses fraises des bois. Plus haut, les pentes dominantes sont si raides et si peu couvertes de terre qu'il n'est pas rare de tomber sur un gros chêne-liège, affalé en travers du chemin, racines à l'air, descellé par l'eau ruisselante et le vent. Un peu plus haut, sur une petite crête, une souche de chêne, probablement foudroyé, évoque à s'y méprendre une sorte de renard surdimensionné surveillant les vallons. C'était si ressemblant que, la première fois qu'elle le vit, ma chienne l'aboya furieusement depuis la piste, sans oser gravir la pente pour affronter ce bestiau inconnu d'elle. Je dus l'accompagner pour qu'elle constate sur place qu'il ne s'agissait que d'un simulacre  (voir la photo ci-dessous).

Juste après cette rencontre, la piste change à nouveau brusquement de direction, cette fois vers le Sud-Ouest, pour remonter le vallon de Saint-Daumas. On domine un torrent assez bien fourni en eau (même en été), au bord duquel on aperçoit les ruines encore assez élevées d'une construction qui dut être imposante. Elle appartint, m'ont dit des chasseurs, à un des propriétaires de la Redoute, la célèbre entreprise de vente par correspondance. Il s'était  retiré en ces lieux bucoliques pour y passer une retraite heureuse. A sa mort, la maison est restée à l'abandon; il n'en reste que des pans  de murs. Pendant quelques années, un autre anachorète, à la barbe fleurie, s'était installé à proximité des ruines, dans une vieille caravane,  C'est lui qui nous fit découvrir (à ma chienne et à moi), un jour qu'il faisait soif, une fontaine maçonnée de facture incontestablement antique (le sosie-fontaine de celle -- gallo-romaine -- de Roussivau, en forêt domaniale de l'Estérel). Je découvris d'ailleurs à proximité un fragment de tegula, preuve incontestable d'une occupation à l'époque gallo-romaine, peut-être liée à la présence des mines du pic Martin, toutes proches. Puis un jour, le vieil homme et sa caravane disparurent.

Ensuite, la piste remonte  doucement le vallon sur sa rive gauche (Ouest), à mi-hauteur de la pente. Au printemps, sur les bords du chemin exposés au Sud poussent des touffes de lavande des Maures ( lavandula stoechas ) dont ni l'apparence ni le parfum -- ni la période de floraison -- n'ont rien de commun avec la lavande provençale commune; aux approches de l'été des immortelles jaunes d'or au parfum d'encaustique leur succèdent. Pendant longtemps, j'y rencontrai un vieil homme qui gardait  ses chèvres, dans le maquis, en contrebas. Nous causions. C'était un ancien boulanger de la Palud-sur-Verdon qui, à sa retraite, s'était reconverti en chevrier. Il  vivait, lui et ses chèvres, dans un bâtiment plutôt austère, au  bord de la route des Mayons. Un soir du printemps de l'année 1997, je regagnai ma voiture à la nuit tombante, puis repris ma route plein Nord. Je ne tardai pas à apercevoir, au-dessus des montagnes du Verdon, dans le lointain, au Nord-Ouest, un OVNI de taille respectable, fort lumineux, avec, derrière lui, une vaste traînée blanche : c'était la comète de Hale-Bopp, qui resta visible dans tout l'hémisphère Nord pendant une bonne partie du mois d'avril. Quelques jours plus tard, je retrouvai mon chevrier, fidèle à son poste, au bord de la piste.  -- Alors, lui demandai-je, tout  excité, vous l'avez vue, la comète ? ... la comète de Hale-Bopp ? ". Il me considéra, interloqué, puis, comme j'insistais, lui montrant le ciel au Nord, -- Ah oui !, me dit-il, bien sûr que je l'ai vue ! Même qu'elle est tombée là- bas dessous. C'était tout rouge... Mais je ne me suis pas approché !".

J'en suis toujours à me demander ce que, de son côté, il avait bien pu voir ; ça devait sortir de l'ordinaire. Mais dans ces bois, parfois presque impénétrables, il se passe sûrement des trucs pas très catholiques ; on n'y va pas -- sait-on jamais sur quoi on pourrait tomber --, mais avec un peu d'imagination, on peut quand même se rendre compte.

Et puis un jour, je ne vis plus mon chevrier. J'appris qu'il  avait  vendu ses chèvres et qu'il était entré en maison de retraite. Il devait avoir largement  dépassé les 70 ans. J'espère qu'il fera un beau centenaire. Si c'est le cas, qu'il reçoive ici l'assurance de mon amitié.



