dimanche 24 mai 2015

L'Enfer des banlieues résidentielles ( version considérablement simplifiée, vaguement revue et approximativement corrigée )

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J'ai toujours eu la démangeaison d'écrireD'absurdes scrupules, une imbécile modestie et, avouons-le, un gros complexe d'infériorité, ont jusqu'à présent ( c'est-à-dire jusqu'à un âge avancé) freiné mes  louables dispositions, mes ardeurs légitimes.
Il n'y a pas de raison. Innombrables sont celles et ceux qui sautent le pas, sans avoir nécessairement quelque chose de bien original à dire, sans même l'excuse du talent. Voyez Philippe Sollers, voyez Christine Angot,... Bobin... Weyergans... Ils ont bien réussi, alors pourquoi pas moi ? Pourquoi  que je ne tenterais pas de décrocher le Goncourt avec mon Quatre jours chez ma tante (pas encore écrit, mais...patience) ?

L'aurait d'abord fallu trouver un éditeur ?  Objection misérable. A-t-on besoin de se faire éditer, de nos jours? Même à compte d'auteur. Alors qu'il suffit d'ouvrir (gratuitement) un blog pour y diffuser ses pensées et opuscules à l'intention d'un public potentiellement immense.

C'est ce que j'ai fait. J'ai d'abord mis en ligne, depuis un peu plus de six mois, de modestes articulets, d'hésitantes éructations. Cette période de rodage est terminée. J'ai fait mes gammes. Il est temps de former de plus grands desseins.

J'ai donc décidé d'écrire en ligne une pièce de théâtre. Pourquoi du théâtre, et pas un roman ? C'est que l'écriture théâtrale me paraît plus facile : en général, les répliques sont courtes et on n'a pas à se soucier des transitions; on n'a pas non plus à décrire, et je ne suis pas doué pour les descriptions.

Donc, aujourd'hui, dimanche 2 janvier 2011, je me lance dans l'écriture d'une pièce appelée, je n'en doute pas, à passer à la postérité.

C'est parti !

Pour commencer, en haut de la page encore vierge, j'écris mon nom : 


                              Gérard JAMBRUN


Ce geste simple engage : l'irréversible est en marche !

Maintenant, un titre... 



                L'Enfer des banlieues résidentielles


Là ! c'est sorti d'un coup ! ça a giclé, comme ça ! Il y en a qui nient l'Inspiration. Eh bien, l'Inspiration existe : je l'ai rencontrée. Le Frossard de la dramaturgie, c'est moi.

Mais avouez qu'il a de la gueule, ce titre. Accrocheur, prometteur, programmatique. Et d'actualité !

Maintenant, au sous-titre, fissa. Et que ça saute !


                  Ludodrame néoténique à relances pulsionnelles


Eh bé ! ça continue...ça continue de gicler... J'en frémis. Je ne me sens pas, là, tout à trac, au débotté, d'expliciter mon dire, mais il y a là du grain à moudre pour les futurs commentateurs. Des sacs de grain. Des empilements de sacs.

Une ou deux citations en écho d'auteurs illustres nous appuieront maintenant  de leur autorité et nous fourniront l'indispensable caution bien propre à rassurer le débutant que, tout de même, j'ai conscience d'être :


             " Jeu est un autre "
                                                 (Arthur, six ans)


             " Oui Oui ! "
                                        (Louise, deux ans et demi)


Voilà qui va bien. Dans la foulée, dressons une liste des personnages :


                                          Personnages :

Abel
Georgette
Gaston,  la cinquantaine
Marie-Thérèse, son épouse, quarante-huit ans trois mois et onze jours
Grand-mère, mère de la précédente, nonagénaire ou quasi
Marie-Berthe , fille de Gaston et de Marie-Thérèse, dix-sept ans
Marie-Luce
Robert
Père Jean-Charles Bénoit, ecclésiastique
Junon
Minerve
Vénus
Phantomasse
Exotic Beauty
Zébulon, chat (personnage très discret bien qu'omniprésent)

Ne pas avoir trouvé d'éditeur, quand on est un auteur de théâtre, présente au moins l'avantage de vous  éviter de bloquer d'emblée sur de pauvres petits problèmes d'intendance. On ne va pas se priver de multiplier les personnages sous prétexte que même les théâtres subventionnés y regardent à deux fois quand la distribution dépasse trois personnes. D'ailleurs, Novarina ne se gêne pas pour faire entrer cinq cents personnages de suite, et je n'en ai prévu que quinze. Dont un chat, mais si je ne lui avais pas prévu un petit rôle, le chat Zébulon m'en aurait voulu.

Ce que je vais donner à dire et à faire à ce petit monde, je n'en ai encore qu'une très vague idée. Ma liste semble s'orienter vers un drame bourgeois pour glisser vers un mélo vaguement policier, peut-être même un porno satanique. On verra bien.

Pour l'instant, je suis flapi. A quand la prochaine relance pulsionnelle?



                                                                                    *


2 /

Puisque j'ai maintenant ma liste de personnages, tentons de donner quelque existence à  ces personnages.

Abel... Qui est Abel?... Et si j'en faisais un auteur débutant... J'aurais moins de peine à l'imaginer, cet Abel... Je lui prêterais mes incertitudes...de débutant. Et puis, du théâtre dans le théâtre, ce n'est pas nouveau, bien sûr, mais c'est toujours amusant.

Voyons-y voir.


Abel - Commençons modeste…Le Papa, la Môman, les mômes -- enfin, quelques mômes -- les plus grands --, le Papy, la Mômie. Auxquels il convient d'ajouter Tatas et tontons, cousines et cousins. Rien qu'avec une seule famille élargie, on peut déjà remplir une salle! De dimensions modestes, certes…. mais la famille sort contente! Alors, bouche à oreille, il en arrive une autre, et puis une autre..!!! .On commence par le théâtre d'appartement, on se retrouve à Chaillot, on finit au Stade de France ! Dans les applaudissements du cercle familial, je crois déjà entendre les ovations de foules enthousiastes et pullulantes ! Pullulantes, sonnantes, trébuchantes…

La gloire, quoi…! A portée de main! Ne pas louper le coche!...Je veux le succès massif tout de suite! Du jour au lendemain! Plaire au maximum de gens possibles pour une rentrée de fric maximale!

Donc, pas de spectacle provocateur. Ne pas choquer! Surtout ne choquer personne…Ménager les susceptibilités… Toutes les susceptibilités, à commencer par les susceptibilités les plus…susceptibles, ça va de soi! Un spectacle à vocation familiale, en somme. A voir en famille. Visible par toutes les familles. Biologiques, idéologiques, sociologiques, théologiques, spéléologiques. Un spectacle tout public…Consensuel, convivial, conciliant… complaisant… continent…Constipé…Consternant…

Allons, allons, tout de suite le pire, c'est bien moi ça. On peut rester gentil sans pour autant servir la soupe…. Voilà!... Voilà ce qu'il faut : un spectacle gentil….sans tomber dans le gentillet cucuconcon, d'accord, mais… gentil. Gentil ! Voilà la recette garantie pour assurer… la recette. Gentil toutou…public… Et merde ! 

Jouons plutôt la carte de l'humour. De l'humour, de l'humour ! Desproges…Coluche… 

….Ouais… Attention! ça dérape vite, l'humour…Le sens de l'humour est la chose du monde la moins bien partagée, sans compter que tout le monde n'a pas le même. Donc, de l'humour, mais de l'humour…moyen…Humour moyen?... Kékcékça? (Soupirant) Pas gagné…

Du réalisme alors ! Ancré dans le quotidien! Baignant dans l'actualité ! Ah mais oui!...Ah mais non! Non…non. Enfin, peut-être, mais alors avec beaucoup de précautions. Pas d'insistance gênante, pas d'allusion déplacée, pas d'audace inconsidérée, pas de provocation irresponsable… Aucune envie de me retrouver avec, devant la porte, une manifestation d'indignés protestataires, jeunes gens en colère, vieillards furieux, paladins de l'environnement, croisés de la vertu, amis des chiens, défenseurs des chats, des loups, des ours, perroquets, peuples qui ont déjà beaucoup trop souffert. Quelques pavés dans les vitres du salon…plus un procès aux fesses, sans compter la bombinette en guise de colis de Noël, je sens que Georgette supporterait mal, très mal…Veux bien devenir auteur mais pas au risque de me faire casser le mariage en plus de la gueule. Compliqué d'entrée…Je panique, là?... Je panique…

… Et d'abord, quel sujet choisir? Et comment le traiter? Ou plutôt comment ne pas le traiter? Cent mille traitements à éviter absolument sous peine de représailles saignantes contre un seul admissible à la rigueur, mais au prix de la plus désolante platitude !

Autant jouer au loto ! Aussi quelle idée de vouloir se lancer dans l'art dramatique quand on n'est pas poussé aux fesses par une irrépressible inspiration, la voix d'en-haut, façon Claudel!...

Non mais quel culot, de quoi je me mêle vraiment, sans compter qu'au fond, avouons-le, j'ai rien à dire, mais vraiment rien d'original, de fort, de décisif sur quoi que ce soit… Inconscience, outrecuidance…

Oh! Et puis merde ! Essayons toujours…Pianoter sur ce clavier, ça m'excite, ça me fait jouir, alors allons-y, à l'aventure, à l'aveuglette, à la fortune du pot et à la mords-moi le nœud, on verra bien, j'arriverai toujours à faire éditer le produit de mes élucubrations à compte d'auteur, en y mettant le prix, en soudoyant quelque sous-chef de service, sans le dire à Georgette bien entendu. Pas un mot à Georgette.

Il retourne s'installer devant son clavier. Gros soupir. Un début d'inspiration, extrêmement timide et balbutiant, il faut l'avouer, semblant se faire jour, il pianote en marmonnant, cherchant ses mots et ses phrases.


Abel - Prouvons le mouvement en marchant. Allez démarre. L'Académie est en vue! Le prix du meilleur livre pour allumer le feu! Posons le décor…le lieu de l'action… Le salon… d'un appartement… banlieue… semi-résidentielle…de… la…Petite Couronne… boulevard des… Parodontistes… Parodontistes. Quelle idée! C'est vraiment très con! Ah et puis après tout, pourquoi pas? Pourquoi pas! Faire confiance à l'inspiration, quoi ! Merde à l'autocensure, à la fin! Boulevard des Parodontistes, adjugé! Si je commence à tout refuser, autant m'arrêter tout de suite et retourner ranger le garage qui en a bien besoin, …foutoir…foutoir. Donc boulevard des Parodontistes, à… Jouy-en-Josiane…. Jouy-en-Josiane!!...ah! Josiane…Etait-ce le bon temps?...Bof… Département? …Département…des Evelynes! …Les prénoms féminins, ça m'a toujours inspiré. Ah! Josette, Janeton, Laurie, Antoinette…Ma foi, c'est toujours un début… Un début qui en vaut cent mille autres, aussi nul que les autres, peut-être, mais qui a le mérite d'exister! (Avec une satisfaction naïve d'apprenti)…Un début plausible… de bon goût!

Apparaît Georgette, émergeant sans doute de sa cuisine. Elle s'encadre dans l'entrée, les poings sur les hanches, et considère son jules sans indulgence.




                                                                                     *


3 /

C'est malheureusement  une vérité connue des auteurs, l'épouse légitime s'ingénie trop souvent à faire obstacle à l'expansion du génie.

(Apparaît Georgette, émergeant sans doute de sa cuisine. Elle s'encadre dans l'entrée, les poings sur les hanches, et considère son jules sans indulgence.)

Georgette - Hum!...

Réalisant que sa femme est là qui le regarde, Abel opère en vitesse quelques manipulations de camouflage et de sauvegarde avec sa souris.

Abel - …Je pose quinze et je retiens vingt…un lot de torchons, huit euros…Trois bananes et quatre mandarines, trois euros…douze litres de sans plomb…Ah! Tu étais là…

Georgette - Où chercher Abel quand on a besoin de lui? Devant l'ordinateur, évidemment! Mais tu y passes ta vie, ma parole!

Abel - Je mettais au net le budget de la semaine…

Georgette - Et tu as besoin de brancher ce truc pour une addition et une soustraction?
Entre ton fils qui s'éternise sur Internet et toi qui pianotes je ne sais quoi à longueur de journée, vous êtes la providence d'EDF.

Abel, penaud - Oh, tu sais, ça consomme très peu!

Georgette - On en reparlera quand on aura reçu la facture. Sans compter l'encre pour l'imprimante, les rames de papier, les modes d'emploi pour les nuls dans ton genre, le dépanneur et j'en oublie! Enfin…quand ce sera cuit, tu n'oublieras pas de descendre te mettre les pieds sous la table, je suppose! En tout cas, moi, je ne t'appelle plus! Si c'est froid quand tu auras daigné descendre, tu mangeras comme c'est ! (Elle retourne à ses occupationsOn l'entend bougonner)…Monsieur n'en branle plus une…Toutes les corvées, je me les tape…ça commence à bien faire, moi je te le dis…Quand Mémère va se mettre en grève, un qui sera tout étonné, j'en connais un…j'en connais un…

Abelreprenant le fil de sa réflexion après un gros soupir et un gros coup nerveux sur la souris pour réafficher son programme

- ….Boulevard des Parodontistes à Jouy-en-Josiane… Un canapé…

Fond musical discret. Deux des personnages entrent et, dans un ballet silencieux, installent ledit canapé.

Abel - Non…là…Un peu plus (geste)… un peu plus..là!

Les personnages rectifient la position du canapé, puis sortent, dans le même mouvement légèrement dansant.

Abel - Un fauteuil…

Un autre personnage apporte le fauteuil et le place Puis il sort.

Abel - Une ou deux vagues chaises…

Même jeu pour les chaises, par d'autres personnages

Abel - Un Bar.

Deux autres personnages entrent, constatent que le bar est déjà là, s'apprêtent à ressortir.

Abel - Ouvert, le bar (Ils l'ouvrent). Sur le bar, une bouteille de scotch (Un bras sort des coulisses, tendant ladite bouteille)…non… trois bouteilles (les bouteilles supplémentaires sont tendues et posées sur le bar). Quelques verres…(même jeu pour les verres, puis les personnages qui avaient disposé bar, bouteilles et verres sortent, toujours dans le même mouvement dansant.)

Abel - Le bric-à-brac approximativement scénographique étant défini, allons-y pour le spectacle consensuel et familial, avec, comme objectif prioritaire et primordial, le souci de ne choquer personne en évitant d'emmerder tout le monde. Gaston…

Entrée de Gaston. Il va suivre les indications d'Abel. Les deux autres en feront autant.


Cette fois-ci,  je me sens irrésistiblement entraîné. A Dieu Vat ! 


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4 /

Bon. On va voir ce qu'on va voir.

"  Entrée de Gaston. Il va suivre les indications d'Abel. Les deux autres en feront autant.

Abel - Gaston, époux de Marie-Thérèse, profession…sous-chef de service… aux Assedic des Evelynes, se prépare un scotch…Tassé (Gaston se ressert )…Puis il se dirige…(faux départ de Gaston)…vers la fenêtre (Gaston rectifie le tir). … Marie-Thérèse, épouse de Gaston, sans profession …(Entrée de Marie-Thérèse)… Marie-Thérèse…(mine interrogative de l'intéressée)… Marie-Thérèse… s'occupe (Marie-Thérèse sort un torchon d'une de ses poches et se met à essuyer à droite et à gauche). Grand-mère… (Entrée de Grand-mère)… dans son fauteuil…(Grand-mère rejoint le fauteuil et s'y installe)…lit un journal (Grand-mère déplie un journal et se met à le lire). Mais… voilà qui va bien!...Je le sens bien, ce début…Ambiance distinguée, feutrée, façon Tchékhov…mais néanmoins contemporaine…Je ne sais pas vers quoi on s'oriente, mais y a déjà l'ambiance, et c'est capital l'ambiance. Au dialogue, maintenant. Assurons un démarrage tout en douceur, toujours dans un ton très tchékhovien si possible…Gaston…

Gaston, (à Abel) - Qu'est-ce que vous faites là, vous?

Abel, interloqué, - Mais…je suis chez moi…vous êtes chez moi.

Gaston Ah bon…Ben, puisque vous êtes là, vous penserez à refaire la provision de scotch (Il repère quelque chose dans la rue en bas). Tiens donc, mais r'gardez-moi ça, r'gardez-moi ça ! Ah! les p'tits cons, les p'tits cons, les p'tits cons !

Marie-Thérèsecessant un instant d'épousseter - Quézaco, Gaston ?

Gaston - Des jeunes, en bas! Font les cons à vélo, et sur le trottoir en plus ! En danseuse sur la roue arrière. En piqué sur la roue avant. Se croient au cirque. Et allons-y du slalom ! Oh la mémé ! La mémé ! La mémé ! Elle a eu chaud, la mémé !

Marie-Thérèse, - Des voyous irresponsables ! De sales petites brutes …post…postmodernes! La sécurité des autres, ils s'en moquent !

Grand-mère - Sont tous comme ça maintenant…Tous !

Gastontoujours regardant, acide - Vous en savez des choses, vous.

Grand-mère - J'ai vu un reportage, à la télé ! Les banlieues de la peur, ça s'appelait. Sales jeunes! J'aime pas les jeunes! Faut les dresser, tous !

Gaston (toujours regardant) - Allez, allez, mon garçon, encore un peu plus vite, un peu plus vite… Tu vas te la casser, ta vilaine gueugueule…Mais oui, c'est ça, saute le trottoir…Tu vas te…( bruit d'un coup de frein brutal) et ça y est ! Oh ! le pare-choc ! L'a raté de peu, le pare-choc ! Quand même il s’est fait mal…Ah ! ça fait mal, hein ? Connard !

