samedi 2 mai 2015

Les mathématiques et le cordonnier

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" Dirk Rembrantsz était un païsan de Hollande, natif du village de Niérop vers les extrémités de la Nord-Hollande qui regarde la Frise. L'exercice qu'il faisait du métier de cordonnier dans le lieu de sa naissance ne lui fournissait que fort étroitement le nécessaire de sa subsistance. Mais il avait trouvé les moyens de vaincre la fortune par une connaissance exquise des mathématiques qu'il ne pouvait s'empêcher de cultiver souvent au préjudice du travail de ses mains. Le grand nom de M. Descartes joint au peu de satisfaction qu'il avait reçu des livres de mathématiques qu'il avait lus en langue vulgaire le fit  partir de son village pour l'aller consulter. La renommée le lui avait dépeint comme l'homme de plus facile accès du monde et l'idée qu'il avait d'un philosophe retiré ne lui persuadait pas que l'entrée de sa solitude dût être gardée par des Suisses. Cependant il fut rebuté par les gens de M. Descartes comme un païsan téméraire et l'on se contenta d'en avertir le maître du logis après qu'on l'eut renvoyé. Rembrantsz revint deux ou trois mois après dans le même équipage que la première fois et demanda à parler à M. Descartes avec la résolution d'un  homme qui semblait vouloir conférer avec lui sur des affaires importantes. Son extérieur ne contribua point à lui procurer un meilleur accueil qu'auparavant ; et lorsqu'on en fut porter la parole à M. Descartes, on le lui dépeignit comme un mendiant importun qui demandait à lui parler de philosophie et d'astrologie pour avoir quelque aumône. M. Descartes donna dans la vision de ses gens ; et sans vouloir approfondir la chose, il lui envoya de l'argent et lui fit dire qu'il le dispensait de la peine de vouloir lui parler. Rembrantsz à qui la pauvreté n'avait pas ôté le coeur fit réponse, en refusant la libéralité de notre philosophe, que puisque son temps n'était pas encore venu, il s'en retournerait pour un temps ; mais qu'il espérait qu'un troisième voyage lui serait plus utile. On rapporta cette réponse à  M. Descartes qui eut regret de n'avoir pas vu le païsan et qui donna ordre à ses gens de le remarquer s'il revenait.

  Rembrantsz revint quelques mois après ; et s'étant fait reconnaître pour ce païsan à qui la passion de voir M. Descartes avait déjà fait faire deux voyages sans aucun fruit, il reçut enfin la satisfaction qu'il avait recherchée avec tant d'ardeur et de persévérance. M. Descartes ayant reconnu sur le champ son habileté et son mérite voulut le payer de toutes ses peines avec usure. Il ne se contenta pas de l'instruire de toutes les difficultés et de lui communiquer sa Méthode pour rectifier ses raisonnements. Il le reçut encore au nombre de ses amis sans que la bassesse de sa condition le lui fît regarder au-dessous de ceux du premier rang ; et il l'assura que sa maison et son coeur lui seraient ouverts à toute heure.

  Rembrantsz qui ne demeurait qu'à cinq ou six lieues d'Egmont rendit depuis ce temps-là de très fréquentes visites à M. Descartes et il devint à son école l'un des premiers astronomes de son siècle. "


Au début de son livre, le Philosophe et ses pauvres, Jacques Rancière cite cet extrait de la Vie de M. Descartes , d'Adrien Baillet . Merci à lui pour m'avoir fait découvrir cet auteur et son ouvrage. Je trouve ce passage très beau et digne d'être médité. 

En le lisant, j'ai songé à l'énoncé mathématique banal : " il existe un élément commun à l'intersection des deux ensembles A et B ".

L'ensemble A, c'est l'ensemble Descartes ; Rembrantsz est l'ensemble B. Tout les oppose. Descartes est sans doute le philosophe le plus célèbre d'Europe, l'auteur du Discours de la méthode, protégé par les autorités néerlandaises ; mais aussi un savant, mathématicien et physicien réputé. Rembrantsz est un obscur cordonnier, sans doute encore très ignorant. Le premier fréquente les grands de ce monde ; il est en relation avec le gratin intellectuel européen. Il vit dans un château, gardé par des Suisses. Le second est un misérable bouseux, totalement inconnu, rivé à son établi et à sa cahute crasseuse.

Il existe pourtant un élément commun à l'intersection de ces deux ensembles apparemment si dissemblables. Cet élément commun, c'est la passion désintéressée de la connaissance et, en particulier le goût des mathématiques.

Pour que le savant célèbre consente à ouvrir sa porte au cordonnier inconnu, le distinguant ainsi dans la foule des solliciteurs et des importuns, et activant ainsi l'élément commun, il faut que celui-ci lui fournisse des signes de reconnaissance indubitables : le signe principal, preuve de son désintéressement, c'est le refus de l'argent qu'on lui offre; les autres sont la déférente patience et la détermination à obtenir ce qu'il demande.