La beste des Cinq Sèdes



*

Cette partie de la piste est bordée de chênes-liège qui sont de véritables monuments naturels. J'en connais de plus vieux, dont les troncs massifs impressionnent, mais ceux-là, au plein de leur maturité, sont des merveilles d'équilibre harmonieux; ils sont la mesure du paysage. A l'époque où je découvrais la piste, il y a maintenant une bonne trentaine d'années, le liège était encore exploité -- par des entrepreneurs venus d'Espagne ou du Portugal; mais voici bien longtemps que je n'ai plus rencontré leurs petits camions chargés d'écorce, et les troncs rouge-sang se font rares.


C'est là que, régulièrement, je fais halte, pour admirer l'ensemble du vallon profondément encaissé, borné en-haut par la crête; on dirait de deux cuisses charnues, largement écartées, genoux légèrement pliés, d'une belle femme; une futaie de châtaigniers occupe la place de la fourrure; au printemps, en l'absence de feuilles, elle est toute rose.

Au long de la piste, des châtaigneraies sont éparses; mais comme les chênes-liège, elles ne sont plus exploitées; les arbres vieillissent; seront-ils remplacés ?

Après quelques lacets, on atteint un torrent qui marque un coude après lequel la piste s'oriente au sud;
il forme de petites cascades qui jalonnent son parcours jusqu'à sa source, sous une crête adjacente; dans la vasque, au pied de la dernière cascade, une belle couleuvre se baignait un jour. Le vallon abrite au moins deux espèces de couleuvres : une couleuvre commune, vert d'eau, dont certains spécimens atteignent une taille respectable (un bon mètre et davantage), à moins qu'il ne s'agisse de la couleuvre de Montpellier, et la coronelle girondine, plus petite, couleur lie-de-vin foncée, une espèce que je n'ai rencontrée que là. L'été, j'en ai enjambé parfois; elles restaient parfaitement immobiles, et je crois que le danger, pour elles, venait moins de mon passage, que du ciel, où rôdent les rapaces, aigles et busards.

Les schistes métamorphiques de cette partie des Maures sont réputés être pauvres en fossiles. En explorant de petits éboulis récents, au pied des pentes, le long de la piste, j'en ai  pourtant trouvé quelques uns (huîtres et coquillages d'assez belle taille). Les roches des Maures ayant été métamorphisées à l'époque hercynienne ( environ 350 MA ), j'en déduis que mes coquillages vivaient aux temps siluriens (entre 450 et 400 MA) . Au-dessus de mes petits éboulis fossilifères, les premiers narcisses pointaient, l'autre jour, leurs têtes blanches.

Remontant cette section N/S, on atteint un virage formant belvédère; on fait face à un vallon adjacent dont le torrent, assez abondant, forme des vasques où l'on peut encore se baigner au début de l'été; il est bordé au Nord par un diverticule de la crête bordière du vallon principal, formant une petite avancée rocheuse au-dessus du vallon principal; cette pointe est recouverte d'un amoncellement de grosses pierres, de forme approximativement ronde, qu'un observateur distrait pourrait prendre pour un éboulis; mais aucune pente escarpée ne le domine; il ne peut s'agir d'un éboulis. De plus, on constate à la jumelle que les pierres semblent disposées régulièrement, par assises successives. Un jour que je conversais, au bord de la piste, avec un chasseur qui connaissait bien les lieux. Il m'apprit que, sur les cartes anciennes, l'endroit portait le nom de Dama Diaou , la Dame du Diable. Diable !... Ce genre de toponyme ne saurait laisser indifférent l'amateur de sites proto-historiques. Mon amoncellement de pierres -- rondes, pas des schistes, plutôt du grès (apporté d'ailleurs ? du bas de la colline, là où les schistes hercyniens sont au contact avec les grès permiens de la plaine des Maures ?) est surmonté d'une sorte de table plate. J'ai parcouru les abords, à la recherche d'hypothétiques fragments de statue, sans rien trouver. Les mines du Pic Martin, au contact de la montagne et de la plaine, exploitées jusqu'au début des années soixante pour la fluorine, furent d'abord des mines de plomb argentifère, certainement exploitées dès l'antiquité. J'ai signalé plus haut l'existence probable d'un établissement gallo-romain implanté au bas de la colline; existence attestée par une fontaine creusée dans le roc, à la maçonnerie caractéristique. J'ai d'ailleurs récolté à proximité un fragment de tegula plate.  Depuis mon tumulus, on  jouit d'une vue magnifique sur la plaine des Maures, jusqu'aux montagnes lointaines, encore enneigées. J'imagine qu'un chef local (le maître des mines ?)  a dû se faire enterrer là, bien avant l'arrivée des Romains. J'aimerais qu'on disperse mes cendres à cet endroit.