Geste inquiet d'Abel. On n'est sans doute plus vraiment dans un ton tchékhovien.
Cédant à une soudaine impulsion, Gaston fait au gamin tombé de vélo un doigt d'honneur frénétique!

Gaston - Tiens, tu l'as vu çui-là ? Tu sais où je te l' mets, çui-là ? Et puis je te l' remets encore un coup! Hein, c'est bon, p'tite fiotte ?

Abel se dresse et fait à Gaston un signe de dénégation. Hélas! Il est trop tard!

Gaston, (regard mauvais vers Abel) - Hi Hi Hi ! Et je le retire ! Et tu le suces !

Abel se prend la tête dans les mains!

Marie-Thérèse - Aah ! ça fait du bien tout de même...(un temps)… de temps en temps. S’il pouvait s’être cassé quelque chose, ça lui servirait de leçon.

Grand-mère - En faudrait plus, beaucoup plus…Sale engeance ! (Agitant sa canne) Va mourir !

Gaston -Les parents, bien entendu, absents. Dépassés, les parents, hors du coup…D'ailleurs, sauf les coups qu'ils tirent pour multiplier leurs tarés de chiards, y sont toujours hors du coup, planqués au fond de leur cambuse HLM…bien avachis, à mater la téloche du matin au soir et du soir au matin, à picoler…

Grand-mère - A partouzer, oui !

Gaston - Oh là, belle maman !

Grand-mère - à partouzer. Ils invitent des voisins et leur progéniture, et ils partouzent. En tas, comme des animaux ! Vu à la télé.

Marie-Thérèse (avec sollicitude et fierté) - Mother se tient au courant.

Gaston -Des partouzes, hein ? On s’enfile en couronne et, pour finir, on se tape la petite dernière…

Marie-Thérèse - ou le petit dernier

Grand-mère - Et le petit dernier !

Surpris que Mémé fasse preuve d'un tel esprit d'à-propos, vu l'état supposé de ses neurones, Gaston et sa femme rient de bon cœur, relayés par la vieille, un peu étonnée de se découvrir si drôle. Pendant ce temps, Abel va au bar se servir un scotch. Il revient à sa place, sort un mouchoir, s'éponge le front, écluse son verre et se remet à pianoter. Fatalitas!

Marie-Thérèse - Dear Mother! What a sense of humor !

Abels'arrêtant de pianoter, à moins que depuis un moment il ne circule en fond de scène - Qu'est-ce qui lui prend de se mettre à parler anglais, à celle-là? C'était pas prévu!... Bon, soit, assumons, assumons…Comme disait Molière : "Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d'en être l'organisateur". Sacré Molière. Il avait déjà tout dit! Tout est dit et l'on vient trop tard, comme disait Cocteau.

Gaston a fini son verre. Il s’en remplit un autre.

Marie-Thérèse (acide) - Gaston, modérez-vous sur l’alcool, if you please ?

Gaston (agressif) - Evitez donc de m'être désagréable une fois de plus, Marie-Thérèse...compris…mon chou ?

Ils se regardent sans aménité. On sent qu’il suffirait de peu de chose pour que ça pète.

Gaston - Et votre fille?

Marie-Thérèse - My daughter ?

Gaston - Your docteur, comme vous dites, me semble qu'à l'heure qu'il est, devrait être rentrée depuis longtemps. Je me demande où qu'elle peut bien être…

Marie-Thérèse - A Sainte Marthe de Gonzague, I suppose..

Grand-mère - …itoire !

Abel - Ah! non! C'est nul, ça. C'est vraiment trop nul!

Marie-Thérèse - What ?

Gaston - Quid ?

Grand-mère - Suppose… itoire ! Hi Hi !

Marie-Thérèseavec l'indulgence qu' inspirent généralement les ancêtres déglingués - Petite Maman Mère, vous dérapez grave, you see !

Gastonà part, - Vieille ziguée sénile !

Marie-Thérèse - Gaston! Mother pourrait vous entendre!

Gaston - L'a pas branché son Fonotone !

Marie-Thérèse - Fonotone ou pas, ayez le bon goût de respecter Maman mère, ne serait-ce que par respect pour Moâ. Pour répondre à votre question de tout à l'heure, Marie-Berthe avait cours this afternoon, jusqu’assez tard.

Gaston - Les cours ont bon dos! Marie-Berthe court le mâle, oui!

Grand-mère (un tram de retard) - ça… le travail !

Gaston (qui doit avoir mal compris) - Comme vous dites, belle maman : ça la travaille. Du reste, elle a de qui tenir : dans votre famille, (frénétiquement) toutes les filles ont le feu où … I think ! Hi..hi…

Marie-Thérèse - Gaston, je vous prie !

Grand-mèrequi a entendu cette fois - Je vous en prie, Gaston!

Gaston - Eh ben ! C'est un compliment! Au moins une qu'a le feu sacré! Si encore elle se contentait des garçons de son collège…

Marie-Thérèse - Difficile. Sainte Marthe de Gonzague ne prend que les filles, vous le savez bien. Alors, à part l’aumônier…

Gastonmiaulement de chat enragé - Justement, parlons-en, de l'aumônier…

Marie-Thérèsestupoffusquée - Gaston, vous n'outrecuiderez tout de même pas jusqu'à soupçonner l'aumônier…Enfin Gaston, Marie-Berthe…l'aumônier…Père Bénoît…(elle prononce "Bénoât")

Gaston - Il porte même pas de soutane…( il se met à sauter furieusement sur place comme à la marelle lalalèreuAbel l'observe avec une inquiétude grandissante) Il porte même pas de soutane… Bénoïte Benoï…teu !

Abel , pressentant un nouveau dérapage de Grand-mère, tente de l'arrêter sur la pentesavonneuse - Grand-mère…Non!

Grand-mère (regard noir à Abel) - Bénoï…teu La grosse bi…teu !…
.
Marie-Thérèse - Mother! Aoh! Shocking!

Gaston , cessant brusquement de sauter - Eh la vioque! On respecte la Sainte Eglise apustulique et roumaine! Non mais ça va plus! ça va plus du tout ! (à sa femme) Si votre Mère se met à déballer sur le tard son irréligion native, je vous la colle illico…

Marie-Thérèse - La colilico ?

Gaston -…je vous la colle séance tenante dans une structure adaptée pour débloquants séniles tu vas voir et pas plus tard que dans un avenir très imminent! (Reprenant le fil de son propos)… Quant à sa croix pastorale, parlons-en…

Grand-mèreahurie - Ma croix pastorale? J'ai pas de croix pastorale !

Gaston - …la croix pastorale de l'aumônier ! (hurlant , à l'oreille de la vieille) De l'aumônier ! Alors comme ça on ne suit plus le propos du gendre chéri ? Vos neurones s'engourdiraient-ils, Mamie ? On aurait comme qui dirait l'Alzimémère galopeur ? (Rageurd'autant plus qu'Abel lui fait désespérément signe de calmer le jeu) Mais je m'en vais te la cloquer dans une structure approximativement médicalisée car financièrement adaptée à mes possibilités, je m'en vais te lui ménager une fin de vie morphinormalement apaisée à la brave petite vieille belledoche que je te dis que ça !

Marie-Thérèse - Gastron, vous ne ferez pas ça !

Gaston - Vais me fouiller ! En vertu de mes émouluments et en ma quotité de sous-chief de serbice aux Assedic des Evelynes, c'est moi le pépayeur, c'est moi le mémeilleur ! Je vais la faire mettre en tutu en tutelle, ta génitrice, ma bibiche, et je serai le tutu le tuteur ! Je la ferai vavalser ta dodote, ton héritatage, ma grosse poupoule! A moi la grande vie! A moi la fête ailleurs qu'à la maison ! Yaouhou !

Abel, sidéré - Mais qu'est-ce que c'est que ces énergumènes? D'où est-ce qu'ils débarquent ? Et mon ambiance tchékhovienne? Ils sont en train de me la foutre en l'air, mon ambiance tchékhovienne! Pas prévu ça du tout, moi !

Gaston , jubilant des mines terrifiées d'Abel et de son épouse - De toute façon t'avais rien prévu du tout, alors tu me laisses gérer le truc à la mode de papa Gaston. Tout ce que t'as à faire c'est assurer le plein de scotch. (A Marie-Thérèse) Alors ma caille, quoi qu'en dites-vous? (Il retourne se remplir son verre et l'écluse)

Marie-Thérèse , se prosternant - Rastron, vous êtes mon seigneur et mon maître. Je fais sous, sous mimi, soumission. Mais veuillez achever, de grâce, ô mon zépoux tout puichiant, votre propos quant à l'aumônier…

Gaston - Quant à l'aumônier, quant à l'aumônier, sa croix pastorale, il a dû la fourguer dans un tiroir avec ses vieilles montres, quand il a décidé de remplacer les Evangiles par le Portier des Chartreux !

Marie-Thérèseprête à tout accepter et dans un grand élan de ferveur religieuse - Amen !

Gaston - Suis donc en droit d'exiger de ma fille qu'elle fasse son deuil de l'abbé Bénoïte, de sa croix pastorale, de sa soutane et de ses pompes !

Grand-mère -Ses pompes ?

Gaston - Zavez bien entendu parler de Satan et de ses pompes, au catéchisme, dans le temps ! (à Marie-Thérèse) Bouchée, ta mère … Bouchée ou gâtouilleuse… Où en étais-je ? La vieille m'a tout brouillé. Ah oui !... En tout cas, l’autre jour, je passais en voiture devant l’entrée de Sainte Marthe, et qui que je vois? YOUR fifille en compagnie de deux garçons…!

Marie-Thérèse - Deux camarades de Saint Luc de Marie-Josèphe, sans doute. Vous savez qu’ils font des retraites ensemble.

Gastonexplosant - Arrête de me vouvoyer Marie-Luce !

Marie-Thérèseton de doux reproche - Marie-Thérèse, Gastounet, Marie-Thérèse… ( toute rougissante et contrite) I am sorry…

Gaston - Et cesse de jaspiner l'engliche à tout bout de phrase, même si c'est pour ton recyclage professionnel ! (Mimique approbatrice d'Abel qui doit se remettre fugitivement à croire qu'il va reprendre le contrôle de la situation)

Marie-Thérèse - OK Boss ! (Geste découragé d'Abel)

Gaston - Saint Luc de Marie Bobèche ? Tu parles ! A leur dégaine, à ces loustics, j’ai tout de suite repéré des clients du lycée Yasser Arafat. Tu imagines ! Ta fille avec ces…

Marie-Thérèse - Mon Dieu, ce n’est pas possible. Ma fille avec ces…

Gaston - Note qu’il n’y a pas que ces… Il y a aussi des… Et aussi des… et des…

Marie-Thérèse - Arrête, Robert, je t’en prie, arrête !

Abel - Oui, oui, arrête, Robert!

Gastonregard interrogatif aux deux autres - Robert ?

Marie-Thérèse, corrigeant - … Gaston !

Abel - Oui… Gaston!

Grand-mère -Qui c'est, ce Robert ?

Gaston - Ce Robert, c'est qui ?

Marie-Thérèse - Mais…est-ce que je sais, moi? Un lapsus, un simple lapsus.

Gaston - Un lapsus, un lapsus tout bête, hein?

Marie-Thérèse - C'est cela : un lapsus.

Grand-mère , à tue-tête - Un lape-suce !

Gaston - Elle en remet, la mémé ! (A Abel) Dites donc, Abel, ne vous gênez pas, continuez à lui souffler des insanités, à la vieille! A nous de rattraper le coup ensuite!

Abel - Mais pas du tout! Je n'y suis pour rien! C'est elle! (A part) Mémé se lâche. Elle m'échappe, elle m'échappe complètement! Décidément les vieux sont pires : ils n'ont plus rien à perdre, alors ils deviennent incontrôlables !

Marie-Thérèse (se hâtant de faire diversion) - Ce lycée Yasser-Arafat n'est pas si mauvais, paraît-il…On dit qu'ils ont d'excellents résultats au bac …Vous connaître, je crois, le sieur Troudboul, technicien chez Bossedingue & Ouste: eh bien, il a inscrit ses cinq morpions à Yasser .

Gaston - Ce Troudboul, quelle crêpe ! Quand il les retrouvera au Djihad, ses moutards, il pourra pleurer. ( Au public) A Yasser Arafat, c'est le vrai meltingue-pote : on compte jusqu’à quarante douze nationalités différentes !

Grand-mère - Sans compter les Arabes, les Juifs et les immigrés !

Du coup, Abel se retourne, dos au public, avec un geste qui signifie : "Je dégage toute responsabilité dans ce qui a été dit, est dit et sera éventuellement dit!".

Gaston - Marie –Thérèse…

Marie-Thérèse - Oui, Robert ? euh… Jacques ! euh non…Rouston ! euh …oui Gaston !

Gaston - Elle se sent bien, ta mère ?

Marie-Thérèse - Mais…Gascon ?

Gaston - Ou elle perd la boule ou elle sagouille délibérément mon propos…

Grand-mère (qui suit son idée) -....et les chômeurs !

Gaston - Pourquoi pas les SDF pendant qu’on y est ? … Tiens, mais au fait, j’y pense, Troudboul…

Marie-Thérèse - Quoi, Troudboul ?

Gaston - Il est au chômage !

Marie-Thérèse - Non ! Depuis quand ?

Gaston - Depuis avant-hier ! Ils se sont tout de même décidés à le virer, chez Bossedingue et Ouste.

Marie-Thérèse - Il était temps ! Depuis belle lurette qu’il volait son salaire, celui-là !

Gaston - Modèle d’incompétence ! Parangon de nullité !

Grand-mère -Connard !

(Un instant, Gaston hésite, prenant pour lui cette éructation de Mamie. Puis il se rassure)

Gaston -Tu penses si ça m’a fait plaisir : ce toquard !

Grand-mère (avec un regard noir en direction de Gaston) - Toquard !

Gaston - ça va ! On a compris !

Marie-Thérèse - Il y a tout de même une justice. Vous vous rappelez comme il faisait sonner son salaire, tout content de gagner plus que vous. Et elle, je ne pus jamais la sentir : avec sa flopée de mômes et ses prétentions culturelles, son atelier-théâtre et ses cours d’aquarelle… (Un temps) Croyez-vous qu’ils proposent des stages d’aquarelle, aux restos du cœur ?

Gaston - Non, mais à la soupe populaire, ils font sûrement un atelier théâtre !

Gaston et Marie-Thérèse rient

Marie-Thérèse - Ah ! Arrêtez, Gaston, arrêtez ! Vais faire pipi si vous continuez !

Gaston - Ah ! Rire de temps en temps, ça fait du bien! (Il va se servir un nouveau verre)

Marie-Thérèse - Gaston…

Gaston - Quoi ?

Marie-Thérèse - Votre foie, Gaston, votre foie.

Abel, qui depuis un moment s'est remis à pianoter, semble avoir soudain des problèmes avec son clavier. Apparemment, une touche refuse de fonctionner.

Gaston - Mon foie ? J’ai foif, des fois : fa m’arrive d’avoir foif, des fois. Ve rentre tard le foir, après avoir fubi des fournées foisonnantes d'enfoirés fenus fainement folliciter un emploi aux Affedic, et il faut que ve fupporte en pluf qu’on me fuffure des fupposifions foireuses à propos d'un malheureux ferre de whisky ! Vous me ferfez, Marie-Thérèse ? f’est fa, tu me ferfes ?

Grand-mère - F’ai lu dans le fournal que quand on confomme trop d’alcool, les performanfes fexuelles f’en reffentent.

Gaston - Fous la fieille, ve feux pas favoir si votre impuiffant de mari vous laiffait infatisfaite.

Marie-Thérèse (furieuse) - Gafton !

Gaston - Quoi ! C’est de notoriété publique !

Geste de satisfaction d'Abel. Le problème technique semble résolu.

Marie-Thérèse et Grand-mère (avec un bel ensemble) - Oh ! Oh! Oh! Oh!

Grand-mère - Oh! Oh ! Oh! Devoir avaler des si zénormes couleuvres dans sa propre maison !

Gaston - - C'est plus votre maison, d'abord! Vous nous l'avez cédée, en viager! C'est pas ma faute si vous souffrez d'un alzimémère! (fielleux) Je peux vous mettre dehors, vous savez !

Grand-mère - Oooh! Monstre !

Gaston - C'est ça, aggravez votre cas ! A la soupe populaire, la vieille !

Grand-mère - Peux plus! Peux plus!! Marie-Thérèse, dis quelque chose !

Marie-Thérèse - Aoh! Gaston ! Comment vous être si crude avec pauvre chère Mamie? C'est horrible! Horriboul ! J'en d'viens maboule ! Look : la pauvre chère vieillerie se sent mal !

Gaston - Elle part en couille? Tant mieux !

Grand-mère - Je me sens vraiment pas bien : je vais rendre mon quatre heures !

Gaston - Pas sur la moquette !

Marie-Thérèse - Venez, pauvre Mamie, allons faire ça aux lavatories ! ( A son mari ) Cœur de pierre !

Elles sortent l'une soutenant l'autre, qui perd en route un certain nombre d'accessoires et colifichets, tombant de ses jupons : c'est certain, la vieille part en sucette. Resté seul, Gaston constate que son verre est vide. Il retourne au bar refaire le plein, découvre un certain nombre de paquets non encore entamés (chips, cacahuètes etc.), les ouvre les uns après les autres, en met la moitié par terre, ramasse ce qui est tombé, en offre à Abel, se fourre goulûment le reste dans la garganelle, sort de sous une pile de livres une publication porno-chicot et se met à la feuilleter en émettant des grognements de satisfaction , tout en continuant de picoler et de s'envoyer chips et cacahuètes.