Rembrantz a aussi la chance que la célébrité n'ait pas corrompu Descartes en affaiblissant en lui le discernement, la générosité. Très vite Descartes reconnaît les dons de son visiteur et bientôt le traite en disciple, puis en égal et en ami.

Mais la personnalité de Rembrantsz n'est pas moins remarquable. Elle est même assez extraordinaire. Son métier de cordonnier lui permet tout juste de subsister, le maintenant aux franges de la misère. Il ne se livre pas moins chaque fois qu'il le peut à  sa passion des mathématiques ; il a pourtant fort peu de chances d'en tirer un jour les moyens d'améliorer son sort ; elle risque au contraire de l'aggraver.  A l'époque, dans la hiérarchie des métiers, le cordonnier est tout au bas de l'échelle. Quelle idée, vraiment, quand on est cordonnier, que de vouloir apprendre les hautes mathématiques. A quoi cela pourra-t-il bien lui servir ? En quoi en sera-t-il plus utile aux autres ? Questions oiseuses. C'est son bon plaisir, à cet homme, comme c'est le bon plaisir de Descartes de s'adonner à des préoccupations cousines. Cela suffit. Passions individuelles. Singularités individuelles.

Rembrantsz, tel que nous le montre Baillet, semble porté par sa passion, par un puissant, irrésistible érotisme de la connaissance, qui va lui permettre de gagner la confiance de Descartes, de le séduire. Son comportement  révèle une détermination et une énergie hors du commun ; une étonnante confiance aussi, en lui-même sans doute, mais aussi et surtout dans l'homme vers lequel le conduit sa vocation.

Une détermination et une énergie hors du commun; il fallait bien cela pour réussir une entreprise aussi risquée . La chance de réussir était infime. Qu'on se représente la distance à franchir, les obstacles à surmonter. La success story de Rembrantsz ne risque pas de nous faire oublier la réalité : pour un Rembrantsz, innombrables sont les misérables qui restent enfermés dans leur condition. Cordonnier tu es, cordonnier tu resteras. D'ailleurs il n'y a pas de sot métier. Un vidangeur, un croque-mort peut parfaitement s'épanouir dans l'exercice du sien. Mais si, mais si.

Pour s'inventer une destinée autre que la plus prévisible, il faut avoir un tempérament aventureux. Rembrantsz, à sa façon, est un aventurier.

Aujourd'hui, dira-t-on, les choses sont bien différentes. L'accès à la culture est ouvert à tous; enfin, presque. L'école assure l'égalité des chances, enfin, à peu près.

Il ne faudrait pas oublier le troisième personnage de l'histoire  : le narrateur, Adrien Baillet. Manifestement il a voulu composer là une histoire édifiante, tout à la gloire du grand homme dont il s'est fait le biographe. Qui dit fable édifiante dit simplification, embellissement. Les choses ne se sont sans doute pas passées comme la clarté dépouillée de son récit l'expose. Il n'est pas sûr qu'il ait voulu mettre à ce point en avant le personnage de Rembrantsz ; c'est pourtant ce qui se produit. L'énergie active de Rembrantsz fait de lui le vrai héros de cette histoire. Il vole la vedette à Descartes. Peut-être la distance qui séparait Rembrantsz de Descartes n'était-elle pas, au départ, aussi grande que Baillet le dit. Mais peu importe. Il s'agissait de construire une histoire exemplaire, et elle l'est.

Elle n'a presque rien perdu de cette valeur exemplaire, en un temps -- le nôtre -- où les inégalités  restent énormes, où, dans leur immense majorité, les plus démunis paraissent irrémédiablement voués à la misère matérielle et intellectuelle. Je pense au titre d'un opéra de Verdi, la Force du destin. Mais ici, c'est un homme qui force son destin, en le jouant sur ce qu'il a de meilleur. Cette leçon vaut pour nous tous. Misez toujours à fond sur ce que vous avez de meilleur, sur la plus haute part de vous-mêmes. Quels que soient les obstacles, ne vous trahissez pas vous-mêmes. Ne vous faites pas défaut. Votre meilleure chance, votre seule chance souvent, c'est vous. Soyez les aventuriez de vous-mêmes. En espérant qu'il se trouvera quelqu'un pour vous donner un coup de main.  Mais n'y comptez pas, ça vous évitera les désillusions.

On pourrait dire aussi que l'histoire de Rembrantsz et de Descartes nous propose un idéal humain, et même mieux qu'un idéal : un programme. Faire bien l'homme, c'est être à la fois Rembrantsz et Descartes. On ne peut pas s'inventer une autre vie tout seul.

Il faudrait faire lire ce beau récit à tous les enfants des écoles. Et à leurs parents. Et à leurs maîtres.


Adrien Baillet , Vie de M. Descartes

Jacques Rancière, Le philosophe et ses pauvres  ( Flammarion, Champs/essais )



Portrait de Dirck Rembrantsz van Nierop



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