Remontant encore, on tombe sur des antiquités plus récentes : la carcasse d'une camionnette, virée au ravin escarpé, que j'ai bien entendu fini par aller fouiller; j'y ai trouvé le carnet d'entretien du véhicule; il attestait son appartenance au parc automobile d'une municipalité voisine, je ne dirai pas laquelle; puis la tonne d'un wagon-citerne installé là par les pompiers, sans doute récupéré dans les stocks de la Reichsbahn à titre de dommages de guerre; sur ses flancs on pouvait lire en lettres blanches Nur für lebensmitteltransporte  (seulement pour le transport à moyenne distance de denrées périssables). A la saison, les chasseurs y accotaient de vieux matelas pour y faire reposer leurs chiens. Ce vénérable monument n'est plus visible depuis peu, remplacé par deux tonnes en meilleur état. L'endroit est propice au repos; il est au point de rencontre de deux vallons, l'autre, non moins sauvage, descendant vers les Mayons, dominé par le relais de Notre-Dame-des-Anges. A chaque vallon sa dame suzeraine...


Vers l'Est - Photo : Eugène. Cliquer sur l'image pour l'agrandir
Lavandula Stoechas  ( Photo : Eugène. Cliquer sur l'image pour l'agrandir )


Au S-E : Dama Diaou. Photo : Eugène. Cliquer sur l'image pour l'agrandir.


Bouquet printanier : euphorbe, bruyère, lavandula stoechas . Photo : Eugène. Cliquer sur l'image pour l'agrandir.
                                                                             

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C'est à la cote 399 (pour un dénivelé total d'un peu moins de 500 m) que la piste prend une orientation plein Est, remontant en pente douce le vallon des Cinq Sèdes . La remontée ménage d'abord des vues magnifiques vers le Nord, sur la plaine des Maures, puis les collines, puis les montagnes loin au-delà. C'est un pays en escalier : la plaine est à une centaine de mètres d'altitude, puis on entre dans un pays de collines qui portent les villages de Lorgues, de Salernes, de Flayosc; Plus au Nord, Aups et Tourtour sont dominés par les premières crêtes alpines, dont l'altitude moyenne est de 1000 m; puis c'est le plan de Canjuers bordé au Nord par le canyon du Verdon que surplombe une crête culminant à un peu plus de 1500 m. Plus au Nord, le chaînon suivant ( Mourre de Chanier / Chiran ) frise les 2000 m.

On rencontre, le long de la piste, des arbres fruitiers devenus sauvages, cerisiers ou pommiers, derniers témoins, avec des ruines perdues dans le sous-bois forestier un peu plus haut, de l'existence d'une ancienne ferme, au milieu d'une châtaigneraie qui, depuis longtemps, n'est plus exploitée. Il y a un siècle, le paysage devait être bien différent de ce qu'il est aujourd'hui, comme dans bien des endroits du Var où la forêt  -- d'abord de pins, puis se diversifiant peu à peu -- a colonisé les anciennes restanques qui d'ailleurs existent toujours, noyées dans la végétation. J'ai rencontré un jour dans ces parages un vieil homme, alerte nonagénaire, qui me confia être né dans cette ferme, avant de s'installer à la Garde-Freinet. Il avait fréquenté Rezvani, dans les années soixante; je ne sais plus quel combat  écologique ( la prévention des incendies sans doute ) les avait rapprochés. Le jour de notre rencontre, il cherchait ses chèvres égarées dans la forêt. En réalité, les chèvres n'existaient plus depuis longtemps mais c'était, selon son fils rencontré un peu plus tard, le prétexte qu'avait trouvé le vieil homme pour revenir en ces lieux , décor de sa jeunesse.