Gaston , prenant alternativement Abel et le public à témoin - Y a pas à dire, les femmes…Utiles, d'accord… dans certains cas. Y a des fois où on arrive à les supporter. Encore faut-il être arrivé à les mettre en condition après les avoir longuement travaillées au corps, autant dire un travail de longue haleine et souvent sans résultat probant. C'est très rare qu'à force de manipulations, on ait enfin, au soir de sa vie, et généralement quand on n'en a même plus envie ni vraiment besoin, une femme à sa botte, au pied, manoeuvrant au sifflet. Pas parvenu, personnellement, ni avec Marie-Thérèse, ni avec Marie-Luce. Devais pas être doué. Comprends pas grand-chose aux femmes, à vrai dire…. En conclus que, globalement parlant, c'est drôlement plus positif, plus jouissif et plus productif d'en être débarrassé. Pas vrai, Abel ?

Geste écoeuré d'Abel signifiant qu'il ne souhaite pas entrer dans ce débat. Gaston s'envoie une poignée de chips. Sonnerie à la porte d'entrée.

Gaston - Ah! Marie-Berthe ! Tout de même ! Pas trop tôt !

Il va ouvrir. Entre en boulet de canon une dame plutôt gironde et bien conservée malgré un certain âge (disons une grosse quarantaine).    "


Eh bien, on a vu. Je suis de l'avis d'Abel, avec ce genre de zèbres, on peut s'attendre à tout.




                                                                                   
                                                                                     *                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                
5 /

Quel élément  scénographique plus propre à relancer l'inspiration d'un auteur débutant qu'une porte? Une porte peut s'ouvrir sur n'importe qui. Une porte, au théâtre, est toujours ouverte sur l'inattendu. Une porte, c'est la relance inespérée dans la débandade de l'inspiration.

C'est par une porte que l'acteur fait son entrée. Et dès que l'acteur s'encadre dans l'ouverture de la porte, le public voit tout de suite, ne serait-ce qu'à la crispation d'un petit doigt, au glissement du pantalon sur la rotule du genou gauche, s 'il a franchi sans espoir de retour l'invisible frontière qui sépare irrémédiablement le réel trivial des coulisses de l'espace imaginaire de la scène. "L'épingle que tu as oubliée sur le rideau de fond, disait à peu près Alain Simon, le public, s'il la voit, pense que tu l'as fait exprès".


Gaston - Ah! Marie-Berthe ! Tout de même ! Pas trop tôt !

Il va ouvrir. Entre en boulet de canon une dame plutôt gironde et bien conservée malgré un certain âge (disons une grosse quarantaine).


Gaston - Marie-Luce? Qu'est-ce que tu viens faire ici? Tu as oublié nos conventions?

Marie-Luce - Marie-Thérèse est là? Tant mieux ! Il est temps d'en finir avec cette situation fausse et qui devient intenable pour moi, autant que pour toi, du moins je l'espère. Vidons l'abcès une bonne fois pour toutes! ( Dangereusement exaltée ) Il faut qu'elle sache !

Gaston - Ah non! Ah non! Je ne veux pas d'histoires, moi !

Marie-Luce - Pas d'histoires, hein? Monsieur ne veut pas d'histoires! Monsieur tient à sa tranquillité! Monsieur veut préserver son sacré-saint confort ! Bobonne pour les affaires courantes et sa maîtresse quand ça le démange. Mais que moi, je souffre, Monsieur s'en fiche! Monsieur s'en tape!

Gastonl'air de tomber de la lune - Tu souffres, ma poule ?

Marie-Lucerageusement - Pas ta poule ! Je déteste ce mot-là ! Je déteste !

Gaston - Ma chérie, t' en baves ?

Marie-Luce - Comme une bête qu'on égorge ! Pas un coup de fil depuis huit jours! Même pas un texto !

Gaston - C'est faux! T'en ai envoyé deux.

Marie-Luceterrible - Gaston ! Ne mens pas! J'ai un portable ultra-perfectionné! Je sais exactement quand tu décroches, qui tu appelles. Je sais où tu es quand tu téléphones! L'autre jour j'ai même entendu le bruit de la chasse d'eau!

Gaston - Je hais le progrès technique.

Marie-Luce - Donc, inutile de me raconter des histoires: tu n'as pas téléphoné!

Gaston - Pour dire quoi ?

Marie-Luce - Gaston, je sais que tu n'es pas très futé, mais fais un effort tout de même. A ton avis, qu'est-ce qu'une femme amoureuse attend que l'homme qu'elle aime lui dise ?

Gaston - Sais pas, moi…Peut-être, par exemple : "Tes affaires, c'est fini?"

Marie-Luce - Ah! C'est poétique! C'est touchant! C'est le pied! Tu es vraiment un gros con, comme dit ta femme.

Gaston - Marie-Thérèse t'a sûrement pas dit ça !

Marie-Luce - C'est vrai : elle l'a seulement pensé très fort.

Gaston - Ah !

Marie-Luce -Tu n'es pas un gros con?

Gaston - Gros peut-être, mais con en plus c'est lourd à porter!

Marie-Luce - Alors pas de temps à perdre pour démarrer un régime.

Gaston - Comment ?

Marie-Luce - Eh bien, tu décides de me prouver que tu es un gros garçon intelligent, par exemple en disant à la femme qui t'aime que toi aussi tu l'aimes, que tu la désires, qu'elle te manque, au point de rêver d'elle la nuit. Et quand elle n'est pas là, décroche ton téléphone de temps en temps, pour le lui dire, disons au moins deux fois par semaine.

Gaston - Ils ont augmenté leurs tarifs,chez Orange.

Marie-Luce - Tu veux que je paie les coups de fil que tu me passes?

Gaston - Ben…peut-être, oui… pourquoi pas?

Marie-Luce - Je ne sais pas comment je fais pour être amoureuse de toi. Parfois je me dis que je dois être malade! Tu es con, tu es pingre, égoïste, vieux, même pas beau, tu changes de caleçon une fois par quinzaine, mais je t'aime! Je t'aime, sans doute parce que tu es tellement nul que tu en deviens attendrissant !

Gaston - C'est gentil, ça !

Marie-Luce - Mais je suis en manque, moi, à la fin! ça fait combien de temps qu'on n'a pas baisé? Au moins trois semaines! Gaston, je veux que tu me baises!

Gaston - Tout de suite ?

Marie-Luce - Oui tout de suite! Là, sur le canapé!

Gaston - Tu n'y penses pas! Marie-Thérèse est à côté, elle va revenir d'un instant à l'autre, avec sa mère !

Marie-Luce - La vieille aussi ? C'est excitant! ça m'excite! ça m'excite ! Viens mon Gaston, je te veux là tout de suite, vidons l'abcès, exposons le cas, détaillons le contentieux !

Abel - J'aimerais autant pas! (Geste de Marie-Luce signifiant qu'elle s'en tape comme de son premier protège-slip. Elle renverse Gaston sur le canapé et entreprend de se saisir de l'objet du délit ! Abel, manifestement à bout de nerfs, sort précipitamment pour ne pas voir ça!)

Gaston - Touche pas au vase de Soissons !

Marie-Luce - Donne-moi ton pinson !

Pugilat. Elle lui roule un patin de concours, tout en le travaillant ferme aux endroits sensibles. Il s'avoue rapidement vaincu. A ce moment, Marie-Thérèse et sa mère reviennent de la salle de bains.

Marie-Thérèsepas vraiment surprise - Marie-Luce !

Marie-Luce , échevelée et dépoitraillée - Ma puce !

Marie-Thérèsequi ne perd pas une occasion de travailler son anglais - What's the matter?

Marie-Luce - Un malaise! Il a fait un malaise! Je m'activais à le ranimer !

Grand-mère - Un bon coup de bouche à bouche !

Marie-Luceprovocante - Exactement!

Grand-mère - Surtout que vous ne manquez pas d'air !

Marie-Lucepointant une superbe paire de nichons - Je m'en flatte !

Marie-Thérèsequi a pris le relais de Marie-Luce auprès du défaillant - Gaston, my dear, are you OK ?

Gastonse relevant du canapé - Un peu flagada !

Marie-Luce - Il faut qu'il boive quelque chose!

Gaston - Ah, ça, je veux bien !

Il se dirige, quelque peu flageolant, vers le bar. Abel, qui vient de rentrer, lui sert un double scotchpuis retourne à son ordinateur.

Marie- Thérèse - Have a drink ?

Gaston - Oh yeah, honey!

Abelqui joue la carte de l'amabilité pour tenter de rétablir son autorité
- Speak french, if you please, en français.
(Mimique ironiquement affectueuse de Marie-Thérèse à Abel, lui exprimant qu'elle fait bien ce qu'elle veut.)

Gaston s'envoie le verre cul sec

Marie-Thérèsetrès vamp - Another ?

Gaston - Ouki Douki ! (Elle le ressert) Thanks, baby!


A ce moment on sonne à la porte d'entrée.


Elle me plaît bien, cette Marie-Luce. J'ai toujours eu du goût pour les femmes comme elle, bien en chairmoelleuses, extraverties, délicieusement dominatrices,  avec beaucoup de rouge à lèvres bien rouge, ce qu'il faut de vulgarité, et, bien sûr, le tempérament qui va avec.



                                                                                   

                                                                                                                                                                                                                                                            *


6 /

A ce moment on sonne à la porte d'entrée.


Gastond'une voix pâteuse - Ah! Marie-Berthe! C'est quand même pas trop tôt!
Je vais lui dire ma façon de penser à ta fille !


Il se dirige lentement vers la porte, en chaloupant de façon inquiétante. Il y parvient tout de même, l'ouvre… et se retrouve soulevé au bout du poing d'un malabar très typé (1) qui lui fait opérer une marche arrière spectaculaire


Marie-Thérèse - My God ! Gaston !

Marie-Luce - Mon Dieu ! Chéri !

Abelstupéfait - Qui c'est-çui-là ? Qui c'est?

Grand-mère - C'est Robert ? Hi hi ! C'est Robert !

Intrus (à Gaston) - Alors, on fait moins le faraud, hein ! (Il le repose, mais continue de letenir)

Gaston - C'est vous, Robert ?

Intrus - C'est moi, Robert. Au fait, comment tu sais mon nom ?

Gaston - Ma femme, tout à l'heure… Ah! Je comprends, je comprends tout ! Non content de baiser ma femme chez vous, vous m'agressez chez moi !

Robert - Qu'est-ce que tu racontes? Moi baiser ta femme? Tu l'as pas regardée !

Marie-Thérèseau bord de la crise de nerfs va se plaindre à Abel - Le Mufle! Oh! le Mufle ! Il m'a même pas regardée ! Comment peut-il inséminer ? Oh le Mufle! le.. le.. le Mufle ! Ah! et puis tant pis pour lui! Il l'aura bien cherché ! (Elle se penche sur Abel et lui roule un patin, mais un patin! Voir plus loin ma note sur l'usage raisonné des didascalies)

Gastonà Robert - Mais alors qu'est-ce que vous faites ici ?

Robert (lui présentant un doigt d'honneur) - Et ça, hein ? tu l'as vu çui-là ?

Gaston (ahuri) - Quoi ?

Robert - C'est ton habitude d'insulter les automobilistes qui passent en bas de chez toi?

Gaston (comprenant) - Mais non ! Mais c'était pas pour vous !

Robert - Pour qui alors ?

Gaston -Pour le gamin…le gamin en vélo…

Robert - Le gamin en vélo ?

Gaston (s'enhardissant) - Oui, ce petit con, celui qui s'est ramassé devant votre voiture… surtout qu'en plus, c'était un maghrébin…hi hi…… non ? un négrillon alors? … non plus? alors un blondinet norvégien…non plus?

Robert - Gros dégueulasse ! Néo-colonialiste ! Collabo ! Jardiniste ! A peine camouflé ! (Il le reprend par le colback et le soulève) Je ne sais pas ce qui me retient ! ( Il fait mine de lui balancer une grosse tarte)

Gaston (en lévitation) - Faites pas ça, m'sieur… (Regard de Robert à Abel)

Abelà Robert - Soyez gentil…Ne le cassez pas. J'en ai besoin pour la suite!

Robert - Dis pardon.

Gaston - Pardon, m'sieur.

Robert - Minable ! (Il le repose ) (A Marie-Luce) Chère Madame, je vous plains d'avoir lié votre sort à un individu pareil.

Marie-Lucedésignant Marie-Thérèse - La régulière, c'est Madame.

Robert - Pardon. Errare humanum est. (A Marie-Thérèse) Mes excuses, chère Madame. Puis-je utiliser votre salle de bains ? J'ai du cambouis sur les mains: en relevant le vélo du gamin, j'ai touché la chaîne.

Gastoneffleurant le col de sa veste et regardant Abel (après tout c'est lui le régisseur) - Ma veste ! ( Abel fait signe qu'il s'en tamponne.)

Robert - Quelque chose à dire ?

Gaston - Nnoon… Non.

Marie-Thérèse - La salle de bains, au fond du couloir à droite.

Robert - Merci

Il sort. Un temps


Marie-Thérèse - Un doigt d'honneur, hein…Il fallait s'attendre à ce genre de réaction. A ce niveau de vulgarité…

Gaston - Eh ben quoi, je me suis lâché ! ( A Abel) Faut bien se lâcher de temps en temps, non ? (Geste d'Abel signifiant : "Mais faites donc! Au point où on en est…")…Faut se lâcher, c'est une question de survie ! Entre les tags, les poubelles volées, les bagnoles brûlées, les guignols à casquette qui vous regardent de travers, les chiens qui vous pissent au nez sur le paillasson de l'entrée, la gamine d'à-côté qui descend à cheval sur la rampe d'escalier en me tirant la langue, et sa mère qui change de trottoir quand elle me rencontre comme si j'en voulais à la vertu de sa fille, faut que je me lâche, moi, faut que je me lâche ! Sinon c'est le marasme, la dépression, le témesta, le psy ! Sans compter l'ordinateur du bureau qui bogue juste au moment où on était sur le point d' identifier sur le Net un réseau d'escrocs aux Assedic, et, comme de bien entendu , le Bénard…

Marie-Luce - Ton chef de service?

Gaston - Oui. …le Bénard qui veut croire que je l'avais fait exprès. Il m'a dans le nez, il essaie tout pour me coincer…comme ce con, tiens, tout à l'heure, et sa queue de poisson sur le périph…alors moi je craque, je craque, et alors le bras d'honneur, le doigt d'honneur, il part au quart de tour !…

Grand-mèremezzo voce - Y a plus que le zizi d'honneur qui ne part plus au quart de tour, hi… hi !

Marie-Luce - Qu'est-ce que vous en savez, vous, la vieille? (l'intéressée hausse les épaules)

Abelconsterné - ça vole bas, ça vole bas! La vieille n'a plus toute sa tête, d'accord, mais si Marie-Luce, une femme que je croyais plus distinguée, en rajoute, où va-t-on?

Marie-Thérèse - Tu devrais en faire un à Bénard, de doigt d'honneur, pour voir.

Gaston - Mais je lui en fais! Je vais aux toilettes .Je m'y enferme, et alors là ! (Il fait plusieurs fois le geste vengeur) Là, le Bénard, il en prend vraiment pour son grade! Impuissant le Bénard ! A ma merci le Bénard !

Marie-Thérèsepincée - Gaston, tu es un lion.


Sonnerie. La porte s’ouvre et Marie-Berthe, la fille de la maison, apparaît. 17 ans, plutôt mignonne. 


Note 1   - "…un malabar très typé" : très exactement à mi-chemin (+/- 1 nanoumètre) entre le type bas- normand et le type haut- alpin (cf Ivan Jambrounik : "Typologie comparée des types et sous-types de l'homme et du chat ", page 969 –thèse dactylographiée. Université libre des pays du Verdon)


Peut-être qu'avec l'entrée de cette charmante jeune fille, Abel va pouvoir récupérer son ambiance tchékhovienne, mais au point où on en est, j'en doute un peu.

Je prends la liberté d'indiquer au très improbable metteur en scène de cette oeuvrette qu'il n'est pas absolument obligé de faire un sort à toutes les didascalies. Il peut même s'y asseoir dessus, si ça lui chante.


 Charte de l'Internaute, article 12 : "tu n'illustreras pas tes billets ineptes à l'aide d'images débiles pêchées
sur Internet"


                                                                                                                                                                                                                                                            *


7 /

Bon. Cette bluette commence à me gonfler. Accélérons.

Sonnerie. La porte s’ouvre et Marie-Berthe, la fille de la maison, apparaît. 17 ans, plutôt mignonne.

Marie-Berthe - Bonjour Maman, Papa, Grand-mère (bises). Tiens, Marie-Luce, bonjour. Vous en faites, une tête !

Marie-Thérèse - Mais non, ma petite fille. On t’attendait pour dîner, c’est tout.

Grand-mère - Et on s’inquiétait…Avec tous ces SDF qui traînent dans les rues… Et toutes ces histoires de viol…J’en lis dans le journal, des histoires de viol…Et à la télé, au journal de 20 heures, y a toujours au moins (elle compte sur ses doigts) deux viols.

Gaston, qui remet sa chemise en ordre - ça vous excite, belle- maman ?

Grand-mère - Mais non, c’est ces pauvres présentatrices qui me font de la peine : ça doit être déprimant à la longue d’annoncer ce genre de nouvelles ; d’ailleurs y a qu’à voir leur tête ! A croire que c'est elles qu'on a violé.

Abelcontent, pour une fois - Ah, j'aime bien! Je garde! Mémé remonte dans mon estime.

Marie-Thérèse (aidant sa fille à se débarrasser de ses affaires) - Ma chérie! Qu'il est lourd, ce sac de cours !

Gaston - Et quels cours y a dans ton sac de cours? Des cours d'éducation sexuelle je suppose…

Marie-Thérèse - Gaston !

Gaston - Quoi Gaston ? Tu as vu les projets de réforme : on enlève du français, des maths et de l'histoire-géo, mais alors, l'éducation sexuelle, alors là, pas question d'y toucher : c'est sacré. (A sa fille) Au fait, cet après-midi, c'était quoi le programme ?

Marie-Berthe - Une conférence du Planning Convivial, sur la pilule du lendemain.

Gaston - Je ne le lui fais pas dire ! To gros sac doit être bourré de documents sur la question ?

Marie-Berthe - Mais non, papa, ce sont des livres que m'a prêtés l'aumônier.

Gaston - L'aumônier ! Il te prêterait plutôt des cassettes porno !
Gaston se saisit du sac de cours, le fouille et en retire un livre)

Marie-Berthe - Papa, comment peux-tu dire cela du Père Bénoit ? Le pauvre cher, s'il t'entendait…

Grand-mère - Il est bien, le Père Bénoit ?

Marie-Berthe - C'est un amour.

Grand-mère - Physiquement, je veux dire.

Marie-Berthe - Il est mignon, si tu savais !

Gaston - Votre petite fille lui demandera une photo. En séminariste. En slip de bains. Assis à la turque chez les scouts. Assis à la scout chez les Turcs. En audience chez le Pape. Bénoïte chez Benoît. En contemplation. En érection…

Marie-Thérèse - Gaston ! Pas devant votre fille !

Abeltonnant - Pas devant ta fille, Gaston!

Gaston - Ah! Pour être curé, on n'en est pas moins homme ! (examinant le livre qu'il a tiré du sac) Bernanos…Connais pas. "Sous le soleil de Satan". Dis donc, ton aumônier, il ferait pas dans une secte satanique par hasard ?

Grand-mère -Satan et ses pompes, hi hi

Marie-Berthe -Bernanos, c'est un grand écrivain catholique.

Gaston - C'est ça, fais-moi sentir mon inculture. J'suis qu'un pauv' administratif, moi, je travaille pour que ma fille puisse se cultiver. J'ai pas le temps de lire Merdanos.

Marie-Berthe - Bernanos… ça sent le whisky à plein nez dans cette pièce. Papa a bu, je suppose…

Marie-Thérèse - Papa a bu…

Gaston - Et alors ? Je ne te demande pas ce que tu t’envoies avec les deux zigotos avec qui je t’ai vue l’autre jour…oui… sur le parvis de Sainte-Marthe. Deux camarades de Saint-Luc de Marie Bobèche, je suppose…

Marie-Berthe - Karim et Looping ? Non : ils sont de Yasser Arafat.

Gaston (miaulement de triomphe) - Ah! Tu vois! Elle avoue !

Abel - Karim et Looping? Qu'est-ce que c'est que ces noms?

Marie-Thérèse - Karim et Looping ? Qu’est-ce que c’est que ces noms ?

Marie-Berthe - Ce ne sont pas des noms ! Karim, c’est un prénom, et Looping, c’est un surnom.

Marie-Luce - Karim, c'est mignon.

Grand-mère - Looping, c’est rigolo !

Marie-Thérèse - Et ils habitent où, ton Karim et ton… Llooping ?

Marie-Berthe - La Cité Oussama ben Laden, de l’autre côté du périph…

Grand-mère - En face de la Fondation Georges Bush.

Marie-Thérèse - Débile You.

Grand-mère - Débile You.

Gaston - la Cité Oussama ben Laden ! C’est ainsi qu’ils ont osé baptiser une cité française dans un coin de France sur la terre de France, près de Paris en France !

Marie-Thérèse - Choupinet, tu te répètes !

Gaston - Merde ! (Il fonce au bar pour se servir un whisky qu’il siffle cul sec. S’en ressert un autre)

Marie-Berthe - C’est les habitants qui l’ont baptisée ainsi. Officiellement, elle s’appelle la cité Maurice Thorez.

Abel ( à part soi)  - C'est vraiment daté, ce dialogue. Va falloir songer à modifier ça.

Marie-Thérèse, (à Marie-Luce, avec un brin de nostalgie) - Une autre époque…

Marie-Luceperfide - Tu l'as connue, toi, quelle chance! Moi, je n'étais même pas née…

Gaston - J’ai jamais blairé les cocos, mais là je sens que le Maurice y se retourne dans sa tombe, et je compatis.

Grand-mère - Y bandait bien, Maurice…

Gaston - Plaît-il ?

Grand-mère - J’y ai habité, dans la cité. Et quand Maurice est venu l’inaugurer, j’y étais.

Gaston - Ah bon

Marie-Thérèse - Mais alors ?

Grand-mèreen toute simplicité - Alors, tu n’es pas la fille de ton père !

Un temps. Puis Marie-Thérèse tombe raide, évanouie. Faisant preuve d'une vigueur insoupçonnée, Grand-mère va au bar et se sert un triple scotch, qu'elle siffle cul sec. Puis elle retourne à son fauteuil.

Marie-Berthe - Maman ! Papa, fais quelque chose !

Gaston fait quelques pas chancelants vers le corps de Marie-Thérèse, puis se retourne vers Grand-mère.

Gastonà Grand-mère , objectif et informatif - Salope ! Vous êtes une salope, une salope d’immigrée, de la cinquième génération ! Une immigrée ! Une obsédée sexuelle ! Une…une folle du cul ! (A Abel qui esquisse un geste de protestation) Toi, tu la boucles.

Marie-Lucevenant au secours d'Abel tout en s'affairant vaguement auprès de sa rivale - Modère-toi, mon Gaston, modère-toi. Une folle du cul peut suffire. C'est ta belle-mère, après tout. N'est-ce pas Mamie?

Grand-mèrequi n'a toujours pas branché son fonotone - Vieille folle, tu pues ? Vieille folle, tu pues? Et lui, il sent la rose, peut-être?

Gaston , rugissant dans le nez de Grand-mère - Une folle du cul !

Grand-mèrerassurée - Ah …! bon!

Gaston - Et votre fille aussi! Votre fille, que j'avais épousée, croyant bien faire, eh ben, je la répudie! Je la ré-pu-die ! Non en vertu de la loi coranique, à laquelle je n'adhère pas, quoique je commence à la comprendre et à l'apprécier, mais en vertu de la loi du plus fort! Suis l' payeur, suis l' meilleur ! (Accusateur ) Vous m’honteusement trompâtes sur la marchandise. Je crus épouser la fille légitime de l’honorable négociant Pantaléone Bougnardi et vous me refilâtes la bâtarde d’un coco ! (Il fonce en titubant vers le bar) Donne-lui à boire, disait toujours ma mère dans ces cas-là. (Il s’en jette un, en pleurant avec force reniflements)

Marie-Berthe, saisie d’une inspiration soudaine, arrache la bouteille de whisky à son père, en humecte un mouchoir et retourne en tamponner le tarin de sa mère. Du coup, Marie-Thérèse ouvre un œil.

Marie-Berthe - Maman, ma petite maman…( Elle lui fait ingurgiter au goulot une dose à faire sauter douze permis de conduire)

Marie-Thérèse (entre deux eaux spiritueuses) - Robert, c’est vous, Robert ? Non, Robert, je vous en prie, non Robert chéri, pas ça, ah oui ça ah ça c’est bon !

Gaston et sa fille - Robert ?

Grand-mère - Robert ? Robert ? Mais c’est bien sûr ! C’est Robert Hue ! Il est venu inaugurer le gymnase, l’an dernier !

Gaston - Cocu ! Je suis cocu ! En plus ! La fille d’un coco m’a fait cocu avec un aut’ coco !
Il tète à même la bouteille

Abel - Alors, pour le coup, ça devient vraiment très con! (1)

Grand-mère - Vous êtes vengé, mon gendre : il a brûlé !

Gaston - Robert Hue a brûlé ?

Grand-mèreagitant sa canne avec enthousiasme - Non ! le gymnase !

Gaston - M'en fiche ! Cocu !

Marie-Berthe - Maman, maman, ma ptite maman

Grand-mère (découragée) - Connard !

Marie-Thérèse -Robert ! Robert !

Gaston - Cocu !

Marie-Berthe -Papa !

Grand-mère - Cornard !

Abelse levant et apostrophant les personnages - Alors là, non!

Les autresavec un bel ensemble - Quoi, non?

Abel - On ne peut pas continuer comme ça!

Les autres - Mais pourquoi ?

Abel - Les blagues sont nulles, le dialogue est nul ! C'est nul! A chier! A chier!

Marie-Berthe - Attendez, là, attendez. On était en plein drame, en pleine émotion, et vous nous la coupez !

Gaston et Grand-mèrepour une fois d'accord - Il nous les coupe !

Marie-Berthe - De quoi je me mêle, non, de quoi je me mêle ?

Gaston - C'est qu'il nous bousillerait tout, cet incapable !

Grand-mère - Et en plus il nous insulte!

Abel - D'abord c'est vous qui m'insultez! Parfaitement! Vous faites porter le soupçon sur l'honorabilité de deux anciens dirigeants du PCF! Donc vous insultez le PCF! Or mon père fut un sympathisant du PCF! Donc vous insultez mon père! Et comme mon père est mon père, en insultant mon père, vous m'insultez moi!

Gaston - Mort aux vaches!

Abel - Mon oncle était gendarme!!! Et puis si vous le prenez sur ce ton, débrouillez-vous! Je décline toute responsabilité dans la suite des événements! (Il va se rasseoir et tourne le dos aux personnages)

Marie-Berthe - On s'en tirera très bien sans vous…Voyez quelle prétention !

Grand-mère - Quelle suffisance!

Marie-Berthe - Dirait-on pas que c'est lui l'auteur !

Grand-mère - Pour un peu qu'il nous dicterait nos répliques!

Marie-Berthe - On reprend !

Grand-mèreà Gaston - Alors, vous reprenez ?

Gaston - Permettez que je me re-concentre… ( Il prend une grosse goulée d'air, puis se relance) …Mais alors, mais alors, ma fille ????

Grand-mère - Ta fille n'est plus ta fille! L'aurait pas fallu l'appeler Marie-Berthe, mais Roberte ! Hi hi hi! Hu hu hu ! (Elle va ou ne va pas au bar se resservir un scotch)

Gaston (fondant en larmes) - Tu n'es plus ma fifille à moi !

Marie-Luce - Gaston, Tounet adoré, ne te mets pas dans tes états. Tu vas encore me faire un malaise !

Grand-mèrequi a tout compris de ce qui se passe entre Gaston et Marie-Luce, pas si con la vieille! - ça te fera une occasion de lui refaire une séance de bouche-à-bouche!

Marie-Lucetrès digneet jetant un coup d'œil à Abel - Je ne trouve pas ça drôle. Pas drôle et déplacé. Surtout devant une enfant ! (Abel, sans se retourner, applaudit discrètement)

Gastonqui maintenant pleure comme une vache - Plus ma fifille à moi!

Marie-Berthe - Mais enfin, Papa, tu réfléchis, des fois ? C'était il y a un an !

Gaston - Un an? Oui, effectivement.

Marie-Berthe - Et puis, qu'une femme mariée connaisse de temps en temps la tentation, et même y succombe, ce n'est pas anormal, c'est même sain.

Gaston (épongeant ses grosses larmes avec un kleenex usagé) - Ah bon?

Grand-mère - Même l'abbé Bierre…

Gaston , doucement ahuri - L'abbé Bierre, une femme mariée ???

Marie-Berthe - Grand-mère veut dire que si même l'abbé Bierre, qui est quasiment un saint homme, a succombé à la tentation, a fortiori…

Gaston - a fortiori ?

Marie-Berthe - à plus forte raison si tu préfères. A plus forte raison, Maman, qui n'est pas une sainte, pouvait légitimement y succomber elle aussi..

Gastonqui se console comme il peut - C'était bon pour son salut, quoi !

Marie-Berthe - En quelque sorte.

Marie-Lucepincée - C'est un point de vue…(Coup d'œil à Abel qui tourne toujours le dos)Un point de vue que je ne partage pas.

Grand-mèrechantant à tue-tête - C'est bon pour le moral…!

Marie-Berthe -D'ailleurs l'aumônier nous l'a dit : que celle qui n'a jamais péché lui jette la première capote! C'est dans les Evangiles! (Abel lève les bras au ciel)

Gaston - Je me demande dans quel séminaire il a été formé, ton aumônier! Chez les putes oui, qu'il a été formé, chez les putes !

Marie-Berthe - C'en est trop ! Il était prêtre ouvrier! Tu insultes l'Eglise et la classe ouvrière ! ça fait beaucoup à la fois !

Gaston - Prêtre -ouvrier de la trente-sixième heure !

Marie-Berthe - Je n'en entendrai pas plus ! Je me retire dans ma chambre ! (avec la voix d'Eddy Mitchell) Vous dînerez seuls, ce soir !


Elle laisse retomber sur le carreau sa malheureuse mère qui commençait tout juste à émerger, et elle sort en claquant monstrueusement la porte de ladite chambre, au point que venant de l'étage en-dessous monte un "ça va pas, non?" nettement excédé .



Grand-mèreagressive, à Abel - Bon, alors, qu'est-ce qu'on fait maintenant? Eh! L'AUTEUR! Qu'est-ce qu'on fait?

Gaston - L'auteur ! Ou ce qui en tient lieu…hi hi hi !

Grand-mère - Ah ah ah !

Tous les deux rigolent comme des bossus tout en se congratulant, une fois n'est pas coutume.

Abel se retourne, l'air mauvais, et se remet à pianoter avec énergie !

Abel - C'est alors qu'entre silencieusement un personnage inconnu, non prévu au programme, mais quel programme d'ailleurs, et puis au point où on en est…Un personnage aux allures… vaguement… d'un conspirateur à la noix… et à la retraite… d'office, et que, faute de mieux et d'inspiration, nous nommerons… Phantomasse! (Il épèle) P.H.A.N.T.O.M.A.S.S.E. ! Deux S euh. Comme ça on ne peut pas m'accuser de plagiat!



Entrée de Phantomasse. Haut de forme, habit noir, queue de pie, loup sur une tronche à la Jean Marais. Il éparpille dans l'air une poignée de poudre de perlimpimpin, qui doit avoir une quelconque vertu magique, car instantanément les autres personnages se figent!…


Abelravi - Tiens, ça, c'est une trouvaille, et heureuse pour une fois! De bon goût, et même poétique!

 Phantomasse) Merci!

Phantomasse, du ton rogue d'un mec déjà bien décidé à n'en faire qu'à sa tête
- De rien. Je peux parler? Je peux? Bon. (Au public) Et voilà comme, en un tournemain et avant d'avoir dit ouf, une famille comme il faut, famille si représentative de la petite bourgeoisie française, une manière d'archétype sociologique en somme, famille jusque là irréprochable au témoignage des voisins, lesquels commencent tout de même à se poser des questions, vu les éclats de voix, portes qui claquent et autres bruits qui seraient congrus dans une cage d'escalier HLM du côté de Bourgaland-sur-Zézette mais sont perçus par les susdits voisins comme parfaitement incongrus dans cet immeuble si bien tenu d'un quartier si propret et si correctement habité de Jouy-en-Josiane, une ville à vocation de banlieue résidentielle du grand Ouest parisien ( à part les moutards à vélo dans la rue mais tu vas voir si je vais pas appeler les flics les CRS l'armée si ça continue et ça continue ces petits cons insistent avec les parents au cul derrière les grands frères les petites sœurs l'imam le rabbin le curé l'instit y en a marre de tout ça y en a marre y en a marre et ça va chier à la fin ça va chier ça va chier ça va CHIER ( Méga coup de poing sur un meuble. Il s'est fait un mal de chien, ça le calme pour un moment. Il s'éponge le front) C'est bête de s'énerver comme ça où en étais-je ?... merde à la fin… ah oui !... Voilà donc comme en un tournemain et avant d'avoir eu le temps de dire ouf une famille si typiquement française et a priori si sympathique se retrouve plongée dans le marasme et la zizanie. Et pourquoi, Mesdames et Messieurs, chers spectateurs et clients? Pourquoi, sinon pour avoir, comme c'est malheureusement toujours le cas dans ces cas-là et dans les autres d'ailleurs, pour avoir trop parlé. Car c'est de trop parler que naissent brouilles et embrouilles, malentendus toujours trop bien entendus, entourloupes tu me la coupes, emmêlades et marmolades! Epargnons-nous tout ça! Prévention vaut mieux que bisque rage ! En conséquence évitons au maximum la parole dans les échanges, entre mari et femme, amant et maîtresse, père et fille, gendre et belle-mère et tutti quanti, et même entre chats et humains ! Communiquons, mais en silence ! Taisons-nous avec éloquence ! Bouclons-la ça vaudra mieux ! ( Suavement, à une spectatrice ) Ta bouche bébé ! Chut ! (I prend la direction de la sortie, se retourne. Hurle ) Mais tu vas la fermer à la fin? Tu vas réveiller ces messieurs-dames. ( Il sort sur la pointe des pieds ).

Grand-mère, (réveil laborieux) - J'ai bien connu un prêtre ouvrier…

Gastonse frottant les yeux - Bibliquement, je suppose…

Grand-mère -Bibliquement, s'entend. Et puis après tout, même l'abbé Bierre…

Gaston , somnambulique - Vous vous êtes fait sauter aussi par l'abbé Bierre ? Non mais je rêve, j'hallucine ! (Il entonne un cantique) Alleluia ! Alleluia!

Grand-mère - Y se prend pour Mère Nanette Sourigousse, à présent.