Puis la piste vire et s'en va plein Sud ; c'est le secteur le plus boisé, mélange de châtaigniers, de chênes verts, de chênes liège et de pins; on avance sous les voûtes feuillues dans un silence profond; dans la pente raide, en contrebas, une source, où ma chienne descendait boire; puis la piste remonte doucement, le long de la dernière crête ; dans la dernière rampe, je tombai un jour sur un placenta tout frais laissé par une brebis ; un peu plus tard, de mon poste d'observation habituel sur la crête, je vis arriver, sur la route Marc-Robert, dans la direction de la Garde-Freinet, un troupeau de moutons apparemment livré à lui-même ; c'était l'époque où les responsables des Eaux-et-forêts avaient imaginé d'engager des bergers pour faire paître leurs bêtes au long de la crête, afin d'éclaircir le maquis, dans  le cadre  des mesures de prévention  des incendies ; mais je crois que lesdits bergers se la coulaient douce, sans trop s'occuper de leur troupeau ; en tout cas, parvenus au point de jonction de la route et de la piste, mes moutons dévalèrent celle-ci à toute allure en bêlant frénétiquement ; ils rejoignirent un bosquet où, en montant,  je n'avais rien remarqué d'inhabituel, mais qui abritait le nouveau-né ! Ce furent alors de grandes démonstrations d'émotion et de tendresse, entre la mère et son petit ; puis tout ce monde reprit par la route la direction du col des Fourches sans plus s'inquiéter du sort de l'infortuné. J'espère que la mère revint l'allaiter et qu'il n'a pas fini la nuit suivante dans les crocs d'un renard !

C'est là, un peu plus loin, juste au-dessus de l'endroit où le torrent des Cinq Sèdes prend sa source, que la piste rejoint la route Marc-Robert ; ce n'est guère, elle aussi, qu'une piste étroite, fréquentée l'hiver par les chasseurs, et l'été par quelques touristes. A l'arrivée sur la crête,  le paysage de l'autre versant se découvre ; vallons et collines noyés dans la verdure se succèdent, presque vierges de toute construction humaine, mis à part les hameaux jumeaux de la Haute et de la Basse Court, sur la commune de la Garde-Freinet, jusqu'à la mer où, parfois, lent et majestueux, défile un grand bateau blanc. Là, sur un petit éperon rocheux qui domine la route (cote 598 m),  j'ai souvent rejoint mon cabinet de lecture, dans un creux à l'abri du vent mais pas de la lumière ni de l'azur ni des splendeurs : Proust, Joyce, Céline, Gracian et bien d'autres m'y tinrent compagnie, pendant que ma chienne, de son côté, méditait.

De l'autre côté de la route, à cinq cents mètres, dans la direction de la Garde-Freinet, pointe un grand rocher, imposant et rougeâtre pain de sucre. Un après-midi de printemps, j'aperçus au sommet deux silhouettes brunâtres, immobiles, que je pris d'abord pour de jeunes garçons. Les jumelles m'instruisirent de mon erreur : il s'agissait d'un couple d'aigles Jean-le-Blanc , au plumage fauve, sauf le poitrail blanc; l'un surveillait l'Ouest, l'autre l'Est. Puis il se rapprochèrent et l'un s'envola, pour s'immobiliser en un vol stationnaire à une dizaine de mètres au-dessus du rocher, battant lentement des ailes. Alors l'autre s'envola à son tour pour venir inscrire le battement de ses ailes exactement dans celui des ailes de l'autre; cela dura quelques dizaines de secondes. Ils se posèrent, se becquetèrent quelques instants, puis s'envolèrent et glissèrent dans le ciel pur vers la plaine des Maures, et je ne vis plus d'eux que deux lignes presque imperceptibles, jusqu'au moment où ils basculèrent vers les fonds et disparurent. C'était la saison des grenouilles, le long des rives du lac des Escarcets ; ces oiseaux en sont friands. Quant à moi, ridicule primate, rivé au plancher des moutons, vieux marmiteux bien moins agile que la plus paralytique grenouille, je me sentis, en suivant leur somptueuse glissade, comment dire ... tout petit mon ami ? oui, c'était à peu près ça ; avec la conscience, contemplant cette grâce, cette sérénité royales qui daignaient, là-haut, se laisser admirer, d'être à jamais exclu d'une expérience du monde dont je pouvais tout juste pressentir la sublime âpreté.

N.-B.  -  Pour agrandir les photos, cliquer dessus.


Mirabella meditans. (Photo : Eugène. Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

2 commentaires:

Anonyme a dit…

„nun für lebensmitteltransporte“

Je suppose qu’il était écrit
« Nur für Lebensmitteltransporte »,
« nur » (= seulement) et non « nun » (= maintenant).

Et puisque
Lebensmittel = denrées alimentaires
la traduction serait:
« seulement pour le transport de denrées alimentaires »

un lecteur assidu

Eugène a dit…

Merci de relever cette erreur de frappe. C'était bien "nur".