Reparaît Robert

Robert - J'ai été un peu long, mais le cambouis… La serviette beige…

Marie-Thérèse , qui refait peu à peu surfacerampant vaguement sur la moquette - C'est celle de mon ma… de mon mama… de mon riri

Robertà Abel - Eh, l'extra, Faudra changer la serviette à Gastounet (geste de l'intéressé signifiant à peu près : "au point où on en est, une serviette de plus ou de moins…"). A propos, pas mal, la salle de bains : jolis les carrelages, astucieuse la baignoire; robinetterie premier choix. J'ai jeté un coup d'œil (discret) à la chambre, conjugale, du moins je le suppose : joli mobilier, la coiffeuse très bien, les dessous de Madame…( Il se trompe à nouveau et s'adresse à Marie-Luce)

Marie-Thérèse - Comment, vous vous per …permîtes de fou-fouiller les ti-tiroirs ?

Robert - Pendant que j'y étais ! (A Marie-Luce) Beaucoup de goût, les dessous, chère petite Madame, beaucoup de goût, beaucoup de charme… coquin, beaucoup de…

Marie-Luceflattée - Merci.

Marie-Thérèse - Mais c'est mes dessous! Gaston, à la fin, dis-lui que c'est les miennes de petites cu-culottes !

Gaston - Eh! Je ne voudrais surtout pas gêner !

Marie-Thérèse - My husband is a co-co…a coward! Shit!

Robert - J'ai aussi jeté un coup d'œil à la chambre d'amis. Confortable, la chambre d'amis, joliment décorée, moquette épaisse, on dormirait dessus…(coup d'œil à Marie-Luce) de préférence pas tout seul; d'ailleurs c'est ce que faisait le chat quand j'y suis entré, un bien beau chat noir, ma foi…

Marie-Thérèse - Mon Zézé… mon Zébulon ! (2)

Robert - Un joli nom pour un chat. Inattendu mais joli. Oui, une belle chambre; on y poserait bien ses valises. Du coup, je m'y suis rêvé installé quelques jours, quelques mois, accueilli, choyé comme doit l'être par vous un véritable ami de la famille ! Et je me sens tout près de devenir un ami de la famille ! Mais si, mais si… Je suis sûr que chère petite Madame…

Marie-Lucequi décidément trouve Robert très sympathique - Marie-Thérèse .

Marie-Thérèsepâteuse et toujours plus ou moins rampante - Non! C'est moi, Mama Mamamie-Thérèse !

Robertignorant l'intéressée et s'adressant toujours à Marie-Luce - Je suis sûr que chère petite Marie-Thérèse est un cordon bleu ! Oh quels ragoûts d'amour elle doit vous mitonner ! J'ai hâte d'y goûter ! Allez, c'est dit : je reste !

Gaston - Mais vous n'y songez pas !

Robert - Mais si.

Gaston - Mais non.

Robert - Mais si mais si.

Gaston - Mais non mais non.

Marie-Thérèse, pâteuse et bébête - Le vilain Monsieur, faut qu'y rentre chez lui!

Marie-Luce - Si tôt? Mais quel dommage ! Ne pourrait-il rester encore un peu?

Gastonà Marie-Luce - Dis -donc! Qui c'est ton poulet chéri? (A Robert) Dehors!

Grand-mère - Casse-toi. Dégage. Mets les bouts.

Robert - Vous n'auriez pas la cruauté de me renvoyer ce soir ! Par le temps qu'il fait ! J'habite de l'autre côté de Paris ! Un trajet pareil, à pied, et dans le noir !

Gaston - Mais votre voiture ?

Robert - J'ai pas de voiture ….Oui, je sais : l'automobiliste, c'était pas moi. Moi, j'étais sur le trottoir. Tout en satisfaisant un léger besoin naturel dans la haie de troènes plantés par la municipalité, j'observais vos fenêtres. ( Soudain menaçant) Et j'ai bien vu le doigt d'honneur ! Je l'ai pris en plein… là ! Comme une insulte à moi personnellement adressée ! A un moment où je me trouvais en situation de faiblesse et de fragilité ! Et vous croyez que je vais laisser passer ça ?

Gaston , prudent - On peut envisager… un dédommagement.

Robert - J'y compte bien. Surtout que je suis un peu gêné ces temps-ci.

Gaston - Vous avez un métier?

Robert - Je suis aux Assedic, au chômage… des cadres.

Gastonintéressé - Dans quel département ?

Robert - Les Evelynes.

Gaston - Alors, c'est peut-être mon service qui gère votre dossier.

Robert - ça se pourrait.

Grand-mère - Et vous étiez dans quelle branche ?

Robert - …Quelle branche ?

Marie-Thérèse , qui tente péniblement de se relever en s'accrochant à un rebord de table, ou au pantalon de son mari, ou à ce qu'on voudra - Quand vous aviez du tratra… du travavail…

Robert - Dans aucune branche. J'ai jamais travaillé.

Gaston - Mais les Assedic ?

Robert - Allons Gaston, sois pas naïf, lis la presse! J'ai acheté le dossier ! Sur Internet !

Gaston - Un escroc aux Assedic !

Marie-Thérèsequi réalise peu à peu -… aux Assez…Aux didics…Aux Assedics !
(Du coup elle se relève!) Un escroc aux Assedics! HORREUR !

Gaston - Il ne nous manquait plus que ça !

Marie-Luce - Un Nanar! Un Séssène! Un Arsène! Un Pimpin! Un Arsène Lupin!

Grand-mère - Un cro-cro! Un escroc ! J' en avais jamais rencontré !

Robert - Assedic Johnny, it's me !

Gastonvisiblement soucieux, déambule - L'ennemi est dans la place…le rat est dans le fromage…le chien est dans la cabane…ça sent le roussi…La Rousse est au parfum…Le scandale couve…O rage ô désespoir…Serai-je la poire?...Le fromage est dans le rat…la cabane sur le chien…le parfum de la Rousse…Profumo di donna…Damned! Faisons comme si de rien…Calmos…Cool…Super-cool…Coolissimo ! Donnons le change…Ma couche est mouillée…Passons l'éponge…Ami ami…Deux amis s'aimaient d'amour tendre… J'embrasse mon rival mais c'est pour le niquer… (Au dénommé Robert) Mon ami, mon cher ami, mon très cher ami, si, si, mais si, nous consentons à oublier votre… intromission de tout à l'heure, mais vous comprendrez certainement que le moment est venu de vous… retirer. Aussi vous suggérerai-je de reprendre très discrètement le chemin du retour, en passant par l'escalier de service naturellement, ne serait-ce que pour éviter de déranger notre voisine du dessous, fonctionnaire… aux Renseignements…Généraux, une femme charmante…

Robert - Non.

Gaston - Comment ça pas charmante?

Robert - Non. Je reste. Je me sens trop bien chez vous !

Marie-Thérèse - C'est bien vrai, ce gros mensonge ?

Robert - Oh voui! Oh voui! J'ai envie de rester un peu, oh pas plus de trois ou quatre mois, à vos frais bien entendu…

Gaston - Mais on s'en fout de ce que vous avez envie ou pas ! On s'en fout ! N'est-ce pas, vous autres, qu'on s'en fout totalement ? Tu vas te casser, mon pote, ou je fonce chez la voisine du dessous !

Robert - J'ai piégé l'appartement.

Marie-Thérèse et Gaston - QUOI ??!!

Robert - Avec du plastoc. J'en ai toujours dans mes poches. J'ai piégé la salle de bains, le plumard conjugal. J'ai piégé les chiottes. J'ai même piégé le chat ! Après l'avoir bâillonné et menotté.

Marie-Thérèsetout à fait remise d'aplomb - Zébulon ! Le monstre a piégé mon Zébulon !

Grand-mère - Bien fait ! Sale bête !

Saisi d'une inspiration fulgurante, Gaston fonce à son tour sur le téléphone !

Marie-Luce - Gaston, fais pas le mariolle !

Robert - D'autant que j'ai le contacteur dans ma poche, et le doigt sur le bouton. Un geste de trop et, à la place de cette pièce, de l'appart, de l'immeuble, de la rue, du quartier, y aura plus qu'un trou !

Les autres - Aah!

Robert - Un trou… avec quelques lambeaux de barbaque !

Les autres - Ooh!

Robert - Un trou que remplira lentement la pluie mélancolique d'automne, tombant sur la carcasse rouillée d'un vieux… d'un vieux…

Marie-Luce -… vélo. D'un vieux vélo d'enfant.

Robert - Merci.

Abel, décidément favorablement impressionné par les interventions de Marie-Luce – Merci!

Marie-Thérèse , qui s'est remise aussi au latin - Horribile dictu, sed horribilius aspectu !

Gaston - Vil escroc !

Grand-mère - Terroriste !

Gaston - Mais ça va pas se passer comme ça. Non ça va pas se passer comme ça ! Tu te crois le plus fort, mais ça durera pas ! La police veille! La Justice immanente aura le dessus! A malin malin et demi ! J'aurai ta peau mon gros salop ! Tel sera pris qui eût cru prendre ! Les CRS auront tes fesses! L'ordre règnera sur Varsovie ! Ploutophile! Communard! (sourire ironique de Robert) Rave-partisan! (Robert ricane) Islamolâtre! (moue de dédain de Robert) Judéomaçon ! (Robert :"Pouf! Pouf! Pouf!")

Grand-mère - Gros sac à merde !

Robert, soudain hors de lui - Toi, la vieille, tu modères tes expressions, ou je fais tout péter !

Entrée de Phantomasse. Poignée de poudre. Personnages figés.

Phantomassequi s'est fait la tête de Sarkozy - Un type qui voit un gamin en vélo manquer de se faire écraser par une voiture et qui ne ramasse même pas le vélo, moi j'appelle ça un sale type. Vous me direz que quand l'accident a eu lieu, le type en question était en train de compisser la haie de troènes plantés par la municipalité, mais moi, un type qui compisse une haie de troènes plantée aux frais du contribuable, moi j'appelle ça un mauvais citoyen, en plus du sans-gêne et des odeurs car on est en été, l'hiver encore, bon, mais ça n'en est pas moins une incivilité et il faut appeler un chat un chat. Mais un type qui entre sans frapper chez un citoyen honnête, qui le prend au colback et le soulève de terre avec ses sales pognes pleines de cambouis du vélo qu'il a même pas pris la peine de ramasser, moi j'appelle ça un voyou y a pas d'autre mot. Et un type qui empoche l'argent des Assedic à l'aide d'un faux dossier fabriqué ad hoc par d'ingénieux complices, moi j'appelle ça une racaille surtout quand il piège l'appartement de ses victimes avec du plastoc, alors moi j'appelle ça un assassin y a pas d'autre mot parce que moi j'ai pris la résolution une bonne fois pour toutes de renoncer aux circoncis et locutions et d'appeler une chatte une chatte. De même moi je dis que si un type s'installe chez vous au coin du feu sous prétexte qu'il est un SDF et qu'il fait un froid de canard dans la rue et qu'il s'envoie sous votre nez votre foie gras et vos huîtres sous prétexte que c'est Noël, moi je dis qu'il faut pas hésiter à appeler à la rescousse les voisins sur qui on peut tout de même espérer compter dans un cas semblable un soir de Noël, pour virer le malotru manu militari et le renvoyer à ses cartons ! Car en vérité moi je vous le dis, tous ces types- là je vous les nettoierais (hurlé) pour pas cher! Au kärcher !

(Il sort en état de transe)

Entrée de Marie-Berthe. Elle bâille.

Marie-Berthe - Tout compte fait, j'ai une petite faim. (Apercevant Robert) Robert !

Robertchoc émotionnel - Marie-Berthe!

Marie-Bertheaux autres - C'est Robert !

Gaston - On a été présentés !

Marie-Berthe - Robert, mon p'tit loup!

Robert - Ma grosse puce !

Abelaprès s'être levé un instant pour s'agiter en signe de satisfaction, se met à taper frénétiquement sur son clavier - Musique super douce et hyper émouvante, façon… "les Flammes de l'amour". (Jubilant) Laissons tomber l'ambiance Tchékhov. On va essayer quelque chose de plus moderne, de l'émoi et du cul ça va être du sérieux, comme qui zy dirait Rouméio et Zouliette dans li Quinzième. (à l'adresse d'un spectateur) Ma Pas li Quinzième Siècle, triple andouille, li quinzième zarrondissement ! (Il continue) Marie-Berthe comme zypnomitigée marche vers Robert… qui s'avance vers elle au même rythme. ( Les acteurs suivent les indications données par Abel, le tout au ralenti) Etreinte… Pâtin... Brève séparation à l'amiable les pognes dans les pognes, les mirettes dans les mirettes...Re-étreinte…. Re-pâtin…. Ouaf, c'est chaud! Brève séquence de slow-Manaudou (petit bassin sur grand bassin).

Robert -Vous venez souvent ici ?

Marie-Berthe - J'habite chez mes parents.

Gastonà Abel - Là, y a p'tête comme une faiblesse du dialogue.

Abel, acide - Ah oui ?

Gaston - Ah oui ! non, c'est plat !

Marie-Berthe - Ah? Bon…

Abelfurieux - De quoi je me mêle, non mais de quoi je me mêle!

Marie-Thérèse - En toute franchise, il me semble avoir déjà entendu ça quelque part…

Grand-mère - Allez, on refait ! Creusez-vous un peu la nénette!

Robertreprenant - Mais qu'est-ce que tu fais ici ?

Marie-Berthe - Mais je suis chez moi… Je veux dire…chez mes parents.

Robert, incrédule - Non ! (désignant alternativement Gaston et Marie-Berthe ) Lui ?... Toi ?

Marie-Berthe - Mais oui !

Robert , assommé – Oh non! Fatalitas! Fatalitas ! Pas lui ! Pas toi !

Marie-Berthe - Si! Hélas! Fatalitas! Faudra t'y faire, mon Ro-ro chéri.

Abeltrès Monsieur Loyal - Elle lui roule un pâtin passionné (Marie-Berthe s'exécute), un de plus! On n'est pas à un près! (Au public) Et si y en a qui le souhaitent, on peut en remettre, à la demande!

Roulement de tambour. Le pâtin dure, dure tant que Marie-Luce craque !

Marie-Luceprenant Abel à partie - Mais c'est de la procréation!

Abel - De la provocation.

Marie-Luce -De la provocréation, c'est ça. Ils vont me fiche en l'air, ces deux-là ! Et vous, vous faites un malin plaisir d'en rajouter! Mais personne n'a l'air de se rendre compte de l'état de manque où je croupis, moi, de la souffrance que c'est! Pas un bisou, même pas un texto depuis trois semaines! Le berlingot en déshérence, le pruneau à l'abandon !

Gastonà Marie-Thérèse - Mon Ro-ro chéri ! Inutile de nous enquérir de la nature de leurs relations…

Robertreprenant haleine avant d'y repiquer - Comme tu dis, Pôpa !

Marie-Thérèse - Et…vous vous connaissez…depuis longtemps ?

Robert, soucieux de sa réputation auprès de la brigade des mœurs - Depuis…un an.

Marie-Berthe - Cinq ans, chéri, cinq ans.

Marie-Lucecomptant ostensiblement sur ses doigts - Je pose dix-sept et je retiens cinq, ben dis donc ben dis donc, ben dis donc, plutôt précoce la poulette…

Grand-mère, enthousiasmée - Cinq ans de papouilles intimes et d'élans partagés !

Gaston - On se calme, la mémé !

Grand-mère - J'ai connu ça moi aussi dans le temps. Avec Maurice !

Marie-Thérèse - Nous constatons, cher Monsieur, que vous avez noué depuis quelque temps avec ma fille des relations d'étroite confiance…

Marie-Berthe - Ah! Si tu savais ma petite Maman !... C'est moi qui lui prépare ses dossiers !

Gaston - Ses dossiers ?

Marie-Berthe - Pour les Assedic !

Gaston et Marie-Thérèse - Ah bon !!!!

Marie-Thérèse - Et … tu fais ça à la maison ?

Marie-Berthe - Mais non. Au lycée. Sur l'ordinateur de l'aumônerie.

Gaston et Marie-Thérèsesoulagés - Ah bon !

Grand-mère - C'est beau l'amour ! C'est généreux, l'amour !

Marie-Berthe , avec fierté - Mais quand même pas gratuitement…

Gaston - Ah ?

Marie-Berthe - Non. Je touche un pourcentage… (désignant Ro-ro) sur ses indemnités.

Marie-Thérèse - Ma petite fille, je ne sais pas si tu mesures pleinement la gravité de ce que tu viens de nous révéler.

Gastoneffondré - Elle mesure pas. Elle mesure pas du tout. Quand Bénard va savoir ça!

Marie-Berthe - Je ne vois pas ce qu'il y a de grave à s'assurer un peu d'argent de poche…surtout quand je pense à ce que Papa me donne pour le mois.

Marie-Thérèse - Et ce …supplément mensuel se monte à combien ?

Marie-Berthe - euh… quinze mille euros…environ. Mais je ne dépense pas tout. J'en réinvestis une bonne partie.

Gaston - Dans les œuvres de charité du Révérend Père Bénoïte, je présume.

Marie-Berthe - Exactement.

Marie-Thérèse - Ma chérie, je crains que tu ne te rendes pas bien compte qu'en t'adonnant à ces… à ces…

Marie-Luce -…trafics !

Robert - Disons transferts de fonds….

Marie-Thérèse - Soit : qu'en t'adonnant à ces …transferts de fonds, tu compromets ton papa, ainsi que ce pauvre Père Bénoit, qui n'en peut mais.

Gaston - Compromis ? Foutu, oui ! Le jour où le contrôle financier va passer par les Evelynes, j'aurai du mal à faire admettre à Bénard que j'ignorais que ma fille piquait dans la caisse sans que je l'y aide! Moi qui rigolais de ce pauvre Troudboul ! Dans mon cas ce sera la porte, plus le tribunal d'instance ! Au minimum ! Foutu ! Je suis foutu ! (Il s'effondre en chialant) Quel couronnement pour toute une vie d'honnête homme ! En trente ans de carrière à la sous-direction des Assedic des Evelynes, pas un accroc, pas une faute professionnelle, un souci jaloux de préserver l'intégrité des deniers publics ! Et maintenant, la récompense de tant de rigueur et de tant de vertu, les angoisses! Les ongles rongés! Les réveils en sursaut, la sueur au front ! Et puis la convocation à la gendarmerie ! Les interrogatoires musclés tout au long de l'interminable garde à vue! Le face à face épuisant avec l'impitoyable juge d'instruction! Et à la fin, pour abréger la torture, l'aveu ! L'aveu d'une faute qu'on n'a pas commise ! Et l'on se retrouve bouclé pour longtemps, à clamer, mais trop tard, son innocence, comme un con, que personne n'écoute plus d'ailleurs! Déjà qu'il faut payer des juges pour écouter à longueur d'audience des coupables crier leur innocence, on ne va pas en payer aussi pour aller écouter en prison des innocents qui crient qu'ils ne sont pas coupables !

Robert - Eh oui! Voilà le sort peu enviable qui vous attend un jour ou l'autre, gens honnêtes ! Au lieu qu'en s'entraînant méthodiquement, comme moi, le plus tôt possible à détourner discrètement l'argent du contribuable, surtout avec la collaboration d'une fille et d'un futur gendre bien doués, on acquiert, à défaut d'une respectabilité pas toujours forcément compromise du reste, non seulement de quoi se payer une résidence secondaire à la neige et des vacances aux Seychelles, mais aussi, mais surtout un sang froid à toute épreuve qui vous permet de continuer longtemps sans être inquiété et, en cas d'un accident malheureusement toujours possible, de mettre en échec cette religion de l'aveu qui obsède tant de nos policiers et de nos magistrats, et de se sortir les couilles nettes des griffes des enquêteurs les plus retors. S'entraîner dès son plus jeune âge aux filouteries bien rusées, aux escroqueries bien juteuses, sous le masque austère de l'altruisme et de la vertu, est un gage de prospérité et de longévité. Enfin, ce que j'en dis, moi…

Marie-Thérèseà Robert - Cher Monsieur, nous voilà embarqués, bien malgré nous, disons par solidarité familiale, dans votre rafiot…et condamnés à couvrir, bon gré mal gré, vos agissements. Cela devrait vous rassurer sur nos intentions. Dans ce cas, il serait élégant de votre part de désactiver au moins mon pauvre Zébulon. Ne croyez-vous pas?

Robert - Soit.

Gaston - Pendant qu'il y est, il pourrait aussi désactiver l'appartement.

Robert - Plus tard. Vous ne m'avez pas encore prouvé que je puis vous accorder une totale confiance.

Marie-Berthe - Chéri, allons libérer le chat. J'en profiterai pour te montrer ma chambre.

Robertsurvolté par cette perspective - Ta chatte! …Non! Ta chambre d'abord ! Le chat peut attendre ! Et vous autres, pas d'initiative imprudente ! Sinon, boum !

Marie-Berthetrès gaie - Boum !

Ils s'éclipsent vivement avec des gloussements prometteurs

Grand-mère (accent sarthois insoupçonné jusqu'ici) - Cré vingt Dieux d'queutard ! Y m'rappelle Maurice !

Passage rapide de Phantomasse. Poignée de poudre. Les personnages se figent.

Phantomasseà Abel - Eh ben dis donc, eh ben dis donc ! Quelle panade! Quel imbroglio !   Va falloir démêler tout ça, hein ! Va falloir trouver des solutions, hein, Abel, vous m'entendez. Va falloir mener votre rafiot jusqu'à un port, n'importe lequel. Quand on a commencé, faut finir, c'est dans le règlement. (Soudain menaçant) Autrement je devrais en référer en haut lieu, exiger des sanctions, des sanctions que je pourrais être amené à… exécuter…L'inexpérience n'excuse pas tout. Ou alors, si on n'est absolument pas doué pour l'art dramatique, comme ça a l'air d'être votre cas, on s'abstient…On s'abstient! (Il sort . On l'entend marmonner en coulisses : "Dramaturge de mes fesses! Je t'en foutrais de l'auteur comique ! Sous-produit du pire boulevard, oui ! Jean-foutre ! Inca pable ! Escroc! )

Abel - Des solutions? Des solutions? C'est facile à dire. Je me demande bien lesquelles, surtout avec ces guignols incontrôlables (Il se lève, flageolant quelque peu.) J'ai mal à la tête, moi . Dans quelle galère…Piège à con, oui…

Georgettede sa lointaine cuisine - Alors quoi? C'est pour aujourd'hui ou pour demain? La soupe est déjà froide!

Abel - J'arrive, j'arrive… (Il sort lentement)





Noir

Interlude. Musique


Fin du premier tableau. Voilà qui n'augure rien de bon pour la suite.

Note 1    - Les prises de conscience d'Abel sont vraiment à retardement. C'en est presque attendrissant.

 Sur cette machine, à lui confiée par Mémé Lucienne, Abel enfant tapa ses premiers essais littéraires



                                                                             *



8 / 

Cette fois, la plaisanterie a assez duré. Qu'on en finisse ! Qu'on en finisse !



                                          Second (et ultime) tableau



Lumière sur Abel devant son ordinateur. Les personnages, restant dans l'ombre, sont toujours figés. Peu à peu, dans l'ombre, ils reprennent doucement vie.


Abel, (pianotage ferme et brutal) - Reprendre le contrôle de la situation…Mettre les points sur les i…Ne plus tolérer aucun dérapage…Isoler les meneurs…Rétablir l'ordre! C'est ma pièce, pas la leur…Non mais! Y a pas que les droits d'auteur, y a les droits de l'auteur !

Georgette s'encadre dans la porte, les poings sur les hanches. Considère son jules.

Abel - Deux kilos de tomates, deux euros cinquante…Cinq navets…

Georgette - Tu parles de tes œuvres ?

Abel - Je… ne saisis pas…

Georgette - Tu me prends pour une conne?

Abel - Je …ne comprends toujours pas…

Georgette - Comment est le temps sur Jouy?

Abel - Jouy?...

Georgette - Jouy-en-Josiane?

Abel - Euh…

Georgette - Et Msieur Gaston, toujours avec sa Marie-Luce?

Abel - Mais comment…comment…L'ordi était pourtant verrouillé…

Georgette - Le mot de passe? C'était vraiment l'enfance de l'art…Abel donne Leba ! Du verlan basique. Je suis tombée pile dessus. La prochaine fois, cherche quelque chose d'un peu plus éloigné de ta modeste personne, je ne sais pas, moi, Marivaux, Pirandello, Pinget, Obaldia…Toi qui rêves de jouer dans la cour des grands…ça t'inspirera peut-être…

Abelévitant de relever le côté désobligeant de l'humour de sa légitime - Et…ça t'a plu?

Georgette - Oh! Je t'y ai bien retrouvé! Ton humour… sinon franchement douteux, du moins …orienté, ton goût pour les calembours bien lourds, pour les contrepèteries bien graveleuses, ton lot d'obsessions infantiles : gros nichons, zizette et quiquette, ton côté pseudo-anar penchant fortement à droite…Et quel public comptes-tu séduire, avec ce genre d'oeuvrette? Le dernier carré des poivrots du Cercle Cantonal de Bezons-sur-Pomponne, les ultimes clients du Sex-Shop Coopératif de Loir-et-Cher?

Abel - Je vois que tu as apprécié.

Georgette - En tout cas, ne compte pas sur moi pour donner mon accord à une publication à compte d'auteur. D'abord, je ne suis pas le co-auteur, et je m'en félicite, ensuite je te rappelle que nous sommes mariés sous le régime de la communauté…

Abel - Merci de ta compréhension.

Georgette - Je te laisse à tes fantasmes et à tes élucubrations. N'oublie pas tout de même l'heure du repas! A dire vrai, je ne me fais pas de souci à ce sujet : c'est la seule que tu n'oublies jamais! Par contre, je crois utile de te rappeler que le garage n'est toujours pas rangé, que j'attends toujours que tu te décides faire quelque chose pour la fuite du robinet de la cuisine, et que la propreté du jardin laisse à désirer…A bientôt, peut-être.

Elle disparaît.
La lumière revient sur les personnages qui, tout figés qu'ils étaient, n'en ont pas moins écouté attentivement la conversation. Gaston, comme de juste, campe près du bar; Marie-Thérèse est assise sur le canapé; Grand-mère est dans son fauteuil; Marie-Luce est debout, un peu à l'écart.

Abelplus secoué qu'il ne le laisse paraître - Revenons à nos moutons. (Apercevant les personnages) Ah! vous étiez là, vous ?

Grand-mèresans aménité - C'est nous, les moutons ?

Abel - C'est une expression…Au fait, c'était ma femme.

Marie-Luce - On s'en était aperçus. Pas de danger de se tromper.

Gaston - Depuis quand tu ne la baises plus?

Abel - A question directe, réponse directe : depuis que tu ne baises plus la tienne, cher personnage! Et…que dites-vous de l'opinion qu'elle a de vous?

Marie-Thérèse - Comment, de nous? Il me semble qu'elle a surtout parlé de vous. D'ailleurs, c'est bien simple, elle n'a vu que vous dans cette pièce! Nous, c'est comme si nous n'existions pas! Alors que sans nous…

Abel - Je suis l'auteur, tout de même…

Marie-Thérèse - Oh, si peu!

Gaston - En tout cas, elle a bien vu que tout ce qu'il y a de mauvais là dedans vient de vous! A propos, encore merci pour mon rôle! Ah vous m'avez soigné! Etonnez-vous après ça que ma femme me trompe ! (Il va au bar se servir un remonte-moral)

Grand-mère - Et grâce à vos continuelles interventions à la noix, on est dans une belle panade! Vous comptez nous en sortir comment?

Abelavec le bel optimisme de l'auteur néophyte - Je n'ai pas encore trop d'idées là-dessus, mais je vais trouver!

Marie-Thérèse - On commence à se méfier de vos trouvailles!

Gaston - En tout cas, ne nous inquiétons pas, on ne va pas tarder à subir les conséquences de ses trouvailles précédentes!

Marie-Luce - Je vous trouve bien durs avec lui. Après tout, si, en esprit, il ne s'était pas penché sur le microcosme de Jouy-en-Josiane, nous ne serions pas là à…

Grand-mère - Tiens donc, revoilà la grande pécheresse! Un pantalon inconnu apparaît, et c'est le nième retour du Messie!

Gaston - Pour ma part, je crois que nous ne devons plus compter que sur nous-mêmes, si nous voulons nous en sortir. Il est donc temps de congédier Monsieur! Qui est pour?

Marie-Thérèse - Le sieur Abel n'ayant pas fait ses preuves, je vote pour son licenciement sans indemnités.

Grand-mère - Virez-moi cet incapable!

Gaston - Trois voix pour, et une abstention !

Marie-Luce - Et les absents ?

Gaston - Les absents ont toujours tort. (A Abel) Nous ne vous retenons pas. Et ne revenez pas avant la fin.

Abel - Je vous préviens: vous assumerez toutes les conséquences de votre ingratitude!

Marie-Thérèse - Elles ne seront pas pires que celles de vos imaginations insanes!

Marie-Luce - A tout à l'heure peut-être, cher Monsieur

Grand-mère - Au plaisir de ne pas vous revoir, oui !

Abel - Qui sait…(Rageur) Je vous lègue quelques bombinettes de ma façon. Je peux jouer au terroriste, moi aussi. Je les ai planquées dans des coins. Vous les désamorcerez comme vous pourrez.

Marie-Thérèse - Quelle délicate attention!

Abel disparaît dans les coulisses.

Gastonrugissant - Nous ne vous remercions pas!


Un temps


Marie-Luce - Et maintenant…à la grâce de Dieu!

Grand-mère - Bon débarras, oui…

Un bref moment de silence

Gaston - On s'ennuie quand même un peu sans lui…non?

Marie-Thérèse - Il faut avouer que nous sommes en panne. Monsieur nous a plantés là. (Elle va jeter un coup d'œil du côté de l'ordinateur) Il a cadenassé sa bécane. On va devoir continuer à pied. Pas de testament, pas la moindre note de service. A nous de faire.

Gastonsoudaine inspiration - Si on faisait un rami? Un rami, hein? C'est pas une bonne idée?

A ce moment, venant de la chambre d'à-côté, monte une symphonie de plaintes, râles, gémissements, cris d'extase du genre: "Ah! chérie!...Ah oui chéri…Encore gouzi gouzi", etc…On imagine l'effet sur les personnages en scène, notamment sur Marie-Luce, qui se met à arpenter la scène de plus en plus nerveusement! 
Marie-Luce, à Gaston - Un rami? Un rami!! Mais tu les entends! Tu les entends! Lui, cet escroc cynique, ce terroriste… insensible, et elle, ta fille! Sa complice! (cri d'extase de l'intéressée) sa complice dans tous les sens du terme ! (A part) Je n'en peux plus, moi, je vais craquer! Je vais craquer, je le sens!

Gaston - Je constate la médiocrité de l'isolation phonique de cet appartement. (A sa femme) Quand je pense au bouquet que nous avons versé à ta mère, je ne suis pas loin de penser qu'elle nous a roulés.

Marie-Thérèseblasée sur les qualités humaines de son époux - L'isolation phonique de l'appartement ! Voilà à quoi pense Monsieur pendant que sa fille se fait violer dans la pièce d'à-côté par un bandit !

Gaston - Violer…violer…Tout de suite les grands mots.

Marie-Luce - Mais ne reste pas là comme une moule ! Alors que la porte n'est même pas fermée !

Gaston - Tu veux que j'aille leur demander de tourner la clé ?

Marie-Luceau supplice - Oui! … Non! Je parle de la porte d'entrée de l'appartement! Par cette porte, tu pourrais fuir, si ce que seul mon amour passionné pour toi m'empêche … (Elle s'arrête en route, peinant visiblement à finir sa phrase, puis reprend)… si ce que seul mon amour passionné pour toi m'empêche de qualifier d'ahurissante lâcheté ne t'interdisait … (elle se retrouve à nouveau en panne)

Gaston - Accouche.

Grand-mère - Déglutis ton spaghetti.

Marie-Luce - Vous avez viré l'auteur : voilà le résultat! J'ai du mal à trouver mes mots, moi! Vous croyez que c'est facile de dire les choses simplement, clairement… L'émotion…L'inexpérience…

Gaston - Détends-toi, respire, ça va bien finir par sortir.

Marie-Luce - Gaston, je t'aime! Alors prouve-moi que tu n'es pas une lavette! Lève- toi et marche! Va quérir du secours! Les gendarmes!

Gaston - Ils viennent jamais quand on les appelle!

Marie-Luce - le SAMU…

Gaston - Ils sont en grève !

Marie-Luce - les CRS!

Gaston - Ils sont surbouqués!

Marie-Luce - le GIGN !

Gaston - Ils ont à faire ailleurs ! (amer) Ah oui ! M'enfuir, appeler les secours ? J'y ai pensé, bien sûr. Veux-tu vraiment savoir pourquoi je ne le fais pas ?

Grand-mèreindignée - Oui, pourquoi? Pourquoi vous le faites pas ? Gros dégonflé !

Gaston - Vieille bouffresque ! Je ne le fais pas parce que de mon silence, de mon sang- froid, dépendent trop de vies ! Ne serait-ce que celle d'un pauvre chat!

Marie-Thérèse , que l'évocation du pucier remotive - Zébulon !

Gaston - Oui! Zébulon !

Grand-mère - Oh celui-là! Il a des puces et il pue du bec ! S'il pouvait sauter, en tout cas moi je ne le regretterais pas.

Marie-Thérèse, flegmatique - Du baratin ! Tu as peur des coups qui font mal, oui!

Gaston - Moi, peur des coups? Attends un peu que ce monsieur revienne quand il aura terminé ses…enfin quand il en aura fini avec…Et tu verras si moi, Gaston Lefémur, chef de service aux Assedic des Evelynes, je suis homme à craindre un petit escroc de troisième zone!

Marie-Thérèse - Le candidat héros sous-chef de service se dit plutôt que, s'il a encore une chance de passer chef avant la retraite, il a intérêt à se faire tout petit et à la boucler!

Un râle de jouissance parfaitement obscène parvient de la chambre à côté

Marie-Luce, éperdue - Ils n'auront pas de pitié! Je n'en peux plus, moi! (Elle vient sefrotter à Gaston) Ah! Gaston, mon Tounet! Et nous, alors? Quand, mais quand?

Marie-Thérèse - Arrête de peloter tout le temps ce minable! Je sais bien que tu es l'amie de la famille, mais tout de même!

Gaston - Ce n'est tout de même pas de ma faute si ta fille…

Marie-Thérèse - Si ! C'est ta faute ! A force de vouloir lui inculquer à toutes forces les principes élémentaires de l'honnêteté, tu as provoqué une réaction de rejet ! C'est bien connu : l'interdit fait naître le désir de le transgresser !

Gaston , ricanant - Où qu'elle a lu ça, celle-là ?

Grand-mère - Dans Françoise Dolto, pauvre ignare !

Gaston, explosant - Ah! Et puis y en a marre ! (A sa femme) J'en ai marre que ta mère n'arrête pas de me provoquer! J'en ai marre de sa haine! Si! Si! Si! Elle sue, elle sue la haine ! C'est toi qui la montes contre moi !

Grand-mère - Pas besoin de me monter! Je monte bien toute seule!

Gaston - Mais encore ?

Grand-mère - J'ai jamais voulu de ce mariage !

Gaston - Ah! Tu l'entends! Elle se démasque enfin !

Grand-mère - J'avais vite vu les limites du bonhomme !

Gaston - Quelles limites ? Daigne préciser ta pensée, vieux chameau !

Grand-mère - Toutes les limites ! Con, dégonflé, impuissant, et j'en passe!

Gaston - Charogne !

Grand-mère - Sans couilles !

Gastonse saisissant d'un vase de Soissons posé sur la cheminée - Je vais te raplatir la pastèque, immonde mégère !

Grand-mère - Tiens, prend de ma canne dans les guibolles !

Marie-Thérèseplongeant sur Gaston et le ceinturant au moment où il va commettrel'irréparable - Touche pas à ma maman, sale pochetron !

Saisi d'une fureur incontrôlée, Gaston, qui vient de se prendre un super-coup de canne dans le tibia, se retourne et il écrase le vase de Soissons sur la tête de Marie-Thérèse, qui s'effondre sur place sans un cri !

Gaston - Merde !

Grand-mèrecris de putois - Au secours! A l'aide ! Il a tué ma fille ! Il a tué ma fille !

Marie-Lucetrès agitée - L'aurait-il?... Non, j'y crois pas…Mais si! Il l'a bel et bien rétamée! J'y crois pas! C'est trop beau ! Libres! Enfin libres! Adieu bobonne! Gaston, mon Gaston, nous sommes libres ! Libres !

Gastonqui voit les choses différemments'affairant sur sa bourgeoise - Marie-Thérèse, tu m'entends ? Réponds. Tu m'entends ? Allons, joue pas à la conne, réponds!...

Marie-Luce - Je passe tout de suite à l'agence de voyages retenir deux séjours aux Seychelles ! Oh bonheur! Oh bonheur!

Gaston - Mais tu réponds, oui ou quoi ! Merde ! (Il la secoue comme un prunier). Allez, arrête de rigoler, c'est pas drôle ! (à Grand-mère) Elle simule ! Hein ! Elle simule !

Grand-mère - Elle simule même drôlement bien !

Marie-Lucequi s'y voit de plus en plus - L'amour sous les cocotiers en fleurs!

Grand-mère - Ce ne sera plus la correctionnelle, ce sera les Assises !

Gaston - Ce sera cher ?

Grand-mère - Vingt-cinq, trente ans.

Gastonincrédule - Oh!

Grand-mère - Vous pouvez compter sur mon témoignage pour attraper le maximum.

Gastonsoudain machiavélique - Je pourrais vous accuser de complicité…

Grand-mère - J'aimerais bien savoir comment !

Gastoninspiration soudaine - Je dirais que vous étiez ma maîtresse et qu'à votre instigation j'ai consenti à faire disparaître une épouse gênante !(Grand-mère rigole) Eh bé quoi! La gérontophilie, ça existe !

Marie-Luce - Gaston, ton alibi est vraiment trop con ! A moins que… Gaston, jure moi, jure moi tout de suite, sur la tête de ta fille, que tu ne t'es pas farci la mémé !

Grand-mèreà Marie-Luce - Au lieu de délirer, tu pourrais l'aider à la ranimer. Comme ça, tu pourrais peut-être lui éviter les Assises, à ton chéri.

Gaston, avisant un pot de fleurs - Ah! De l'eau ! (Il renverse le contenu du pot sur la tête de Marie-Thérèse, que cette inondation réveille quelque peu)

Marie-Thérèse - Gromph !

Gaston - Elle revit ! Elle revit ! Elle n'a rien! Elle n'a rien!

Grand-mère - Rien qu'une petite fracture du crâne et un traumatisme cérébral…

Gaston - Vous croyez ? (Il palpe sans douceur le crâne de Marie-Thérèse) C'est vrai qu'il y a comme une gonfle, là; ça saigne un peu. Oh! Bof! Elle en sera quitte pour un bon mal de tête (Il la gifle) Allons, réveille-toi, ma grande !

De fait, ce traitement de choc semble réveiller Marie-Thérèse qui ouvre la bouche et un œil. C'est à ce moment qu'on frappe à coups redoublés à la porte d'entrée. Avant que Gaston ait eu le temps d'atteindre la porte, celle-ci s'ouvre, laissant passage à un ecclésiastique en costume civil, nettement reconnaissable à sa croix pastorale en bois de cerf surdimensionnée. Bel homme, ma foi, quoique voguant vers une quarantaine crânement assumée, même si on devine que le Révérend porte une moumoute; mais, soyons justes, c'est à peine visible. Il est suivi de trois paroissiennes dont la tenue suggère que leur action missionnaire s'exerce généralement du côté du bois de Boulogne, autour de minuit. Deux d'entre elles portent des valises lourdement chargées, la troisième porte un coffre genre coffre de sûreté.

Gaston - Mais qui êtes-vous?

Ecclésiastique - Père Jean-Charles Bénoit de la Mouillemolle, aumônier de l'institution Sainte Marthe de Gonzague. Ces dames sont trois de mes paroissiennes…

Première paroissienne - Moi, c'est Junon

Deuxième paroissienne - Moi, c'est Minerve

Troisième paroissienne - Moi, c'est Vénus

Première paroissienne - Ce sont des noms de guerre, bien entendu.

Les deux autres - Car nous sommes en guerre !

Père Bénoit - Excusez notre intrusion précipitée: cas de force majeure ! Nous avons dû fuir précipitamment, devant les ennemis de la vraie foi, emportant quelques effets personnels, et les objets du culte !

Vénusfrappant sur le coffre qu'elle porte - Ils sont tous là…les objets du culte ! Sauvés des profanateurs infidèles!

Gaston - Vous connaissez ma fille, je crois.

Père Bénoit , avec une familiarité fugitive quelque peu suspecte - Et comment ! Marie- Berthe est une des plus assidues aux séances d'exercices…spirituels, ainsi qu'aux cours particuliers de perfectionnement… théologique.

Gaston - Des cours particuliers ?

Père Bénoitsans se démonter - Très particuliers ! Réservés à quelques créatures d'élite, telles que votre fille, seules capables d'entraver les subtilités du dogme.

Marie-Thérèsesortant du coma, mais encore très vaseuse - Carlito, pourquoi toi ici, chéri ?

Gastonmanifestement frappé - Toi sembler connaître intimement ma bourgeoise ?

Père Bénoit - En quelque sorte. Peu ou prou. Marie-Thérèse paroissienne zélée et Zen-thousiaste donne coup de main appréciable pour organiser voyage annuel de l'aumônerie au… Bézistan.

Gaston (soudaine illumination) - Au Bézistan? Toi baiser ma bourgeoise !

Père Bénoit - Possiblement.

Gaston - Alleluia !

Père Bénoit - Et spiritu tuo. Amen.

Gaston - Après le coco, le curé. Eclectique, ma rombière.

Grand-mère - Une épouse bafouée, délaissée, a droit à la vengeance !

Marie-Lucefoudroyée par le sex-appeal du Père - Que vous êtes beau, mon Père ! Un véritable Adonis! Mais on a déjà dû vous le dire.

Père Bénoit - Je l'avoue, en toute modestie. On me l'a dit.

Les Paroissiennes - Oh oui! Oh voui! voui voui !

Gaston - Et qu'est-ce qui nous vaut le plaisir de votre visite, en dehors de l'intérêt que vous portez à ma femme, à ma fille et, éventuellement à ma maîtresse ?

Père Bénoit - Je vous l'ai dit -- vous êtes bouché ou quoi ? -- nous sommes poursuivis. Par les ennemis de la vraie foi, acharnés à notre perte. Nous avons cru pouvoir trouver asile dans un foyer ami…Je me trompe ?

Marie-Luce - Oh non! Oh non !

Marie-Thérèsetoujours très vaseuse - Oh bé non, Bénoit, bé non !

Père Bénoit - Non. J'en étais sûr. Vous pouvez poser les valoches, les filles.

Marie-Luce - Mais qui sont ces ennemis implacables qui vous traquent?

Père Bénoit - Qui? Mais le Vatican bien sûr. Le Vatican et ses sbires! La Congrégation de la Foi ! Le synode des évêques ! Le Saint Office! Pourquoi croyez-vous que la haute hiérarchie de l'Eglise me poursuive de sa vindicte au point de me démettre de toute responsabilité ecclésiastique et de m'excommunier, moi ! Le Champion de la Vérité ? Mais tout simplement parce que cette hiérarchie qui se prétend catholique est secrètement passée toute entière du côté du Grand Diviseur ! Et elle accable de sa haine un simple prêtre tel que moi, un simple prêtre, mais auquel l'Esprit Saint a donné la force de proclamer Bibi et Orbi la Vérité ! La Vérité offusquée par ceux qui prétendent la servir ! Oui! Le souffle prophétique m'anime. Je suis Le Nouveau Prophète, celui qu'esseupéraient les Créatures !!!! Reconnaissez en moi le Messie Phallocosmétique! En toute modestie et soit dit en passant.

Les trois paroissiennes, psalmodiant - O Saint Messie Phallocosmétique, reconnais en nous tes dévouées créatures!

Marie-Luce - Mais cette vérité offusquée dont vous parlez, ô saint Prophète, quelle est-elle?

Père Bénoit - Vous connaissez la haine du Vatican pour les homosexuels…

Gaston - Vous en êtes ?

Père Bénoit - A mes heures.

Gaston - Hétéro?

Père Bénoit - J'ai subi le test abbé Pierre. Avec succès.

Gaston - Pédo ?

Père Bénoit - En tout bien tout honneur.

Gaston - Zoo ?

Père Bénoit - Nul n'est parfait. (S'exaltant de plus en plus) Car nous voulons l'Amour ! Rien que l'Amour, mais tout l'Amour! Voyez ces saintes femmes qui m'accompagnent : eh bien, chaque soir, sous les bois mystérieux, elles s'adonnent – et plutôt trois fois qu'une – à la Prostitution Sacrée !

Gaston - Eh là ! Ce sont des rites pas très chrétiens ! Prôneriez-vous un retour au paganisme, mon Révérend ?

Père Bénoit , paternellement familier - Tu l'as dit mon bouffi ! Car, avez-vous remarqué, mes bébés, que les églises se vident? (A Marie-Luce) Et ça ne date pas d'hier, ma grosse mère! ( A Grand-mère) Cela commença, ma vieille noix, dès que le christianisme se fut par trop éloigné du polythéisme antique qui lui avait donné naissance et sans lequel il n'eût pas été! (A Gaston) Et ce, malgré quelques tentatives pour conserver un peu de l'esprit païen, mon coquin, en construisant par exemple les églises sur l'emplacement des anciens temples, ou encore en favorisant le culte des saints pour supplanter celui des héros. Mais on était loin du compte. Résultat: lasses d'un monothéisme monocorde et monochrome, les foules se sont détournées de l'Eglise. A une désaffection si massive, un seul remède : le retour au foisonnant, au chatoyant paganisme intégral, et à sa flopée de dieux et de déesses! Qu'il y en ait pour tout le monde! Que chacun puisse à nouveau trouver son bien dans le grand supermarché du sacré! Vingt dieux de vingt dieux! Réhabilitons Jupiter, Junon, Apollon, Minerve, Bacchus, et Pan ! Et Priape! Surtout Priape ! Sacré cher vieux Priape! Honneur à Priape ! A propos, c'est l'heure du rituel ! Prêtresse de Vénus, fais ton office!
A cet appel, la dénommée Vénus s'avance, portant le coffre aux objets sacrés. Elle le dépose cérémonieusement (musique), l'ouvre et en extrait un godemiché surdimensionné !

Junon - Taisez-vous tous en bas !

Vénusprésentant le priape aux foules - Adorons le Saint Fourbi !


Junon et Minerve entament une danse et psalmodient les versets rituels.

Junon, Minerve - Je te salue, Fourbi très saint
Créateur de tous les pantins
O Roi du septième Ciel
Comme dit ma cousine Estelle

A ce moment entre Phantomasse.

Phantomasse - Ah non. Là, tout de même, faut pas pousser Grand-mère dans les palmiers sacrés. ( A Vénus) Toi, tu me donnes ce truc-là! (bref pugilat dont Phantomasse sort vainqueur. Il s'empare du Saint Fourbi ) Confisqué !

Père Bénoit - Intrusion sacrilège ! Aux armes citoyennes ! Sortez vos gros nichons !

Paroissienneschantant - Recouvrons le zizi sacré !

Gaston - Attrapez-le !

Grand-mère - Castrez-le !

Phantomassefonce sur le Père Bénoit qui lui barre le passage.

Père Bénoit , stupéfait, reconnaissant son adversaire - Bitman ! Toi ici !

Phantomasse - Carlito ! Je t'ai reconnu ! Tu es fait !

Père Bénoitfanfaronnant - Pas encore, mon cher Bitman, pas encore ! Nous sommes en supériorité numérique, ce me semble…

De fait, les trois paroissiennes, bénéficiant du renfort de Marie-Luce, opèrent un mouvement enveloppant autour de Bitman.

Bitman, alias Phantomasse - Jette un coup d'œil par la fenêtre avant de chanter victoire.

Carlito, alias Père Bénoit, se précipite à la fenêtre.

Bitman - Tu vois de l'autre côté de la rue ces individus cagoulés qui compissent les troènes plantés par la municipalité ? Il y en a un derrière chaque troène, n'est-ce pas? Ce sont mes hommes. L'immeuble est cerné. Rends-toi, tu n'as aucune chance, Carlito !

Gaston - Carlito !

Carlitofièrement - Oui ! Carlito! le fameux terroriste international ! Hier au service du marxisme, de l'islamisme, du capitalisme, aujourd'hui soldat de la Guerre Sainte Polythéiste et Paganiste ! Tu me prenais pour un petit aumônier de lycée, pauvre tarte ! Exit le Père Bénoit ! Aqui Carlito ! (se tournant, menaçant, vers Bitman ) Quant à toi, flic de mes deux !...

Bitman , pointant sur lui le godemiché - Toi, tu dégages ou je te jure que je te le…
Il force le passage et tire à la fuite, mais, au moment de disparaître en coulisse, stoppe. A Gaston) Et Abel? Où il est ?

Gaston ( Regard hésitant aux autres ) - Parti pisser.

Bitman - Je me décarcasse pour lui sauver la mise, et Monsieur s'en va pisser !

Gaston - Il nous a plantés là, c'est un fait.

Grand-mère - Il nous a laissés tomber, oui.

Carlito - La charité chrétienne n'est pas son fort.

Bitman - Faire un coup pareil à ses personnages ! Après les avoir mis en circulation, les abandonner lâchement en pleine incertitude au cœur de l'action !

Gaston - Surtout qu'on ne demandait rien à personne, nous.

Bitman - On le saura en haut lieu ! On le saura !

Gaston - Et nous, en attendant, qu'est-ce qu'on fait?

Bitman - Vous assumez. Votre destin de personnages! Vous assumez ! Haut les cœurs, nom de Dieu ! Sursum corda !

Il sort

Musique suave façon "Les Flammes de l'amour". Entrée de Robert et de Marie-Berthe, bras dessus bras dessous et visiblement très contents du quart d'heure qu'ils viennent de passer ensemble.

Marie-Berthe - Oh! Carlito !

Carlito - Maria-Berta, et toi, Roberto , enfin je vous retrouve !

Gastonahuri, - Maria-Berta ?

Carlito - Eh oui, pauvre naïf, ta fille fait partie de l'Organisation. C'est d'ailleurs elle qui imitait ta signature pour détourner les fonds des Assedic ! Quel trou nous y avons creusé avec ton aide, héroïque Maria Berta qui, forte de ta jeune audace, osas trahir ton pitoyable géniteur pour la plus sacrée des causes ! Quant au produit de ces précieux détournements, il s'entasse ici, dans cette valoche (mouvement convulsif de Gaston pour saisir ladite valoche)… Pas touche! Ou j'ordonne à ta chère et tendre Marie-Thérèse de te sectionner las castagnettas! Car ta femme aussi est chez nous, hein Marie-Thérèse ?

Marie-Thérèsetoujours très pâteuse, se découvrant un fort accent sud-américain - Maria-Teresa de los Angeles, batalion dé la sagrada prostitucion, a las tuas ordines !

Gastongagné par l'américanisme ambiant - Maria-Tereson de la Prostitutia ! Ah ! la Malédiccione ! (il se roule par terre en s'arrachant les derniers tifs qui lui restent )

Robertoalias Robert - Trahi par les femmes, comme toujours, pauvre douille!

Carlito - En attendant, y a plus de temps à perdre. Bitman est en bas avec ses hommes. L'immeuble est cerné…

Roberto -… mais piégé, par mes soins: j'ai mis du plastoc un peu partout.

Marie-Bertheriant - Même le chat est piégé !

Carlito - C'est une carte à jouer! On va les contraindre à la négociacion !

C'est alors que la porte d'entrée s'ouvre avec fracas ! Entre en boulet de canon une Exotic Beauty, née sans aucun doute sous un heureux climat tropical. Elle brandit dans sa dextre un objet curieux de belles dimensions, qui fut sculpté jadis par un inspiré griot dans le nœud d'un bois des îles: il s'agit à n'en pas douter de la représentation d'un poing fermé dont le majeur est agressivement dressé.
Exotic Beauty, visiblement arrivée depuis peu dans notre beau pays, s'exprime dans un français encore approximatif mais néanmoins superbement expressif (3) Elle s'adresse à Roberto, alias Robert.

Exotic Beauty - C'est toi ti l'as fait un doigt di l'honneu à mon fiston qui di solplise il a tombé di son vilo et qui s'y fai tlop mal? C'est toi, pas vlé ?

Roberto - Mais pas du tout !

Exotic Beauty - Ji ti liconné ! Ji ti lé vu à tlavé la vit' pendant qui ji satisfésé un besoin natu'el dellié l'un thloène !

Carlitoavec toute la morgue que donne une longue expérience du terrorisme international –
Carlito ne va pas se laisser retarder par une tordue! Tire-toi d'ici, carnaval, ou bien…

Exotic Beauty - Ca'nabal hi hi ca'nabal ! Toi connét' lé vaudou ?

Carlito - Et alors ?

Exotic Beauty - Ti vois le doigt ki ji tiens dans ma main ? C'est doigt li enchanté par hituel maléfik ! Doigt téhible ! si toi bougé piti doigt, moi ji ti li mets, mon doigt, et toi latatiné ! complétamenté latatiné !

Carlito , marchant sur Exotic Beauty - Tu m'impressionnes, ma poule ! Aurais-tu la lâcheté   d'abattre un ennemi désarmé ? Je réclame un duel loyal. Magie contre magie!

Exotic Beauty - Soit! Missié Ca'lito, tilé li plumier !

Carlito - Sphinx de mes deux, saurais-tu résoudre cette petite énigme?

Exotic Beauty - Va touiou, téloliste de mes fesses.

Carlito - Qu'est-ce qu'un lapide ?

Exotic Beauty - C'est un tlain qui va tlé tlé vite !

Carlito - Mierdas !

Exotic Beauty - Ti l'hola bouillu !

Elle pointe son doigt sur les parties nobles de Carlito, qui portant les mains à son pubis, commence à se tordre avec un rictus de souffrance indicible !

Carlito - A-a-a-a-a-ah ! A-a-a-a-a-ah !
Un invisible feu me ronge les valseuses!
Je me sens entraîné, les douilles les premières
Dans l'affreux grand trou noir d'où-ce qu'on n' revient jamais! A-ah! A-ah! A-ah!
Il meurt

Marie-Thérèsesoudain réveillée, se jette sur son corps - Carlito, amore mio !

Exotic Beautyse tournant vers Roberto - A nous deux mitinant !

Roberto - Un instant, ma jolie ! J'ai piégé l'appartement au plastoc ! Et tu vois ce contacteur ? Au moindre geste déplaisant, je fais tout sauter !

Exotic Beauty - Doigt di l'honneu Magik peut désempiéger tout l'appart ! Elle pointe son doigt dans toutes les directions tout en exécutant une danse sacrée à mi chemin de la danse du scalp et de la salsa.

Grand-mère - N'oubliez pas le chat !

Exotic Beautycontinuant de tourner en dansant - On s'en occupe. Elle s'arrête.

Exotic Beauty - Tout l'y est désempiégé !

Roberto - Tu m'en diras tant ! On va vérifier ça tout de suite ! Il s'escrime, de plus en plus frénétiquement, sur son contacteur, mais en vain !

Roberto - Merde, merde et merde ! ça marche jamais quand on veut, ces trucs !

Exotic Beauty - Et mitinant, vengeance !
Elle pointe le doigt magique sur Roberto !

Roberto - Aïe! Aïe ! Ouille! Ouille! Ouille! Ouaf!

Il s'effondre, mort ! Tandis que Marie-Berthe se jette en hurlant sur son corps pantelant, Exotic Beauty contemple un instant le cadavre de l' insulteur…

Exotic Beauty - ça t'apwenwa à fai' un doigt di l'honneu gwossié à mon piti ga'çon qui t'y l'avait lien fait. Gwo plouc !

Elle avise Gaston et Marie-Luce, qui, blottis dans un coin, ont été les témoins de cette scène atroce !

Exotic Beautyà Gaston - Tiens, mon pépè'e. ji ti li donne (elle lui remet le doigtmagique). Ti l'as hine bonne tête. C'est pas toi ki l'y lolait fé un doigt di l'honneu à mon piti galçon (Comme on peut se tromper, non mais comme on peut se tromper des fois!) Toi pas oublier ki li doigt magique il est magique! Toi li l'en faile bon usage ! La Bonne santé et à la livoyule !

Elle avise les trois paroissiennes qui tentent vainement de se rendre invisibles

Exotic Beauty - Tiens ! Les t'ois Glaces! Tant qu'on y est, finissons le ménage!

Junon -Oh! nonon! Pas Pas ça!

Minerve - Pipi Pipi Pitié !

Vénus - On feufeura toutou ce que vous vous voudrez!

Exotic Beauty - Tout ce que je voudlai?

Les Trois Grâces - Oui oui ! Oh! Oui oui oui !

Exotic Beauty - Dix ans de tla-tlavaux d' un intélêt piblique!
Lamassage des clo des cloclottes de chien,
Léculage des plé-pléselvatifs usés
Lécu- lécupélés dans des lieux pas bibliques,
Lépouillage des za des ânons du Poitou
J'en passe et des meilleules !

Allez, passez devant. Une deux une deux !

(Aux deux autres) La bonne santé et à la livoyule !

Elles sortent.

Un moment de silence .

Marie-Luce - Gaston !

Gaston - Quoi, Gaston ?

Marie-Luce - La valoche !

Gaston - Quelle valoche?

Marie-Luce - La valoche de Carlito ! Avec les fifrelins ! Le grand trou des Assedic !
Qu'est-ce que tu comptes en faire ?

Gaston - Ben…la rendre ! Sur un coup pareil, je vais sûrement passer chef de service!

Marie-Luce - Il est couillon des fois mon Gaston. Il est vraiment très couillon. mais plus il est couillon, plus je l'aime ! Les gros couillons couillus, ça m'excite ! Mais enfin Gaston, les Seychelles, tu t'imagines? Nous deux, seuls sur la plage, dans un transat, à regarder la mer ? Et après les Seychelles, les Maldives ! Dans un transat, aux Maldives, à regarder la mer! Et après les Maldives, la Thaïlande, Bali, l'Australie, les Philippines, Bornéo, Bora-Bora, Hawaï, Acapulco, Monaco, Saint-Tropez, Mimizan plage, Palavas-les-Flots !

Gaston - Toujours dans un transat à regarder la mer ? Tu ne crois pas qu'à la longue …?

Marie-Luce - Quand on sera fatigués de la regarder, on n'aura qu'à se laisser glisser du transat dans le sable, et on fera l'amour !

Gaston - Et après ?

Marie-Luce - Il est mufle quand même mon Gaston ! Il est tellement mufle qu'il se rend pas compte à quel point il l'est ! Mais c'est pour ça que je l'aime ! Il est nature, mon Gaston! J'aime les natures !

Pendant cet intéressant dialogue, Marie-Thérèse et sa fille, probablement lasses de pleurer sur la poitrine de leurs défunts respectifs, se sont mises à ramper sournoisement vers la valoche des fifrelins, rapidement imitées par Grand-mère, qu'on avait un peu oubliée dans son fauteuil.

Marie-Luce - Ben, si tu t'ennuies, tu pourras toujours lire Teilhard de Chardin, ou les pensées de Finkielkraut, en buvant un…

Marie-Thérèse -…un long drink…on the rocks…

Marie-Berthe -…servi par un boy…

Grand-mère -…avec des chips !

Marie-Luce - Gaston, au secours ! Elles guignent la valoche!

Marie-Thérèse - C'est l'héritage du Saint Messie Phallocosmétique! Notre héritage!

Marie-Berthe - Nous sommes les ayant-droit !

Grand-mère Les exécultrices testiculamentaires !

Gaston - Tiens, les trois Mégères! A nous deux !

Il pointe sur elles le doigt magiqueMusique façon "Hercule et la Reine de Saba"

Les trois Mégères - A-ah ! A-ah! A-ah! Ah !
Gastonles faisant reculer vers le fauteuil de Grand-mère - Reculez! Reculez! Là…! Là…! On ne bouge plus !

Marie-Thérèsetelle une sirène jouant son va-tout - Gaston mon doux chéri, ne reconnais-tu point ta si fidèle épouse ? Ah ! combien de papouilles ! Ah! combien d'épouillages!

Marie-Berthe - Petit papa chéri, tu n'aimes plus ta fifille? C'est moi la grande fifille à son petit papa !

Grand-mère - O mon gendre estimé, ô zépoux de ma fille, ô père putatif de tant et tant et tant de potentiels petits-zéfants !

Gaston - Elles m'émeuvent, quand même !

Marie-Luce - Gaston, une amoureuse de bonne race peut aimer un con, mais seulement jusqu'à une certaine limite. Et là, j'atteins ma limite! Alors tu choisis, mais vite : ou ta calamiteuse tribu, ou toi et moi aux Seychelles !

Gastonconsidérant pensivement sa tribu - Toute une époque de ma vie, quand même… Que de souvenirs… Allez, on se serre un peu pour la photo de famille. On regarde bien l'objectif… Attention, le petit oiseau va sortir… Et maintenant, on se fige !

Il brandit le doigt magique, statufiant instantanément le trio, écroulé en tas sur le fauteuil de la vieille (c'est préférable, car il va falloir garder la position jusqu'à la fin de la pièce!)

Marie-Luce - Et maintenant, vite à l'aéroport !

Gaston - On y va! Youpii !

Marie-Lucequi est déjà sortie - Gaston, et la valoche !

Gastonrevenant sur ses pas - Zut, la valoche! Sacrée valoche!

Marie-Luce - Il est couillon mon Gaston ! Il est couillon ! J'aime les couillons !

Ils sortent


La lumière baisse peu à peu sur cet équivalent en réduction du champ de bataille de Waterloo.
Mais alors que les spectateurs apercevaient la fin de leur supplice, voici que le cadavre de Carlito, qu'on croyait déjà froid, se met à frémir…Oui, à frémir! Peu, à peu, très lentement, il se redresse. De quoi vous donner les chocottes autant que la résurrection de Paul Meurisse dans la baignoire de Clouzot. J'en mouille mes culottins! Dégoulinant de sueur et de brillantine, il se dresse tel King Kong dans Frankenstein et les sept nains! Maintenant il est debout! Il porte la main à sa moumoute (oui, c'était bien une moumoute!); il l'arrache, la balance aux pelotes et…Ah ben ça alors! Ah ben ça alors! Ah ben ça alors! C'est Abel!!! Abel (déguisé en curé)!

Abeltout content de son coup - Hé hé! Hé hé! Ils se croyaient débarrassés de moi, pas vrai? Je les avais pourtant prévenus! Abel a plus d'un tour dans son sac! (Se tournant vers le public) Mort? Comment ça, mort?...Ah non, ah non, non…Vous avez vu ça où, vous autres? Dans quel film? Des personnages qui tuent leur auteur ? Non, mettons-nous bien d'accord : un auteur peut tuer ses personnages, il peut même en tuer autant qu'il veut. Mais l'inverse, jamais! Mettez-vous bien dans la tête que l'art dramatique repose sur des règles, des con-ven-tions. C'est la condition de toute vraisemblance! Et parmi ces conventions, une distinction fondamentale : celle de l'auteur et de ses personnages. Entre les deux, une frontière infranchissable! (Il trace une ligne imaginaire au milieu du plateau.) Au Jardin, l'Auteur, avec sa cour, et à la Cour, les personnages, dans leur jardin! Autrement, c'est le bins! C'est comme si mon chat Zébulon ne parvenait plus à s'y reconnaître entre les petits qu'il a faits à Pirouette, la chatte des voisins de gauche, et ceux qu'il a faits à Tartine, la chatte des voisins de droite. Il n'y a pas de société possible, pas d'œuvre dramatique viable, sans un minimum d'ordre!
(Il s'en va fouiller sous le plateau du bureau) Ils n'ont pas repéré le magnétophone! Tant mieux, j'y pêcherai peut-être quelques bonnes idées pour terminer cette fichue pièce.
Voix de Georgette, à l'extérieur - Abel….Abel!

Georgettese profilant dans l'encadrement de la porte - Abel, saurais-tu me dire qui sont ces deux extra-terrestres qui ont failli me renverser dans l'escalier ? (Elle considère son mari) Qu'est-ce que tu fais dans cette tenue? Tu pars évangéliser les Caraïbes? (Avisant le cadavre de Roberto) Un macchabée chez moi? Serais-tu assez aimable pour faire les présentations? (Elle découvre les trois Mégères pétrifiées entassées sur le fauteuil de Grand-mère) Pas possible, tu as abandonné l'art dramatique, tu fais dans la sculpture, à présent…C'est une installation, c'est ça? Tu ne rêves plus des Bouffes du Nord, tu vises Beaubourg!

Abel - Ce n'est rien! Tout va s'arranger! Je vais t'expliquer!

Georgette - Abel, après avoir foutu le bins dans le garage, tu fous le bins dans ton bureau. Tu t'apprêtes à foutre le bins dans le reste de la maison, je te fais confiance pour ça. Mais je te préviens : tu peux foutre le bins tant que tu veux dans ta vie, tu ne foutras pas le bins dans la mienne! Tu recevras qui tu veux, tu tueras qui tu veux, tu écriras ce que tu veux pour qui tu veux, mais sans moi ! (Elle sort)

Abel - Georgette !

Georgette (voix off) - Tu trouveras un gratin dauphinois dans le four! Je retourne chez Maman!

Abeltombant le cul sur sa chaise - Georgette…Foutue pièce à la con! J'avais bien besoin de me lancer dans un truc pareil! Je ne suis pas doué pour la comédie, c'est évident…Y a plus qu'à balancer tout ça au panier, maintenant…(Décidément incorrigible et se requinquant déjà) Quoique…Et si j'en faisais un grand drame contemporain? Une tragédie moderne? Quelques petites transformations, ici ou là, judicieuses bien entendu… Voyons ça…Il met l'ordinateur en marche. (Avec satisfaction) Plus besoin de mot de passe maintenant: Madame n'est plus là pour fouiner dans mes petites affaires! Voyons, voyons (Repris par le virus, il commence à pianoter).

Mais voici qu'à la porte d'entrée se profile une silhouette timide : Marie-Luce!

Marie-Luce - Je…dérange?

Abel - Marie-Luce! Mais…les Seychelles? Gaston?

Marie-Luce - Oh! Gaston… A peine sortis dans la rue, il a prétexté un besoin pressant, s'est   engouffré dans un café, emportant la valoche aux fifrelins…

Abel - Et il n'est pas revenu.

Marie-Luce - Le café avait une autre issue…Mon Gaston s'est évaporé…

Abel - Vous le regrettez…

Marie-Luce - Même pas. Il ne le méritait guère, et puis son goût pour moi s'était bien refroidi ces derniers temps. Il ne me désirait même plus.

Abel - Et…qu'allez-vous faire?

Marie-Luce - J'aimerais…j'aimerais rester auprès de vous!

Abel - J'aimerais bien vous garder, moi aussi…Vous me plaisez bien, vous savez.

Marie-Luce - Je…je suis amoureuse de vous… Ne me dites pas que vous ne vous en êtes pas aperçu.

Abel - Je me suis aperçu que je vous plaisais. Vous preniez toujours ma défense.

Marie-Luce - Alors, vous voulez bien de moi?

Abel - Je suis marié…

Marie-Luce - Elle est partie…

Abel - Elle reviendra.

Marie-Luce - Je ne vous gênerai pas. Je me ferai toute petite! Je ne suis qu'une créature virtuelle, après tout,…née de votre imagination…un pur être ludique, nécessairement gratuit…

Abel -…ou gratuitement nécessaire…

Marie-Luce - Merci. J'irai me blottir dans un coin de la mémoire de votre ordinateur; je glisserai, plus agile qu'une anguille, au fil des circuits imprimés. Vous ne m'en sortirez que lorsque vous aurez besoin de moi. Un simple petit clic de souris, et j'accourrai, à la vitesse de la lumière, pour me poser sur vos genoux. Vous me permettrez de vous aimer…Je serai votre inspiratrice, et votre personnage préféré…J'apparaîtrai dans vos pièces sous d'autres noms, et d'autres noms encore, mais secrètement, ce sera moi…Vous voulez bien?

Abel - Il n'est pas bien grand, cet ordinateur. Vous croyez que vous allez pouvoir y entrer?

Marie-Luce - Vous allez voir comme c'est facile.

Elle contourne le bureau, se fait toute petite… et disparaît !

Abel - Eh bien ça! Là voilà dedans! Diable, diable!... (Au public) Voilà mon ordinateur habité…hanté…J'ai charge d'âme, à présent…D'âme virtuelle, d'accord, mais d'âme tout de même !... Pauvre petite âme, à la merci du moindre virus, d'une puce qui défaille…Faudra faire des copies…à commencer par cette pièce, où elle a commencé à vivre! Et pour qu'elle continue de vivre, il faut que je la continue, cette fichue pièce, et, peut-être même, que je la termine! Eh bien, continuons…

Il se met à pianoter sur son clavier, tout en surveillant sur l'écran les progrès de son texte, avec de temps en temps un marmonnement dubitatif ou satisfait.
La lumière baisse progressivement.
Entre Phantomasse.

Phantomasse - Il a remis ça ! Monsieur s'obstine. Monsieur en redemande. Incorrigible, probablement. Je lui souhaite bien du plaisir. En tout cas, je m'en vais informer qui de droit en haut lieu.

Il sort.
La lumière baisse encore et s'éteint. On ne perçoit plus que la lueur de l'écran, et le cliquetis du clavier. Au fond, sur un écran, on peut lire ce qu'est en train de taper Abel, à savoir quelques maximes inoxydables -- « Tout est dit et l'on vient trop tard », « Franchement il est bon à mettre au cabinet », « Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire » -- suivies d'un cluster typographique exécuté d'un revers de manche ou avec le nez (au gré du metteur en scène ) :
ù^plmohikguyhdtgrswwcvjk-_tuîj*l%erdfcx786453liuj,nç_iuafzqps;uipo^z !!!!!!!!!!!!!


                                                              Fin définitive


Note 3 – Née à Vladivostock d'un père Norvégien et d'une mère Hottentote, Exotic Beauty ne s'exprima qu'en lapon jusqu'à l'âge de quinze ans, âge auquel elle découvrit pour la première fois la mer libre de glaces et le muscadet, lors d'un séjour linguistique dans la baie de Bourgneuf.

 Doigt di l'honneu magik (version portative), îles Troubriandes, Musée des Dards Premiers                

Note -  Le texte de la présente oeuvrette a été déposé à la SACD.

                                                                                                                                                

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